— Il est consciencieux, estima O’Donnell.
Miller était revenu avec les photos aériennes que Dobbens avait fait reproduire, des cartes topographiques et des photos de la maison des Ryan, vue de la route et de la mer, ainsi que les notes dactylographiées des observations effectuées par les hommes d’Alex.
— Malheureusement, il laisse ses sentiments personnels intervenir dans ses activités, répliqua Miller.
— Et pas toi, Sean ? reprocha amicalement Kevin.
— Cela ne se reproduira plus, promit son chef des opérations.
— Tant mieux. Les erreurs ont ceci d’important qu’elles nous donnent des leçons. Bon, passons en revue ton opération.
Sean prit deux autres cartes et passa vingt minutes à exposer ses idées. Il conclut par la suggestion de diversion de Dobbens.
— Ça me plaît, dit O’Donnell et il se tourna vers son chef des renseignements. Joseph ?
— L’opposition sera redoutable, naturellement, mais le plan en tient compte. La seule chose qui m’inquiète, c’est qu’il faudra mobiliser presque tout notre monde pour ça.
— Pas d’autre moyen, riposta Miller. Ce n’est pas seulement une question de s’approcher assez, mais de quitter le coin une fois la mission accomplie. Le chronométrage est crucial...
— Et quand le chronométrage est crucial, déclara O’Donnell, la simplicité s’impose. Y a-t-il autre chose que les autres puissent nous opposer ?
— Je ne crois pas, dit McKenney. Ce plan prévoit le pire.
— Des hélicoptères, dit Miller. Ils ont failli nous avoir la dernière fois. Pas de gros problèmes si nous y sommes préparés, mais il faut y penser.
— D’accord, approuva O’Donnell. Et la seconde partie de l’opération ?
— Manifestement, nous avons besoin de savoir où se trouvent toutes les cibles, répondit McKenney. Quand voulez-vous que j’active nos gens ?
Sur l’ordre d’O’Donnell, les agents du chef des renseignements restaient terrés depuis quelques semaines.
— Pas encore, dit le chef. Attendons le bon moment. Sean ?
— Je pense que nous devrions attendre que la mission soit totalement arrêtée avant de bouger.
— Oui, cela s’est révélé une bonne idée la dernière fois. Combien de personnes sont nécessaires pour ton opération ?
— Pas moins de quinze. Je crois que nous pouvons compter sur Alex pour trois hommes entraînés, dont lui-même. Plus que ça... Non, nous devons limiter sa participation.
— D’accord, approuva McKenney.
— Et l’entraînement ? demanda O’Donnell.
— Le maximum.
— Pour débuter quand ?
— Un mois à l’avance. Plus longtemps, ce serait un gaspillage de ressources. Pour le moment, j’ai pas mal de travail, dit Miller.
— Voilà donc les plans, dit Murray. Vous pouvez les laisser à votre ambassade ou bien nous les logerons à Blair House, juste en face de la Maison-Blanche.
— Avec tout le respect que je dois à vos gars du Secret Service...
Le chef du Groupe de protection diplomatique n’eut pas besoin d’en dire plus. Il était le grand responsable
de la sécurité et il n’allait pas se fier à des étrangers plus qu’il n’y était forcé.
— Oui, je comprends. Ils obtiendront un peloton de sécurité complet du Secret Service, plus deux agents de liaison du FBI et l’aide habituelle de la police locale. Finalement, nous aurons deux groupes de reconnaissance héliportés maintenus en alerte durant toute leur visite, un à D.C. et une équipe de soutien à Quantico.
— Combien de personnes sont au courant ? demanda Ashley.
— Le Secret Service et le Bureau ont été déjà complètement avisés. Quand votre avant-garde arrivera, elle verra qu’une reconnaissance a déjà été faite. Les polices locales ne seront prévenues que lorsqu’elles auront besoin de savoir.
— Vous dites que tous les emplacements n’ont pas été reconnus ? demanda Owens.
— Vous voulez que nous examinions déjà les autres points ?
— Non. Non, c’est déjà très ennuyeux de devoir exposer dès maintenant les activités publiques. Leur voyage n’est pas encore officiel, vous savez. Notre meilleure défense, c’est l’élément de surprise.
Owens regarda son collègue du GPD mais ne réagit pas. Le chef du Groupe de protection diplomatique était sur sa liste de suspects et il avait l’ordre de ne confier à personne les détails de son enquête. Owens le pensait inoffensif, mais ses inspecteurs avaient découvert quelques irrégularités dans la vie privée de cet homme. Tant qu’on n’aurait pas la certitude que le chef du GPD ne faisait pas l’objet d’un chantage, on ne lui permettrait pas d’en savoir plus.
Le chef du C-13 jeta à Murray un coup d’oeil ironique.
— Je crois que vous exagérez, messieurs, mais c’est votre affaire, dit le représentant du FBI en se levant. Vos agents prennent l’avion demain ?
— Oui.
— Très bien. Chuck Avery du Secret Service les attendra à Dulles. Qu’ils n’hésitent pas à demander ce qu’ils veulent. Vous aurez notre entière coopération.
Il regarda partir les deux hommes. Cinq minutes plus tard, Owens était de retour. Murray ne fut pas autrement surpris.
— Qu’est-ce qui se passe, Jimmy ?
— Où est-ce que vous en êtes, sur les types qui ont attaqué Ryan ?
— Au point mort depuis quinze jours. Vous ?
— Nous avons un lien possible... Plus précisément, nous soupçonnons l’existence d’un lien possible.
L’homme du FBI sourit.
— Qui ?
— Geoffrey Watkins.
Cela provoqua une réaction.
— Le type des Affaires étrangères ? Merde ! Quelqu’un d’autre que je connais, sur la liste ?
— Le gars à qui vous venez de parler. Les agents d’Ashley ont découvert qu’il n’est pas entièrement fidèle à sa femme.
— Garçons ou filles ? demanda Murray qui avait saisi une allusion dans le ton d’Owens. Vous voulez dire qu’il ne sait pas, Jimmy ?
— Il ne sait pas que l’itinéraire a été l’objet d’une fuite.
— Ah, c’est la meilleure ! Il y a eu des fuites et vous ne pouvez pas le dire au chef de la sécurité parce que c’est peut-être lui...
— C’est fort improbable, mais nous ne pouvons négliger cette possibilité.
— Annulez le voyage, Jimmy. Même si vous devez lui casser une jambe, annulez cette foutue équipée !
— Nous ne pouvons pas. Il refusera. J’ai parlé à Son Altesse avant-hier et je lui ai exposé le problème. Il refuse de laisser gouverner sa vie de cette façon.
— Pourquoi me racontez-vous tout ça, Jimmy ? gémit Murray en levant les yeux au ciel.
— Il faut que j’en parle à quelqu’un. Si je ne peux pas le dire à mes hommes, alors...
Owens écarta les bras.
— Vous voudriez que nous trouvions un moyen d’annuler le voyage pour vous, c’est ça ? demanda Murray en sachant pertinemment qu’Owens ne pouvait répondre. Mettons tout ça à plat, que ce soit clair et net.
— Exact.
— On ne va pas être content du tout, chez nous.
— Ça ne me plaît pas tellement non plus, Dan.
— Enfin, ça donnera quelque chose d’autre à penser à Bill Shaw, marmonna Dan et puis une autre pensée lui vint : Dites-moi, Jimmy, c’est un vif drôlement précieux que vous avez à l’hameçon !
— Il le sait. C’est à nous d’écarter les requins, n’est-ce pas ?
Murray secoua la tête. La solution idéale serait évidemment de trouver un moyen d’annuler le voyage. Cela impliquait l’intervention du Département d’État. Les gars des Affaires étrangères repousseraient vivement cette idée, Murray le savait. On ne peut pas désinviter un futur chef d’État parce que le FBI et le Secret Service ne pensent pas pouvoir garantir sa sécurité ; ils diraient que ce serait ridiculiser les forces de l’ordre américaines, tout en sachant que sa protection n’était pas de leur responsabilité.
— Qu’est-ce que vous avez sur Watkins ? demanda-t-il au bout de quelques instants, et Owens résuma ses « preuves ». C’est tout ?
— Nous creusons encore, mais jusqu’à présent il n’y a rien de plus concret. Et ce pourrait n’être que des coïncidences, bien sûr...
— Non, il me semble que vous avez raison, grommela Murray qui ne croyait pas non plus aux coïncidences. Avez-vous pensé à débusquer le gibier ?
— Introduire un changement dans l’itinéraire ou l’emploi du temps, vous voulez dire ? Oui, nous y avons pensé. Nous pourrions faire ça, voir si Watkins va à la librairie, arrêter les deux hommes... si nous parvenons à confirmer que ce qui se passe est bien ce que nous croyons. Malheureusement, ce serait détruire le seul lien que nous ayons avec l’ULA, Dan. Pour le moment, nous surveillons Cooley d’aussi près que nous l’osons. Il est toujours en voyage. Si nous découvrons qui il contacte, alors nous pourrons peut-être conclure toute l’opération. Ce que vous suggérez est une option, mais pas la meilleure. Nous avons le temps, vous savez. Nous avons plusieurs mois avant d’être forcés de faire quelque chose d’aussi radical.
Le hochement de tête de Murray fut moins un accord qu’un signe de compréhension. La possibilité de découvrir et de détruire la bande d’O’Donnell était très tentante pour Scotland Yard. L’arrestation de Cooley, maintenant, tuerait cet espoir. Ils n’y renonceraient pas facilement. Il savait que la réaction du FBI serait à peu près la même.
— Jack, je veux que vous veniez avec moi, dit Marty Cantor. Sans poser de questions.
— Quoi ? demanda Ryan, et il obtint un regard accusateur. Oh bon, bon !
Il prit les dossiers sur lesquels il travaillait, les enferma à double tour dans son armoire et prit sa veste. Cantor le précéda vers l’ascenseur. En arrivant au rez-de-chaussée, il marcha rapidement vers l’annexe, derrière le bâtiment principal. Une fois dans l’aile ouest, ils durent passer par cinq contrôles de sécurité. Dix minutes plus tard, il était au troisième étage dans une pièce uniquement identifiée par son numéro.
— Jack, je vous présente Jean-Claude. C’est un de nos collègues français.
Ryan serra la main d’un homme qui devait avoir vingt ans de plus que lui et dont la figure reflétait une certaine ironie.
— Qu’est-ce qui se passe, Marty ?
— Professeur Ryan, dit Jean-Claude, on m’apprend que vous êtes celui que nous devons remercier.
— Pour quelle...
Ryan s’interrompit. Oh oh ! Le Français le conduisit vers un écran de télévision.
— Vous n’avez jamais vu ça, Jack, avertit Cantor alors qu’une image se formait sur l’écran de contrôle.
C’était une photographie par satellite, Ryan le comprit tout de suite à l’angle de prise de vue, qui changeait très lentement.
— Quand ? demanda-t-il.
— Hier soir chez nous, vers 3 heures du matin heure locale.
— Exact, approuva Jean-Claude, les yeux rivés sur l’écran.
Ryan pensa reconnaître le camp 20. Celui qui appartenait à Action Directe. L’espacement entre les baraquements était familier. L’image infrarouge montrait que trois d’entre eux étaient chauffés. L’éclat des signaux thermiques lui disait que la température au sol devait être proche de zéro. Au sud du camp, derrière une dune, deux véhicules stationnaient. Jack ne put distinguer si c’était des jeeps ou de petits camions. En regardant plus attentivement, il vit des silhouettes diffuses qui se déplaçaient sur l’arrière-plan froid : des hommes. À leur façon de marcher : des soldats. Il en compta huit, partagés en deux groupes égaux. Près d’un des baraquements, il y avait une lueur plus vive. Il devait y avoir un homme debout... une des sentinelles du camp qui fumait en faction, pour ne pas s’endormir. Une erreur.
— Maintenant, avertit Jean-Claude.
Il y eut un bref éclair, venant d’un des huit intrus ; c’était bizarre de voir cela sans le son. Ryan ne sut pas si le garde avait bougé, mais la cigarette certainement ; elle vola à environ deux mètres après quoi les deux images restèrent stationnaires. Une mise à mort, se dit-il. Dieu de Dieu, qu’est-ce que je regarde ? Les huit silhouettes pâles entrèrent dans le camp, d’abord dans le baraquement de garde ; c’était toujours le même. Quelques instants plus tard, elles ressortaient. Elles se redéployèrent ensuite en deux groupes de quatre, chacun se dirigeant vers une des baraques « éclairées ».
— Qui sont les soldats ? demanda Jack.
— Des paras, répondit Jean-Claude avec simplicité.
Certains hommes reparurent trente secondes plus tard. Au bout d’une autre minute, d’autres ressortirent... plus nombreux qu’ils n’étaient entrés. Deux hommes semblaient porter un fardeau. Et puis une vive clarté arriva sur l’image, qui effaça une bonne partie du paysage. C’était un hélicoptère dont les moteurs entravaient les rayons infrarouges. La qualité de l’image se détériora alors que la caméra plongeait en zoom. Deux autres hélicoptères se trouvaient dans le secteur. L’un d’eux se posa près des véhicules et les jeeps furent embarquées. Ensuite, cet hélicoptère décolla et un autre le suivit à ras de terre, sur plusieurs kilomètres, en effaçant les traces des véhicules avec le sable soulevé par son rotor. Lorsque le satellite perdit la scène de vue, tout le monde était parti. L’exercice avait duré, en tout, dix minutes.
— Rapide et propre, souffla Marty.
Jack ne put retenir sa question :
— Vous l’avez eue ?
— Oui, répondit Jean-Claude, et cinq autres, dont quatre en vie. Nous les avons tous emmenés, y compris les gardes du camp qui, j’ai le regret de le dire, n’ont pas survécu à l’affaire.
Les regrets du Français étaient négligemment lancés, par simple politesse. Sa figure exprimait ce qu’il pensait réellement.
— Des blessés, chez vous ? demanda Cantor.
Un mouvement de tête amusé.
— Non. Ils dormaient tous, voyez-vous. L’un avait un pistolet à côté de son lit de camp et il a commis l’erreur de vouloir le prendre.
— Vous avez enlevé tout le monde, même les gardes du camp ?
— Naturellement. Ils sont à présent au Tchad. Les vivants sont interrogés.
— Comment avez-vous arrangé la couverture par satellite ? demanda Jack.
La réponse s’accompagna d’un haussement d’épaules.
— Une heureuse coïncidence.
Ben voyons, pensa Jack. Sacrée coïncidence. Je viens de voir la rediffusion instantanée de la mort de trois ou quatre personnes. Terroristes, rectifia-t-il. À part les gardes du camp, qui aidaient les terroristes. Le chronométrage ne peut être un hasard. Les Français voulaient que nous sachions que leurs opérations de contre-terrorisme ne sont pas des plaisanteries.
— Pourquoi suis-je ici ?
— Mais c’est grâce à vous ! s’exclama Jean-Claude. J’ai le plaisir de vous transmettre les remerciements de mon pays.
— Que va-t-il arriver aux gens que vous avez capturé ?
— Savez-vous combien de personnes ils ont assassinées ? Ils répondront de ces crimes.
— Vous vouliez voir un succès, Jack. Vous en avez vu un.
Ryan réfléchit. Le transport de cadavres des gardes du camp lui disait comment l’affaire se terminerait. Personne ne devait savoir ce qui s’était passé. Bien sûr, il resterait des traces de balles, deux ou trois traînées de sang, mais pas de cadavres. Les assaillants avaient, littéralement, couvert leur piste. Il ne restait rien qui puisse incriminer les Français. Dans ce sens, c’était une opération secrète parfaite. Et si l’on s’était donné tant de mal pour qu’elle le soit, il n’y avait aucune raison de penser que ces membres d’Action Directe se retrouveraient devant un jury. On ne s’imposerait pas autant d’efforts pour affronter ensuite la publicité d’un procès, se dit Jack. Adieu, Françoise Théroux... J’ai condamné ces gens à mort, pensa-t-il finalement. Une seule personne suffisait à troubler sa conscience. Il se rappela la photo de police qu’il avait vue de son visage et l’image floue d’une fille en bikini.
— Elle a assassiné au moins trois personnes, dit Cantor en lisant dans sa pensée.
— Professeur Ryan, elle n’a pas de sentiments. Il ne faut pas vous laisser abuser par sa figure, conseilla Jean-Claude. Ils ne peuvent pas tous avoir la tête d’Hitler.
Mais ce n’était qu’une partie du problème, pour Jack. La beauté de cette fille ne servait qu’à souligner sa nature humaine. Il s’avoua pourtant qu’il n’aurait éprouvé que de la satisfaction si elle s’était appelée Sean Miller.
— Pardonnez-moi, dit-il. Ce doit être mon caractère romanesque.
— Mais bien sûr, répondit généreusement le Français. C’est regrettable, mais ces gens-là ont choisi, professeur, pas vous. Vous avez contribué à venger la mort d’innocents et vous avez sauvé la vie de gens que vous ne connaîtrez jamais.
— Heureux de vous avoir rendu service, colonel, dit Cantor.
Des mains furent serrées à la ronde et Marty ramena Jack dans le bâtiment principal.
— Je n’aurai sûrement pas envie de revoir une chose pareille, dit Jack dans le corridor. Je ne veux pas voir leur tête, quoi. Je veux dire... ah, merde, je ne sais pas ce que je veux dire, c’est simplement... Au fait, qui est ce type ?
— Le chef du bureau de la DGSE à Washington. Il a servi d’agent de liaison. Leur opération était toute prête à démarrer et il a donné le feu vert en moins de six heures. Une performance impressionnante.
— Ils voulaient nous impressionner, sans doute. Ils ne vont pas les rapatrier, n’est-ce pas ?
— Non. Je suis à peu près certain que ces gens ne seront pas jugés. Rappelez-vous les problèmes qu’ils ont eus la dernière fois qu’ils ont instruit un procès de membres d’Action Directe. Les jurés ont reçu des menaces au téléphone, ils se sont récusés les uns après les autres et tout a fini en eau de boudin. Je comprends qu’ils ne veuillent plus en passer par là... Enfin, ça ne nous regarde pas. Et leur système n’est pas le même que le nôtre. Nous avons simplement transmis un renseignement à un allié.
— Un tribunal américain appellerait ça de la complicité d’homicide volontaire.
— C’est possible, marmonna Cantor. Personnellement, je préfère ce qu’en dit Jean-Claude.
— Pourquoi partez-vous en août, alors ? demanda Ryan.
Cantor lui répondit sans le regarder :
— Vous le saurez peut-être un jour, Jack.
Seul dans son bureau, Ryan ne put chasser de sa pensée ce qu’il avait vu. À huit mille kilomètres, des agents de la DGSE interrogeaient cette fille. Si c’était du cinéma, leurs méthodes seraient brutales. Ryan préférait ne pas savoir comment ils s’y prenaient dans la réalité. Il se dit que les membres d’Action Directe l’avaient bien cherché. D’abord, ils avaient fait consciemment leur choix. Ensuite, en bafouant la justice française, ils avaient donné à leurs adversaires une excuse pour outrepasser les garanties constitutionnelles... mais était-ce bien une excuse ?
— Qu’est-ce que papa en penserait ? se demanda-t-il tout haut.
Et puis une autre question se présenta. Il décrocha son téléphone et tapa un numéro.
— Cantor.
— Pourquoi, Marty ?
— Pourquoi quoi ?
— Pourquoi m’avez-vous laissé voir ça ?
— Jean-Claude voulait faire votre connaissance et il voulait vous montrer aussi ce que vos renseignements avaient permis.
— C’est bidon, Marty ! Vous m’avez autorisé à voir une opération en direct... d’accord, enregistrée mais c’est pareil. Ce n’est pas dans mes attributions. Vous auriez pu lui dire que je n’y étais pas habilité et la question aurait été réglée.
— D’accord. Vous avez eu un peu de temps pour y réfléchir. Dites-moi ce que vous en pensez.
— Je n’aime pas ça.
— Pourquoi ?
— C’était une transgression de la loi.
— Pas de la nôtre. Comme je vous le disais tout à l’heure, nous n’avons fait que transmettre un renseignement à une nation amie.
— Mais ils s’en sont servis pour tuer.
— À quoi croyez-vous que servent les SR, Jack ? Qu’auraient-ils pu faire ? Non, répondez d’abord à ceci : supposez qu’il s’agisse d’étrangers qui auraient assassiné des Français au... disons au Liechtenstein et soient rentrés en vitesse à leur base ?
— Ce n’est pas la même chose ! Ceci, c’est plus... plus un acte de guerre. Les gens qu’ils traquaient étaient leurs compatriotes, qui avaient commis des crimes dans leur propre pays et... et qui étaient donc soumis aux lois françaises.
— Et s’ils avaient été d’un autre camp ? Si ces paras avaient fait un travail pour nous, ou pour les Brits, et avaient éliminé vos copains de l’ULA ?
— C’est différent ! riposta aigrement Ryan avant de se demander : Mais pourquoi C’est personnel, ça. Vous ne pouvez pas exiger que j’aie les mêmes sentiments dans ce cas-là.
— Ah non ? fit Cantor, et il raccrocha.
Ryan contempla l’appareil pendant quelques secondes avant de le repousser. Qu’est-ce que Marty cherchait à lui dire ? Il repassa les événements dans sa tête, pour s’efforcer d’y trouver une logique.
Qu’y avait-il de sensé, dans tout cela ? Était-il normal que des dissidents politiques s’expriment avec des bombes et des mitraillettes ? Était-il raisonnable que de petites nations utilisent le terrorisme pour modifier la politique des grandes ? Ryan grogna. Tout dépendait du camp dans lequel on se trouvait. Était-ce complètement nouveau ?
Oui et non. Le terrorisme d’État, sous la forme des pirates barbaresques, avait été la première mise à l’épreuve des États-Unis en tant que nation. L’objectif de l’ennemi n’était alors que la simple cupidité. Les États barbaresques exigeaient un tribut pour accorder le droit de passage à la flotte marchande américaine, mais on avait fini par estimer que trop, c’était trop. Preble avait emmené l’US Navy encore en gestation en Méditerranée pour y mettre fin. Non, rectifia Jack, pour mettre fin aux sévices que subissait l’Amérique.
La violence n’avait pas changé. Ce qui avait changé, c’était les règles auxquelles obéissaient les grandes puissances et les objectifs de leurs ennemis. Deux cents ans plus tôt, quand une petite nation offensait une grande, des navires et des hommes étaient envoyés pour régler la question. Mais le temps des représailles à coups de trique était révolu. Les plus petits pays avaient maintenant des arsenaux d’armes modernes qui rendaient les expéditions punitives trop coûteuses pour des sociétés qui avaient appris à économiser la vie de leurs jeunes hommes. Un seul régiment ne suffisait plus à mettre les choses au point et le déplacement de toute une armée n’était pas simple. Sachant cela, le petit pays était capable d’infliger de graves blessures ou, avec encore moins de risques, d’en financer d’autres pour les infliger. Ce n’était même pas la peine de se presser. Ce genre de conflit larvaire pouvait durer des années, tant étaient minimes les ressources nécessaires et tant était différent le prix accordé par les uns et les autres à la vie humaine.
Donc, le nouveau ce n’était pas la violence, mais le fait que la nation qui y avait recours ou qui la finançait était en sécurité. Au niveau international, le terrorisme n’interrompait même pas les relations diplomatiques. L’Amérique elle-même avait des ambassades dans certaines de ces nations. Le terrorisme était encore traité comme un crime de droit commun. Jack avait affronté Miller à Old Bailey, pas dans un conseil de guerre. Ils peuvent même utiliser cela contre nous, pensa-t-il avec étonnement. Si nous traitons les terroristes comme des activistes politiquement motivés, nous leur faisons un honneur qu’ils ne méritent pas. Si nous les traitons en soldats et les tuons comme tels, alors nous les légitimons en transgressant nos propres lois. La seule faiblesse des terroristes était leur « négativité ». Ils représentaient un mouvement politique qui n’avait rien d’autre à proposer que l’idée que la société où ils vivaient était injuste. Tant que la population de cette société pensait autrement, ils ne pouvaient aller plus loin. Le processus démocratique qui leur était bénéfique était aussi leur pire ennemi politique. Leur principal objectif, donc, était l’élimination de ce processus, en convertissant la justice en injustice afin d’éveiller chez les membres de la société de la sympathie pour eux.
L’élégance du concept était étourdissante. Les terroristes pouvaient faire la guerre tout en étant protégés par le processus démocratique de leur ennemi. Si les terroristes bouleversaient ce processus, ils avaient des chances de gagner un soutien politique supplémentaire, mais tant qu’il restait intact ils ne pouvaient perdre la partie. Ils avaient la possibilité de détenir toute une société en otage contre elle-même et ses préceptes les plus importants, en la mettant au défi de changer.
La seule solution était la coopération internationale. Il fallait couper les terroristes de leur soutien. Laissés à leurs propres ressources, ils ne seraient plus qu’un réseau de grand banditisme... Mais les démocraties trouvaient plus facile de résoudre seules leurs problèmes nationaux, plutôt que s’unir pour frapper un coup décisif, en dépit de tous les beaux discours prétendant le contraire. Est-ce que cela venait de changer ? se demanda Ryan. La CIA avait transmis des renseignements sur des terroristes et une action avait immédiatement suivi. Ce qu’on lui avait montré tout à l’heure était par conséquent un pas dans la bonne direction. Ce qui le troublait, son raisonnement actuel, était une conséquence de sa civilisation.
Cantor entra dans le bureau de l’amiral Greer.
— Alors ? demanda le DDI.
— Nous lui accorderons un B-plus, ou même un A-moins. Tout dépend de la leçon qu’il en tirera.
— Crise de conscience ?
— Ouaip.
— Il est grand temps qu’il apprenne ce qu’est réellement le jeu. Tout le monde doit l’apprendre. Il restera, déclara Greer.
— Probablement.
La camionnette essaya de tourner dans l’allée d’entrée passant sous le bâtiment Hoover, mais un garde lui fit signe de circuler. Le conducteur hésita, en partie frustré, en partie furieux, et chercha une autre solution. La densité de la circulation n’arrangeait rien. Finalement, il fit le tour du pâté de maisons jusqu’à ce qu’il trouve un parking public. L’employé toisa avec mépris le véhicule plébéien – plus accoutumé qu’il était aux Buick et aux Cadillac. Le conducteur et son fils s’en moquèrent. Ils sortirent et descendirent la rue pour entrer à pied par le chemin interdit à leur camionnette.
L’agent de service à la réception nota l’arrivée de deux personnes assez pauvrement habillées, dont l’aîné portait sous le bras un paquet enveloppé dans un blouson de cuir. Son attention fut aussitôt éveillée. Il fit signe aux visiteurs de s’approcher.
— Vous désirez, monsieur ?
— Salut, dit l’homme. J’ai quelque chose pour vous.
Il déroula le blouson et exhiba une mitraillette. Il apprit aussitôt que ce n’était pas le moyen de se mettre dans les petits papiers du FBI.
L’agent de service empoigna l’arme et la souleva du bureau, tout en se levant et en portant la main à son revolver d’ordonnance. Le bouton d’alarme, sous le bureau, avait déjà été pressé et deux autres agents arrivaient. Le premier vit immédiatement que le cran de sûreté de l’arme était mis et qu’il n’y avait pas de chargeur dans la crosse.
— C’est moi qui l’ai trouvée ! annonça fièrement le petit garçon.
— Quoi ? demanda un des nouveaux agents.
— Et j’ai pensé à l’apporter ici, déclara le père.
— Faites-moi voir ça !
Un autre homme, un supérieur, venait de surgir de la salle de garde où il avait assisté à la scène sur les écrans de contrôle. L’agent de service vérifia de nouveau que l’arme était inoffensive et la lui remit.
C’était une Uzi, une mitraillette israélienne de 9 mm utilisée dans le monde entier pour sa qualité, son équilibre et sa précision. Malgré son aspect de camelote, elle n’avait rien de bon marché. Celle-ci était couverte de rouille et de l’eau en suintait. Le supérieur ouvrit la culasse et regarda le long du canon. L’arme avait servi et n’avait pas été nettoyée. Il était impossible de dire depuis combien de temps, mais il n’y avait pas beaucoup d’affaires sur lesquelles le FBI enquêtait où l’on avait employé ce type de mitraillette.
— Où avez-vous trouvé ça, monsieur ?
— Dans une carrière, à environ cinquante kilomètres d’ici, répondit l’homme.
— C’est moi qui l’ai trouvée ! insista l’enfant.
— C’est vrai, c’est lui, reconnut le père. J’ai pensé que c’était ici que je devais l’apporter.
— Vous avez eu raison, monsieur. Si vous voulez venir avec moi, s’il vous plaît ?
L’agent du bureau leur donna à tous deux des laissez-passer de visiteurs. Puis il reprit son travail avec les deux autres, de service à l’entrée, en se demandant ce que tout cela voulait dire.
Au dernier étage, les quelques personnes se trouvant dans le couloir furent étonnées de voir un homme qui se promenait avec une mitraillette, mais ce n’était pas l’habitude du Bureau de faire trop attention ; l’homme armé avait un laissez-passer et il portait l’arme correctement. Quand ils entrèrent dans un bureau, cependant, la secrétaire eut un sursaut.
— Bill est là ? demanda l’agent.
— Oui, je vais...
L’agent l’écarta d’un geste et fit signe aux visiteurs de le suivre dans le bureau de Shaw. La porte était ouverte. Shaw parlait à un de ses hommes. L’agent spécial Richard Allden s’avança et posa l’Uzi sur le sous-main.
— Dieu de Dieu, Richie ! s’écria Shaw. Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Bill, ces deux personnes viennent d’entrer en bas et nous l’ont donnée. J’ai pensé que c’était intéressant.
Shaw regarda les deux personnes et les invita à s’asseoir sur le canapé contre le mur. Il convoqua deux autres agents et un spécialiste du laboratoire de balistique. Pendant que tout cela s’organisait, sa secrétaire apporta une tasse de café au père et un Dr Pepper pour le fils.
— Pourrais-je avoir votre nom, s’il vous plaît ?
— Je m’appelle Robert Newton et voilà mon fils Léon.
Il donna aussi son adresse et son numéro de téléphone, sans qu’on les lui demande.
— Où avez-vous trouvé cette arme ? demanda Shaw tandis que ses subordonnés prenaient des notes.
— Ça s’appelle la Carrière Jones. Je peux vous montrer sur la carte,
— Que faisiez-vous là ?
— J’étais à la pêche. C’est moi qui l’ai trouvée, leur rappela Léon.
— Je ramassais du bois à brûler, expliqua son père.
— En cette saison ?
— Ça vaut bien mieux qu’en été, quand il fait si chaud ! s’exclama M. Newton avec logique. Et puis le bois est sec. Je travaille dans le bâtiment, mais c’est plutôt calme, en ce moment, alors j’étais allé chercher du bois. Le gamin n’a pas école aujourd’hui, et je l’ai emmené. Léon aime bien pêcher. Il y en a des gros, dans la carrière.
— Ah, très bien, dit Shaw avec un sourire. Tu en as déjà pris des gros, Léon ?
— Non, mais j’ai bien failli, la dernière fois.
— Et alors ?
M. Newton fit signe à son fils de parler.
— Mon hameçon s’est accroché à quelque chose de lourd, vous savez ? Alors j’ai tiré, tiré, et puis ça s’est détaché du fond et j’ai essayé de le ramener, en tournant le moulinet, mais je n’arrivais pas à le soulever. Alors j’ai appelé papa.
— C’est ça. Je l’ai ramené, dit le père. L’hameçon était pris dans le pontet. C’est quelle espèce d’arme, ça ?
— Une Uzi. C’est fabriqué en Israël, surtout, répondit l’expert de la balistique. Il y a au moins un mois que celle-ci est dans l’eau.
— J’ai peur de l’avoir pas mal manipulée. J’espère que je n’ai pas effacé les empreintes.
— Pas après un tel séjour dans l’eau, monsieur Newton, répliqua Shaw. Et vous l’avez tout de suite apportée ici ?
— Ben oui, nous l’avons trouvée il y a... oh, une heure et demie Il n’y avait pas de chargeur.
— Vous connaissez les armes à feu ? demanda le spécialiste.
— J’ai passé un an au Viêtnam. J’étais simple soldat, dans la 173e aéroportée. Je connais assez bien les M-16, dit Newton en souriant. Et puis je chassais, dans le temps.
— Parlez-nous de cette carrière, dit Shaw.
— C’est à l’écart de la route principale, à environ un kilomètre. Il y a beaucoup d’arbres, par là. C’est là que je trouve mon bois à brûler. Je ne sais pas à qui ça appartient. Des tas de voitures y vont. Vous savez, des amoureux du samedi soir, un coin comme ça.
— Est-ce qu’il vous est arrivé d’entendre des coups de feu, là-bas ?
— Non, sauf pendant la saison de la chasse. Il y a des écureuils, beaucoup d’écureuils. Et alors, cette arme-là ? Ça vous dit quelque chose ?
— C’est possible. C’est le type de mitraillette qui a servi pour le meurtre d’un officier de police et...
— Ah oui ! Cette dame et sa petite fille, près d’Annapolis, hein ?... Ah merde, alors.
Shaw examina le gamin. Il devait avoir neuf ans et il avait des yeux vifs, intéressés par les photos sur les murs du bureau, des souvenirs des nombreux postes de Shaw.
— Monsieur Newton, lui dit-il, vous nous avez rendu un grand service.
— Ah oui ? répondit Léon. Qu’est-ce que vous allez faire avec le flingue ?
Ce fut l’expert de la balistique qui l’expliqua :
— Tout d’abord, nous allons le nettoyer et nous assurer qu’il est inoffensif. Ensuite, nous tirerons avec. Vous pouvez renoncer à tous les autres examens, dit-il à Shaw. L’eau de cette carrière doit être chimiquement active. La corrosion est assez grave... Et toi, si tu attrapes du poisson là-bas, je te conseille de ne pas le manger avant de l’avoir montré à ton père pour être sûr qu’il est bon.
— D’accord, assura le petit.
— Des fibres, dit Shaw.
— Ouais, peut-être. Ne vous en faites pas, s’il y en a nous les trouverons.
— Et le canon ?
— Peut-être, répliqua l’homme. Au fait, cette mitraillette vient de Singapour. Elle est donc relativement neuve. Les Israéliens leur ont accordé la licence pour les fabriquer il y a seulement dix-huit mois. C’est la même usine qui fabrique des M-16 sous licence de Colt.
Il lut les numéros de série, qui seraient télexés à l’attaché juridique du FBI à l’ambassade de Singapour en quelques minutes.
— Je peux regarder ? demanda Léon. Je ne vous gênerai pas.
— Écoute, je veux causer encore un moment avec ton papa, lui dit Shaw. Alors si tu veux un de nos agents te fera voir notre musée. Tu verras comment nous avons arrêté tous les vieux gangsters. Si tu attends dehors, quelqu’un va venir te chercher,
— D’accord !
— Nous ne devrons rien dire à personne, n’est-ce pas ? demanda M. Newton quand son fils fut parti.
— En effet, monsieur. C’est important pour deux raisons. Premièrement, nous ne voulons pas que les coupables sachent que nous avons opéré une percée dans cette affaire, une importante percée, peut-être. Vous avez peut-être fait quelque chose de très important, monsieur Newton. La seconde raison, c’est la protection de votre famille et de vous-même. Ces gens-là sont très dangereux. Ils ont tenté de tuer une femme enceinte et sa petite fille de quatre ans.
Cela retint toute l’attention de Robert Newton, qui avait cinq enfants, dont trois filles.
— Et maintenant, avez-vous déjà remarqué des personnes, autour de cette carrière ? demanda Shaw.
— Comment ça ?
— N’importe qui.
— Il y a peut-être deux ou trois autres types qui viennent couper du bois. Je connais leurs noms. Enfin leurs prénoms, hein. Et comme je disais, les amoureux aiment bien y venir, dit-il en riant. Une fois, j’ai dû en aider un. Parce que le chemin n’est pas formidable, vous savez, et la voiture de ce gosse s’était embourbée. Une fois, c’était un mardi, je ne pouvais pas travailler ce jour-là parce que la grue était tombée en panne et je n’avais pas envie de traîner à la maison, hein ? Alors je suis allé couper du bois. Il y avait une camionnette qui arrivait par ce chemin. Elle avait bien du mal, dans la boue. J’ai dû attendre au moins dix minutes parce qu’elle bloquait la route, en glissant, en dérapant.
— Quel genre de véhicule ?
— Foncé. Le genre avec la porte coulissante sur le côté, une fourgonnette, et elle avait été arrangée, comme qui dirait, avec des vitres foncées, voyez ?
Bingo, pensa Shaw.
— Avez-vous vu le conducteur, quelqu’un à l’intérieur ?
Newton réfléchit un moment.
— Ouais... Un Noir. Il était... Ouais, je me souviens, il gueulait, sauf votre respect. Devait être furieux d’être embourbé comme ça. Je ne pouvais pas l’entendre, notez, mais je voyais qu’il criait, vous savez ? Il était barbu et il avait un blouson de cuir, comme celui que je mets pour aller au travail.
— Rien d’autre, à propos de la fourgonnette ?
— Je crois qu’elle faisait du bruit, comme si elle avait un gros moteur V-8. Ouais, fallait que ce soit une camionnette spéciale, pour avoir ça.
Shaw regarda ses hommes qui prenaient des notes à toute vitesse.
— Les journaux disaient que les bandits étaient blancs, dit Newton.
— Les journaux ne savent pas toujours tout.
— Vous voulez dire que le salaud qui a tué ce flic était un Noir ? s’écria Newton, dégoûté, car il l’était aussi. Et il a essayé de tuer aussi cette famille... Merde !
— Monsieur Newton, ceci est un secret. Est-ce que vous me comprenez bien ? Vous ne pouvez parler de ça à personne, pas même à votre fils... Au fait, il était là ?
— Non, il était à l’école.
— Très bien. Vous ne devez en parler à personne. C’est pour votre protection, et celle de votre famille. Il s’agit d’hommes très dangereux.
— D’accord... Alors comme ça, vous voulez dire que nous avons des gens qui se baladent avec des mitraillettes, qui tuent des gens, ici ? Pas au Liban ni tout ça, mais ici chez nous ?
— Hé oui, hélas !
— Dites donc ! J’ai pas passé un an au Viêtnam pour voir ça ici où nous vivons !
Quelques étages plus bas, deux experts avaient déjà démonté l’Uzi. Un petit aspirateur fut passé sur toutes les pièces, dans l’espoir d’y découvrir des fibres de tissu correspondant à celles qui avaient été prélevées dans la fourgonnette. On procéda à un dernier examen soigneux. L’immersion prolongée n’avait pas fait de bien aux estampilles, mais le canon et la culasse, en acier plus résistant, étaient en meilleur état. Le chef du laboratoire remonta la mitraillette lui-même, rien que pour montrer à ses techniciens qu’il en était encore capable. Il prit son temps, en graissant chaque pièce, et manoeuvra finalement la culasse pour s’assurer qu’elle fonctionnait correctement.
— C’est bon, dit-il tout haut.
Il laissa l’arme sur la table, la culasse fermée sur une chambre vide. Ensuite il alla prendre dans une armoire un chargeur d’Uzi et le chargea de balles de 9 mm. Il le mit dans sa poche.
Les visiteurs trouvaient toujours la procédure quelque peu incongrue. Les techniciens étaient en blouse blanche, comme des médecins, quand ils essayaient les armes. L’homme se mit des protège-oreilles, insinua le canon dans une fente et tira une première balle, pour être certain que la mitraillette fonctionnait bien. Puis il garda le doigt sur la détente et vida le chargeur en quelques secondes. Enfin, il le retira, vérifia que l’arme était bien vide et la remit à son assistant.
— Je vais me laver les mains. Nous allons vérifier ces projectiles.
Le chef était un homme méticuleux.
Quand il eut fini de s’essuyer les mains, il avait une petite collection de vingt balles tirées. La chemise métallique de chacune présentait des marques caractéristiques laissées par le filetage du canon. Les traces étaient à peu près les mêmes sur chaque balle, mais avec de très légères différences, car en chauffant le canon se dilatait un peu.
Il prit une petite boîte parmi les pièces à conviction. Elle contenait la balle qui avait traversé de part en part un agent de police. C’est bien peu de choses pour supprimer la vie d’un homme, pensa-t-il, pas même trente grammes de plomb et d’acier, à peine déformée par sa trajectoire mortelle. Mieux valait ne pas trop y penser. Il la plaça d’un côté du microscope de comparaison et en prit une autre parmi celles qu’il venait de tirer. Puis il ôta ses lunettes et se pencha sur les oculaires. Les balles étaient... à peu près semblables. Elles avaient manifestement été tirées par le même type d’arme. Il changea d’échantillon. Plus rapprochant. La troisième balle fut encore plus semblable. Il fit lentement tourner l’échantillon, avec précaution, en le comparant à la balle prise dans la boîte des pièces à conviction et...
Ces deux-là font la paire !
Il s’écarta du microscope et un autre technicien vint s’y pencher pour vérifier.
— Oui, pas de doute, c’est la paire. À cent pour cent, reconnut-il.
Le patron ordonna à ses hommes de vérifier toutes les autres balles et alla au téléphone.
— Shaw.
— C’est la même arme. Certitude à cent pour cent. J’ai la soeur jumelle de la balle qui a tué le policier. Ils sont en train de comparer avec celles de la Porsche.
— Bien joué, Paul !
— Et comment ! Je vous rappelle dans un moment.
Shaw raccrocha et regarda ses agents :
— Messieurs, nous venons de réussir une percée dans l’affaire Ryan.
TOM Clancy
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