— Nous avons reçu celles-ci hier soir.
L’homme qui examinait les photos avec lui grisonnait, portait des lunettes sans monture et un noeud papillon. Marty se tenait dans un coin et gardait le silence.
— Nous pensons que c’est un de ces trois camps, d’accord ?
— Oui, les autres sont identifiés, approuva Ryan et cela provoqua une grimace.
— C’est vous qui le dites, mon garçon.
— O.K., ces deux-là sont actifs ; celui-là l’était la semaine dernière et celui-ci il y a deux jours.
— Et le 20, le camp d’Action Directe ? demanda Cantor.
— Fermé depuis le raid des Français. J’ai vu l’enregistrement, dit l’homme avec un sourire admiratif. Enfin bref, voilà.
C’était une des rares photos de jour, en couleurs mêmes. Le polygone de tir à côté du camp montrait six hommes alignés. L’angle empêchait de voir s’ils étaient armés.
— Entraînement au maniement d’armes ? hasarda Ryan.
— C’est ça ou alors ils pissent en rang.
Cela passait pour de l’humour.
— Attendez ! Vous dites que ces photos sont arrivées hier soir ?
— Regardez l’angle du soleil.
— Ah oui. Le petit matin.
— Minuit chez nous, très bien, dit le spécialiste en pensant : les amateurs ! Tout le monde croit savoir lire une photo de reconnaissance.
Vous ne voyez pas d’armes, mais regardez ces petits points lumineux, là. Ça pourrait être des reflets de soleil sur des douilles éjectées. Les six hommes sont probablement des Européens du nord parce qu’ils sont très pâles ; voyez celui-là, avec les coups de soleil, ses bras sont un peu roses. Tous des hommes, apparemment, d’après les cheveux courts et l’habillement. Alors la question se pose. Qui diable sont-ils ?
— Ils ne sont pas d’Action Directe, déclara Marty.
— Comment le savez-vous ? demanda Ryan.
— Ceux qui ont été enlevés ont été jugés par un tribunal militaire et exécutés il y a quinze jours.
— Dieu ! s’exclama Ryan en détournant les yeux. Je ne voulais pas le savoir, Marty.
— Ceux qui l’ont demandé ont été assistés par un prêtre. J’ai trouvé ça très bien de la part de nos collègues... Il paraît que les lois françaises permettent ce genre de procès dans certaines circonstances très particulières. Donc, en dépit de ce que nous avons pensé tous les deux sur le moment, tout a été fait conformément à la loi. Ça va mieux comme ça ?
— Un peu, avoua Ryan après réflexion.
Cela ne changeait pas grand-chose pour les terroristes, mais au moins la loi avait été respectée et c’était une des choses que signifiait le mot « civilisation ».
— Bien. Il y en a deux qui se sont mis à table, avant. La DGSE a pu arrêter deux autres membres dans les environs de Paris – ça n’a pas encore été révélé à la presse — et a découvert une pleine grange d’armes et d’explosifs. Ils n’ont peut-être pas été complètement neutralisés, mais ils ont pas mal souffert.
— Parfait, approuva l’homme au noeud papillon. Et c’est ce garçon-là qui a mis le doigt dessus ?
— Tout ça parce qu’il aime regarder des nichons de cinq kilomètres d’altitude, répliqua Cantor.
— Comment se fait-il que personne d’autre avant moi ne l’ait remarqué ? demanda Ryan qui aurait préféré que d’autres le fassent.
— Parce qu’il n’y a pas assez de monde dans ma section. Je viens à peine d’être autorisé à en embaucher dix nouveaux. Je les ai déjà choisis. Des hommes qui quittent l’Air Force. Des pros.
— Et l’autre camp ?
Une autre photo apparut.
— Voilà. À peu près la même chose. Nous avons deux personnes visibles...
— Dont une fille, dit aussitôt Ryan.
— Une personne qui semble avoir des cheveux longs, sur les épaules, reconnut l’expert. Ça ne veut pas forcément dire que c’est une fille.
Jack réfléchit, en examinant le maintien et la posture de la personne.
— En supposant que c’est une fille, qu’est-ce que ça nous dit ? demanda-t-il à Marty.
— Dites-le-moi.
— Nous n’avons aucune indication qu’il y ait des femmes à l’ULA, mais nous savons que la PIRA en compte. C’est bien ce camp : rappelez-vous la jeep que nous avons vue, qui allait de l’un à l’autre et qui était plus tard garée ici, dit Ryan, puis il hésita et reprit vivement la photo avec les six personnes alignées sur le polygone de tir. Celui-là, c’est le bon.
— Sur quoi vous basez-vous pour dire ça ? intervint l’analyse des photos.
— Disons que c’est une forte intuition, répondit Ryan.
— Très bien. La prochaine fois que j’irai aux courses, je vous emmènerai et vous choisirez mes chevaux. Écoutez, le truc avec ces photos, c’est que ce qu’on voit, c’est tout ce qu’on a. Si vous y lisez trop de choses, vous allez commettre des erreurs. De grosses erreurs. Ce que vous avez là, c’est simplement six personnes en rang qui tirent probablement au pistolet. C’est tout.
— Rien d’autre ? demanda Cantor.
— Nous avons un passage de nuit à environ 22 heures, heure locale, cet après-midi chez nous. Je vous apporterai les clichés dès qu’ils nous arriveront.
— Très bien. Merci.
L’expert repartit vers son cher matériel de photographie.
— Je crois qu’on appelle ce genre d’homme un empiriste, observa Ryan au bout d’un moment, et cela fit rire Cantor.
— Quelque chose comme ça. Il fait ça depuis le temps où les U-2 survolaient la Russie. C’est un véritable expert. L’important, c’est qu’il ne dit rien avant d’en être absolument certain. Ce qu’il a expliqué est vrai, on peut facilement voir ce qu’on veut sur ces trucs-là.
— Je l’admets, mais vous êtes d’accord avec moi ?
— Ouais.
Cantor s’assit au bureau à côté de Ryan et examina la photo à la loupe. Les six hommes alignés n’étaient pas complètement nets. L’air chaud montant du désert, même dans le petit matin, nuisait à la clarté de l’image. C’était comme si on regardait à travers un mirage scintillant sur une chaussée plate. La caméra du satellite avait une très grande rapidité de diaphragme – les photorécepteurs étaient entièrement électroniques, d’ailleurs – qui corrigeait en grande partie le flou, mais on n’apercevait tout de même que six silhouettes humaines. On distinguait les vêtements, des chemises kaki clair à manches courtes et un pantalon, ainsi que la couleur des cheveux. Un reflet sur le poignet d’un homme semblait indiquer une montre ou un bracelet. Une des figures était plus foncée qu’elle ne devrait l’être – son avant-bras nu était très pâle – et cela révélait peut-être une courte barbe... Miller porte une barbe, maintenant, pensa Ryan.
— Ah zut, si seulement c’était un peu plus net...
— Oui, reconnut Marty. Mais ce que vous voyez est le résultat de trente ans de travail et de Dieu sait combien de dollars. Dans les climats froids, c’est un peu meilleur, mais on ne peut jamais reconnaître une figure.
— C’est le camp, Marty. C’est celui-là. Nous devons avoir quelque chose qui le confirme, ou qui confirme au moins... je ne sais quoi.
— Hélas non. Nos collègues français ont interrogé les hommes qu’ils ont capturés. La seule réponse qu’ils ont obtenue, c’est que les camps étaient totalement isolés les uns des autres. Quand les groupes se rencontraient, c’était presque toujours en terrain neutre. Ils n’étaient même pas certains qu’il y avait un camp, là.
— Ça, ça nous dit quelque chose !
— La voiture ? Ce pourrait être l’armée, vous savez. Peut-être le type chargé de surveiller les gardes. Ce n’était pas forcément un des acteurs qui allait de ce camp à celui des Provisoires. À vrai dire, il y a de fortes raisons de croire que ce n’en était pas un. Le cloisonnement est une mesure de sécurité logique. Il est raisonnable que ces camps soient isolés les uns des autres. Ces gens-là connaissent l’importance de la sécurité et même s’ils n’y croyaient pas avant, l’opération française la leur a bien rappelée.
Ryan n’avait pas pensé à cela, que le raid contre le camp d’Action Directe avait dû faire son effet sur les autres.
— Vous voulez dire que nous nous sommes tiré une balle dans le pied ?
— Non. Nous avons envoyé un message qui valait la peine d’être transmis. Autant que nous puissions le déterminer, personne ne sait ce qui s’est réellement passé. Nous avons des raisons de penser qu’un mouvement rival a réglé ses comptes. Ces groupes ne s’aiment pas tous entre eux, vous savez. Alors nous aurons au moins semé le doute parmi les groupes eux-mêmes, ainsi que chez ceux qui les abritent. C’est le genre de choses qui pourrait nous valoir des fuites, des renseignements, mais il faudra du temps avant de le savoir.
— À part ça, maintenant que nous savons que ce camp a de fortes chances d’être celui que nous voulons, qu’est-ce que nous allons y faire ?
— Nous y travaillons. Je ne peux pas en dire plus.
— C’est bon... Vous voulez du café, Marty ?
La figure de Cantor prit une expression bizarre.
— Non. Je cesse le café pour le moment.
Ce que Cantor ne disait pas, c’était qu’une grande opération était prévue. Comme souvent dans ces cas-là, très peu de participants étaient au courant. Un groupe de combat allait se former autour du USS Saratoga qui devait naviguer en Méditerranée et passer au nord du golfe de Syrte dans quelques jours. Selon l’habitude, la formation serait suivie par un AGI soviétique – un de ces chalutiers qui pêchaient des renseignements au lieu de maquereaux – qui transmettrait les informations aux Libyens. Quand le porte-avions se trouverait directement au nord de Tripoli, au milieu de la nuit, un agent sous contrôle français interromprait le courant électrique de quelques installations radars, juste après que le porte-avions aurait lancé ses vols de nuit. Cela devrait en principe créer une certaine panique, mais le commandant du groupe naval ne se doutait pas du tout qu’il s’agissait d’autre chose que de simples vols de routine. On espérait que le même commando français qui avait attaqué le camp 20 serait capable de répéter l’opération contre le camp 18. Marty ne pouvait rien révéler de tout cela à Ryan, mais le fait que les Français acceptent de fournir une telle coopération aux Américains indiquait assez bien qu’Action Directe avait été démantelée. La CIA avait aidé à venger le meurtre d’un ami du président de la République française. Quels que soient les différends entre les deux pays, les dettes d’honneur étaient toujours payées. Cela plaisait au sens des convenances de Cantor, mais seulement vingt personnes étaient au courant, à l’Agence. L’opération devait durer quatre jours. Un officier supérieur du Directorat des opérations travaillait déjà avec les paras français qui, rapportait-il, étaient impatients de prouver encore une fois leur valeur. Avec un peu de chance, le groupe terroriste qui avait eu la témérité de commettre un meurtre aux États-Unis et un attentat en Grande-Bretagne serait grièvement atteint par les soldats d’une troisième nation. En cas de succès, ce serait un précédent annonçant un nouveau et précieux développement de la lutte contre le terrorisme.
Dennis Cooley travaillait à ses registres. Il était tôt, le magasin n’était pas encore ouvert et c’était l’heure qu’il choisissait généralement pour mettre de l’ordre dans sa comptabilité. Ce n’était pas bien difficile. Sa boutique ne traitait pas tellement d’affaires. Il fredonnait tout seul, sans se douter de l’irritation que cela provoquait chez l’homme à l’écoute du micro dissimulé parmi les rayonnages. Brusquement, son fredonnement se tut et il se redressa. Que se passait-il ?... Il respirait une fumée acre.
Il regarda de tous côtés pendant plusieurs secondes avant de lever les yeux. La fumée venait du plafonnier. Il se précipita sur l’interrupteur et le claqua du plat de la main. Un éclair bleu jaillit du mur et il ressentit une décharge électrique qui lui engourdit le bras jusqu’au coude. Il regarda son bras avec étonnement, remua les doigts et releva la tête pour observer la fumée qui semblait se dissiper. Il n’attendit pas de la voir disparaître. Cooley avait un extincteur dans son arrière-boutique. Il courut le chercher, tira sur la goupille de sécurité et braqua l’appareil sur l’interrupteur. Plus de fumée de ce côté-là. Il monta sur sa chaise pour se rapprocher du plafonnier, mais déjà la fumée avait presque complètement disparu. L’odeur s’attardait. Cooley resta plus d’une minute sur la chaise, que le tremblement de ses genoux faisait vaciller, en tenant son extincteur et en se demandant ce qu’il devait faire. Appeler les pompiers ? Mais il n’y avait pas de feu. Tous ses livres inestimables... Il avait la respiration oppressée, maintenant. Il faillit céder à la panique avant de se persuader qu’il n’y avait pas de quoi s’affoler. En se retournant, il vit trois personnes qui le regardaient avec curiosité, à travers la vitrine.
Avec un sourire penaud, il abaissa son extincteur et fit un geste comique aux spectateurs. La lumière était éteinte, l’interrupteur fermé. Le feu, s’il y avait eu feu, était éteint aussi. Il décida d’appeler l’électricien de l’immeuble. Cooley ouvrit sa porte pour dire aux commerçants voisins ce qui lui arrivait. L’un d’eux répliqua que l’installation électrique de tout le passage était horriblement désuète. C’était une chose à laquelle Cooley n’avait jamais pensé. L’électricité était l’électricité. On appuyait sur l’interrupteur et la lumière s’allumait, tout simplement. Cela l’agaça qu’un système sur lequel on comptait soit indigne de confiance. Une minute plus tard, il téléphonait au gérant qui promit qu’un électricien serait là dans une demi-heure.
L’homme arriva quarante minutes plus tard en s’excusant d’avoir été retardé par des encombrements. Il commença par admirer les étagères de livres. Ensuite, il jugea :
— Ça sent le fil grillé. Vous avez de la chance, monsieur. Ces courts-circuits provoquent souvent des incendies.
— Est-ce que ce sera difficile à arranger ?
— Je pense qu’il va falloir refaire toute l’installation. Y a des années que ça aurait dû être fait. Cette vieille bâtisse... Je parie que l’installation électrique est plus vieille que moi, c’est-à-dire deux fois trop vieille.
Cooley lui montra où était la boîte à fusibles, dans l’arrière-boutique, et l’homme se mit au travail. Dennis craignait d’allumer sa lampe de bureau, alors il resta assis dans la pénombre en attendant que l’ouvrier ait fini.
L’électricien coupa le courant au compteur et examina les fusibles. La boîte portait encore son étiquette d’inspection d’origine et quand il eut essuyé la poussière, il lut la date : 1919. Stupéfait, il secoua la tête. Près de soixante-dix ans ! Il dut déplacer des objets pour arriver au mur et fut étonné de voir qu’il avait été récemment replâtré. Il se dit qu’il pourrait autant commencer par là. Il ne voulait pas endommager le mur plus qu’il ne le fallait. Avec un marteau et un ciseau à froid, il cassa le plâtre neuf et découvrit le fil...
Mais ce n’était pas le bon. Celui-là avait une isolation en plastique, au lieu du chatterton utilisé au temps de son grand-père. Et il n’était pas tout à fait où il aurait dû se trouver, non plus. Bizarre, se dit-il. Il tira sur le fil qui se détacha facilement.
— Monsieur Cooley, monsieur ? appela-t-il et quand le libraire arriva, il lui demanda : Vous savez ce que c’est, ça ?
Nom de Dieu de merde ! jura le policier dans la chambre du dernier étage. Nom de Dieu de nom de Dieu !
Il se tourna vers son compagnon, la mine totalement choquée, et ordonna :
— Téléphone au commandant Owens !
— Je n’ai jamais rien vu de pareil.
L’électricien coupa le bout du fil et le montra. Il ne comprenait pas pourquoi le libraire était si pâle.
Cooley non plus n’avait jamais rien vu de pareil, mais il avait deviné ce que c’était. La section de fil ne montrait rien, seulement le revêtement isolant en polyvinyle, sans le fil de cuivre qu’on s’attend à voir dans des circuits électriques. Caché à l’autre extrémité, il y avait un microphone ultra-sensible. Il se ressaisit au bout d’un moment, mais sa voix demeurait blanche :
— Je ne vois pas du tout ce que ça peut être. Mais continuez.
— Bien, monsieur.
L’électricien reprit sa recherche du fil électrique. Cooley était déjà au téléphone.
— Beatrix ?
— Bonjour, monsieur Dennis. Comment allez-vous ce matin ?
— Pouvez-vous venir au magasin, maintenant ? J’ai un petit imprévu.
— Certainement. Je peux être là dans un quart d’heure.
Elle habitait à deux pas de la station de métro de Holloway Road et la ligne de Piccadilly était directe.
— Merci, Beatrix. Vous êtes un amour, ajouta-t-il avant de raccrocher.
Le cerveau de Cooley travaillait maintenant à mach-1. Il n’y avait rien dans son magasin ni à son domicile qui pût l’incriminer. Il décrocha de nouveau son téléphone, mais il hésita. Ses instructions, pour un cas semblable, étaient d’appeler un certain numéro qu’il connaissait par coeur... mais s’il y avait un microphone dans son bureau, son téléphone... et celui de son appartement... Cooley transpirait malgré la fraîcheur de la température. Il se força à se détendre. Jamais il n’avait rien dit de compromettant à l’un ou l’autre appareil... n’est-ce pas ? En dépit de toute son astuce, Cooley n’avait jamais affronté de danger et la panique le reprenait. Il dut faire appel à toute sa concentration d’esprit pour se rappeler les procédures opérationnelles, les choses qu’il avait apprises et pour lesquelles il s’était exercé depuis des années. Il se dit qu’il ne s’en était jamais écarté. Pas une seule fois. Il en était sûr. Quand ses tremblements se furent enfin calmés, la sonnette de la porte tinta. C’était Beatrix. Il saisit son manteau.
— Vous allez revenir, monsieur Dennis ?
— Je ne sais pas, je vous téléphonerai.
Il se précipita dehors, laissant son employée interloquée.
Il fallut dix minutes pour trouver James Owens, qui était dans sa voiture au sud de Londres. Il donna immédiatement des ordres pour filer Cooley et l’arrêter s’il tentait de quitter le pays. Deux hommes surveillaient déjà la voiture du libraire et se tenaient prêts à le prendre en filature. Deux autres se hâtèrent vers le passage, mais ils arrivèrent à l’instant même où il en sortait, et ils étaient du mauvais côté de la rue. L’un d’eux sauta de la voiture et le suivit, s’attendant à ce qu’il tourne dans Berkeley Street, vers son agence de voyages. Mais Cooley s’engouffra dans la station de métro. Pris de court, l’inspecteur courut vers la bouche qui se trouvait sur son trottoir. La foule des voyageurs matinaux lui cachait la vue de son objectif. En moins d’une minute, il fut certain que son homme avait pris une rame qu’il avait lui-même manquée. Cooley s’était échappé.
L’inspecteur remonta en courant dans la rue et alerta par radio la police de l’aéroport de Heathrow, où aboutissait la ligne de métro. Cooley prenait toujours l’avion quand il ne se servait pas de sa voiture. L’agent fit aussi envoyer des voitures de police à toutes les stations de la ligne de Piccadilly. Mais le temps était vraiment trop juste.
Cooley était descendu à la station suivante, comme il l’avait appris à l’entraînement. Puis il prit un taxi jusqu’à la gare de Waterloo. Ce fut de là qu’il téléphona.
— Cinquante-cinq vingt-neuf, lui répondit-on.
— Ah, excusez-moi. Je voulais le soixante-six trente. Je vous demande pardon.
Il y eut deux secondes d’hésitation au bout du fil.
— Ah... Ce n’est rien, aucune importance, assura la voix sur un ton indiquant que cela en avait beaucoup.
Colley raccrocha et alla prendre un train. Il avait toutes les peines du monde à ne pas regarder par-dessus son épaule.
— Ici Geoffrey Watkins, dit-il en décrochant.
— Oh, je vous demande pardon, répondit une voix. J’essaie de joindre M. Titus. Vous n’êtes pas le soixante-deux quatre-vingt-onze ?
Tous contacts rompus jusqu’à nouvel ordre, lui disait ce numéro. Ne sais pas si vous êtes en danger. Vous aviserai si possible.
— Non, ici c’est le soixante-deux zéro neuf, répondit-il.
Compris. Watkins raccrocha et se tourna vers sa fenêtre. Il avait l’impression qu’une boule de plomb glacée s’était matérialisée dans son estomac. Il serra les dents puis il prit sa tasse de thé. Pendant le reste de la matinée, il lui fut difficile de se concentrer sur le livre blanc du Foreign Office qu’il lisait. Il eut besoin de deux whiskies bien tassés avec son déjeuner pour se calmer un peu.
À midi, Cooley était à Douvres, à bord d’un ferry-boat à destination du continent. Il était sur ses gardes, maintenant, assis dans un coin du pont supérieur, regardant par-dessus son journal si quelqu’un l’observait. Il avait failli prendre l’aéroglisseur pour Calais, mais s’était ravisé au dernier moment. Il avait assez d’argent sur lui pour le ferry Douvres-Dunkerque, mais pas pour l’aéroglisseur et il ne voulait pas laisser des chèques derrière lui. La traversée ne durait d’ailleurs que deux heures et quart. Une fois en France, il prendrait un train pour Paris, et ensuite des avions. Il commençait à peine à se sentir en sécurité. Cooley n’avait jamais éprouvé ce genre de peur et elle lui laissait un goût abominable. La haine sourde qui couvait en lui depuis des années le rongeait à présent comme un acide. Ils l’avaient forcé à s’enfuir. Ils l’avaient espionné, lui ! À cause de toutes ses précautions et de toute son habileté professionnelle, Cooley n’avait jamais envisagé la possibilité d’être repéré. Il s’était cru trop malin pour ça. Il rageait de s’être trompé. Il avait perdu sa librairie et tous les livres qu’il aimait, volés par les maudits Brits ! Il replia son journal avec soin et le posa sur ses genoux tandis que le bateau s’engageait dans la Manche, une mer d’huile sous un soleil d’été. Sa figure poupine était tournée vers le large, son regard aussi calme que celui d’un homme en contemplation devant son jardin, alors que des fantasmes de sang et de mort lui passaient par la tête.
Jamais on n’avait vu Owens aussi furieux. La surveillance de Cooley avait été si facile, si routinière... mais ce n’était pas une excuse, dit-il à ses hommes. Ce petit patapouf à l’air inoffensif, comme l’appelait Ashley, leur avait filé sous le nez aussi adroitement qu’un homme entraîné à Moscou Centre. Il y avait des agents dans tous les aéroports de Grande-Bretagne, avec des photos de Cooley, et s’il s’était servi d’une carte de crédit pour prendre un billet, n’importe lequel, les ordinateurs avertiraient immédiatement Scotland Yard mais Owens avait la triste certitude que l’homme avait déjà quitté le pays. Le chef du C-13 donna congé à ses gens.
Ashley était dans la pièce aussi, et ses hommes avaient également été surpris la garde baissée. Owens et lui fulminaient de la même colère mêlée de désespoir.
Un agent était venu apporter l’enregistrement d’un coup de téléphone à Geoffrey Watkins donné moins d’une heure après la disparition de Cooley. Ashley et Owens l’écoutèrent. La conversation durait vingt secondes. Et ce n’était pas la voix de Cooley. Sinon, ils auraient arrêté Watkins sur-le-champ. En dépit de tous leurs efforts, ils n’avaient strictement rien contre lui.
— Il y a un M. Titus dans l’immeuble. La voix a même donné le bon numéro. Ça pourrait très bien être un simple faux numéro.
— Mais ça ne l’était pas, bien sûr.
— C’est la combine, vous savez. On a des messages préparés d’avance, qui ont l’air parfaitement anodins. Ceux qui ont entraîné ces gens-là savaient y faire. Et la librairie ?
— La jeune Beatrix ne sait absolument rien. Nous avons des hommes qui perquisitionnent en ce moment, mais jusqu’à présent ils n’ont rien trouvé du tout dans ces sacrés vieux bouquins. Même chose à son domicile, grogna Owens en se levant. Un électricien... Des mois de travail foutus en l’air parce qu’il arrache le mauvais fil !
— On le retrouvera. Il ne doit pas avoir beaucoup d’argent sur lui. Il devra utiliser sa carte de crédit.
— Il a déjà quitté le pays. Ne me dites pas le contraire !
— Oui, reconnut Ashley à contrecoeur. On ne peut pas toujours gagner, James.
— C’est tellement agréable d’entendre ça ! rétorqua sèchement Owens. Ces salauds nous ont dépistés à chaque pas. Le préfet va me demander comment il se fait que nous n’avons pas été foutus de nous décroiser les bras à temps et il n’y a pas moyen de répondre à cette question.
— Quelles sont les prochaines mesures, alors ?
— Au moins, nous savons la tête qu’il a. Nous... nous partageons ce que nous savons avec les Américains, tout. Je dois voir Murray, ce soir. Il a laissé entendre qu’ils avaient une opération en train dont il ne peut pas parler, sûrement la CIA,
— D’accord. Ici ou là-bas ?
— Là-bas... Je commence à en avoir ras le bol de cette boîte !
— Vous devriez faire le compte de vos succès, mon vieux. Vous êtes le meilleur que nous ayons eu à ce poste depuis des années.
Owens ne fit que grogner. Il savait que c’était la vérité. Sous sa direction, le C-13 avait réussi des coups majeurs contre les Provisoires. Mais à ce poste comme à tant d’autres la question des supérieurs étaient toujours : Qu’est-ce que vous avez accompli aujourd’hui ? Hier, c’était de l’histoire ancienne.
— Le contact suspecté de Watkins s’est envolé, annonça-t-il trois heures plus tard.
— Que s’est-il passé ?
Murray ferma les yeux et secoua tristement la tête au milieu de l’explication.
— Il nous est arrivé le même genre de chose, dit-il lorsque Owens eut fini. Un agent renégat à la CIA. Nous surveillions son domicile, et puis nous avons laissé les choses s’établir dans une confortable routine et alors... zip ! il a fait un pied de nez à l’équipe de surveillance. Sa trace a été retrouvée à Moscou huit jours plus tard. Ça arrive, Jimmy.
— Pas à moi, gronda Owens. Pas jusqu’à présent, je veux dire.
— De quoi a-t-il l’air ?
Owens jeta une collection de photos sur le bureau. Murray les feuilleta.
— Un petit bonhomme bien falot, on dirait. Presque chauve..., dit l’homme du FBI puis il réfléchit un moment et décrocha son téléphone, en tapant quatre chiffres. Fred ? Dan. Vous voulez venir à mon bureau une minute ?
L’homme arriva quelques instants plus tard. Murray ne le présenta pas et Owens ne posa pas de question. C’était inutile. Il avait remis deux copies de chaque photo. Fred prit les siennes et les examina.
— Ce serait qui, ce type-là ?
Owens le lui expliqua en quelques mots et conclut :
— Il est probablement à l’étranger, maintenant.
— Bon, s’il fait surface dans un de nos réseaux, je vous avertirai, promit Fred, et il les quitta.
— Savez-vous ce qu’ils fabriquent ? demanda Owens.
— Non. Je sais qu’il se passe quelque chose. Le Bureau et l’Agence ont préparé une opération, mais c’est compartimenté et je n’ai pas encore été mis au courant.
— Est-ce que vous avez joué un rôle dans le raid contre Action Directe ?
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, répondit pieusement Murray en se demandant : comment diable avez-vous entendu parler de ça, Jimmy ?
— Je m’en doutais, répondit Owens en maudissant la sécurité. Dan, nous nous inquiétons pour la sécurité personnelle de...
Murray leva les mains comme un homme aux abois.
— Je sais, je sais. Et vous avez raison. Nous devrions collaborer avec vos services, pour ça. Je vais téléphoner moi-même au directeur.
Le téléphone sonna. C’était pour Owens.
— Oui ?
Le chef du C-13 écouta pendant une minute, avant de remercier et de raccrocher. Il soupira.
— Cette fois c’est sûr, il est sur le continent, Dan. Il a pris un billet de chemin de fer avec sa carte de crédit. Dunkerque-Paris. Il y a trois heures.
— Faites-le arrêter par les Français.
— Trop tard. Le train est arrivé il y a vingt minutes. Il a complètement disparu, maintenant. D’ailleurs, nous n’avons rien qui nous permette de l’arrêter.
— Et Watkins a été alerté ?
— A moins que ce soit un authentique faux numéro, ce dont je doute, mais allez essayer de prouver ça dans un tribunal !
— Ouais.
Les juges ne comprendraient pas.
— Et ne me dites pas qu’on ne peut pas gagner à tous les coups ! Je suis payé pour réussir !
Owens considéra le tapis puis il releva la tête.
— Excusez-moi, je vous en prie.
— Baaah, fit Murray avec un geste indifférent. Vous avez déjà eu de mauvais jours. Moi aussi. Ça fait partie de notre sacré métier. Ce qu’il nous faut dans ces moments-là, c’est une bonne bière. Descendons et je vous paierai même un hamburger.
— Quand appellerez-vous le directeur ?
— C’est l’heure du déjeuner, là-bas. Il a toujours une réunion à ce moment-là. Nous attendrons un peu.
Ryan déjeunait ce jour-là avec Cantor à la cafétéria de la CIA. Elle ressemblait à n’importe quelle cantine de bâtiment officiel. Les plats proposés étaient sans intérêt. Ryan décida d’essayer les lasagnes, mais Marty resta fidèle à la salade de fruits avec du cake. C’était un curieux régime, mais Jack comprit en le voyant avaler un comprimé avant son repas, avec du lait.
— Des ulcères, Marty ?
— Qu’est-ce qui vous donne cette idée ?
— Je suis marié avec un toubib, rappelez-vous. Vous venez de prendre du Taganet.
— Cette boîte finit par vous tuer, avoua Cantor. Mon estomac a commencé à faire des siennes l’année dernière. Dans ma famille, tout le monde a un ulcère, un jour ou l’autre. De mauvais gènes, je suppose. Le médicament fait un peu de bien, mais le médecin dit que j’ai besoin d’un environnement plus calme.
— Vous faites vraiment de longues journées.
— Enfin... On a offert à ma femme une chaire à l’université du Texas. Elle est mathématicienne. Et pour dorer la pilule, on m’a aussi offert une chaire de science politique. Et c’est bien mieux payé qu’ici, par-dessus le marché. Ça fait douze ans que je suis ici. Longtemps.
— Pourquoi vous désolez-vous ? C’est épatant d’enseigner, j’adore ça ! Et vous êtes excellent professeur. Il y a même là-bas une bonne équipe de football.
— Ouais... elle est déjà parti et je vais la rejoindre dans quelques semaines. Cette boîte va me manquer.
— Ça vous passera. Rendez-vous compte, vous pourrez aller et venir dans les bâtiments sans demander la permission à un ordinateur !
Cantor but son lait et considéra Ryan.
— Qu’est-ce que vous allez faire ?
— Demandez-moi ça quand le bébé sera né, répondit Ryan qui ne voulait pas s’attarder sur cette question.
— L’Agence a besoin de garçons comme vous, Jack. Vous avez du flair. Vous ne pensez pas et n’agissez pas en fonctionnaire. Vous dites ce que vous pensez. Tout le monde n’en fait pas autant, dans cette baraque, et c’est pour ça que vous plaisez tant à l’amiral.
— Lui ? Je ne lui ai pas parlé depuis...
— Il sait ce que vous faites, assura Cantor en souriant.
Ryan comprit.
— Ah ! C’est donc ça.
— C’est ça. Le vieux tient réellement à vous, Jack. Vous ne savez toujours pas quelle était l’importance de cette photo que vous avez tirée du lot, n’est-ce pas ?
— Je n’ai fait que vous la montrer, Marty, protesta Ryan. C’est vous qui avez établi le rapport.
— Vous avez fait exactement ce qu’il fallait, ce que doit faire un analyste. Il y avait plus de réflexion là-dedans que vous ne vous en doutez. Vous avez un don pour ce genre de travail. Si vous ne le sentez pas, moi je le vois. Dans deux ans, vous serez prêt à me remplacer.
Cantor contempla les lasagnes et réprima une grimace. Comment pouvait-on manger ça ?
— Chaque chose en son temps, Marty,
Ils s’en tinrent là.
Une heure plus tard, Ryan était de retour dans son bureau. Cantor entra.
— Nous avons une photo d’un homme soupçonné d’appartenir à l’ULA, annonça-t-il tout de suite. Elle date d’une semaine à peine. Nous l’avons reçue de Londres il y a deux heures.
— Dennis Cooley, murmura Ryan en l’examinant, et il rit. Il a l’air d’une vraie lavette. Que s’est-il passé ?
— Un manque de pot pour les Brits mais peut-être un coup de chance pour nous. Regardez bien la photo.
— Vous voulez dire... Il est presque chauve... Ah oui ! Nous pouvons identifier le type s’il se retrouve dans un des camps. Tous les autres ont des cheveux.
— Vous avez mis le doigt dessus. Et le patron vous a habilité pour un truc. Une opération est prévue contre le camp 18.
— Quelle sorte ?
— La sorte que vous avez déjà vue. Est-ce que ça vous tracasse toujours ?
— Non. Non, pas tellement. (Ce qui me tracasse, c’est justement que cela ne me trouble plus. Je devrais l’être...) Pas contre ces types-là, sûrement pas ! Quand ?
— Je ne peux pas vous le dire, mais bientôt.
— Alors pourquoi est-ce que vous m’avertissez... Joli coup, Marty, mais pas très subtil. Est-ce que l’amiral tient tant que ça à ce que je reste ?
— Concluez vous-mêmes.
Une heure après, le spécialiste de la photo était de retour. Un autre satellite était passé au-dessus du camp à 22 h 08 heure locale. L’image infrarouge montrait huit personnes alignées sur le polygone de tir. Des langues de feu brillantes jaillissaient de deux des silhouettes. C’était un exercice de tir de nuit et ils étaient maintenant au moins huit.
— Que s’est-il passé ?
O’Donnell attendait Cooley à l’aéroport. Un coupe-circuit lui avait fait savoir qu’il était en cavale, mais il n’en apprenait la raison qu’à présent :
— Il y avait un micro dans ma boutique.
— Vous en êtes sûr ?
Cooley montra le bout de fil qui était dans sa poche depuis trente-six heures. O’Donnell arrêta la Land Cruiser Toyota sur le bas-côté pour mieux l’examiner.
— Marconi fabrique ça pour les services secrets. Ultra-sensible. Depuis combien de temps était-il là ?
Cooley ne se souvenait pas qu’une personne soit entrée sans lui dans son arrière-boutique.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
O’Donnell redémarra, en direction du désert. Il réfléchit à la question sur près de deux kilomètres. Quelque chose avait mal tourné, mais quoi... ?
— Est-ce que vous avez eu l’impression d’être suivi ?
— Jamais !
— Vous en êtes-vous toujours bien assuré ?
Cooley hésita et ce fut une réponse suffisante pour O’Donnell.
— Dennis, avez-vous jamais transgressé les règles ? Jamais ?
— Jamais, Kevin, bien sûr que non ! Ce n’est pas possible que...
Enfin, bon dieu, ça fait trois semaines que je n’ai eu aucun contact avec Watkins !
— Depuis votre dernier voyage à Cork, murmura O’Donnell en clignant des yeux au soleil éblouissant.
— Oui, c’est ça. Vous aviez un agent de sécurité qui me surveillait. Est-ce que quelqu’un me suivait ?
— Si oui, il était drôlement habile et il n’aurait pas pu trop s’approcher...
L’autre possibilité qu’O’Donnell envisageait, naturellement, c’était que Cooley avait trahi. Mais dans ce cas, pensa le chef de l’ULA, il ne serait pas venu ici. Il me connaît, il sait où je vis, il connaît McKenney, Sean Miller, il est au courant pour la flottille de pêche à Dundalk. O’Donnell se rendait soudain compte que Cooley en savait long. Non, s’il avait tourné casaque, il ne serait pas là. Cooley transpirait malgré la climatisation de la voiture. Il n’avait pas l’estomac à risquer sa vie de cette façon. C’était visible.
— Alors, Dennis, qu’est-ce que nous allons faire de vous ?
Le coeur de Cooley battait irrégulièrement, mais il parla avec détermination.
— Je peux participer à la prochaine opération.
O’Donnell sursauta et tourna un instant la tête, surpris.
— Pardon ?
— Les foutus Anglais, Kevin... Ils s’en sont pris à moi !
— C’est un risque du métier, vous savez.
— Je parle très sérieusement, insista Cooley.
Un homme de plus, cela ne ferait pas de mal...
— Êtes-vous en forme, pour ça ?
— Je le serai !
Le chef prit sa décision.
— Alors vous pourrez commencer cet après-midi.
— Il s’agira de quoi ?
O’Donnell le lui expliqua.
— On dirait que votre intuition était bonne, professeur Ryan, dit le lendemain après-midi l’homme aux lunettes sans monture. Je crois bien que je vais vous emmener aux courses.
Il était là devant un des baraquements, un petit homme corpulent dont le crâne chauve en sueur luisait au soleil. Le camp 18 était le bon.
— Excellent ! s’exclama Cantor. Nos amis anglais ont vraiment marqué un point avec ce truc-là. Merci, dit-il à l’expert en photographie.
— Quand aura lieu l’opération ? demanda Ryan quand l’homme fut parti.
— Après-demain avant l’aube. Ce qui fera... 20 heures chez nous, je crois.
— Est-ce que je pourrai regarder en direct ?
— Peut-être.
— C’est un secret difficile à garder.
— La plupart le sont, avoua Cantor. Mais...
— Oui, je sais, dit Jack en rangeant ses dossiers sous clef. Dites à l’amiral que j’ai une dette envers lui.
En rentrant chez lui, Ryan réfléchit à ce qui pouvait se passer. Il s’apercevait que son attente n’était pas très différente de... Noël ? Non, ce n’était pas ainsi qu’il fallait y penser. Il se demanda ce que son père avait éprouvé avant une importante arrestation résultant d’une longue enquête. C’était une chose qu’il ne lui avait jamais demandée. Il fit alors ce qu’il avait de mieux à faire : il n’y pensa plus. D’ailleurs, c’est ce qu’il devait faire de tout ce qu’il voyait à Langley.
Il y avait une voiture inconnue devant sa maison, quand il y arriva, juste à côté de la future piscine presque terminée. Elle avait des plaques du corps diplomatique. Quand il entra chez lui, il trouva trois hommes en conversation avec sa femme. Il en reconnut un, sans pouvoir se rappeler son nom.
— Bonjour, professeur Ryan. Je suis Geoffrey Bennett de l’ambassade britannique. Nous nous sommes rencontrés à...
— Oui, je me souviens, maintenant. En quoi pouvons-nous vous être utiles ?
— Leurs Altesses Royales doivent venir en visite aux États-Unis dans quelques semaines. Il paraît que vous les avez invitées, quand vous avez fait leur connaissance, et elles aimeraient savoir si l’invitation tient toujours.
— Vous voulez rire !
— Ils ne plaisantent pas, Jack, et j’ai déjà dit oui, intervint Cathy et même Ernie remuait follement la queue.
— Naturellement ! Ayez l’obligeance de leur dire que nous serons très honorés de les recevoir. Est-ce que le prince et la princesse passeront la nuit ici ?
— Probablement pas. On espère qu’ils puissent venir dans la soirée.
— Pour dîner ? Parfait. Quel jour ?
— Vendredi 30 juillet.
— Très bien.
— Excellent. J’espère que cela ne vous gênera pas si nos agents de la sécurité, ainsi que vos types du Secret Service, effectuent une inspection de sécurité la semaine prochaine.
— Faudra-t-il que je sois là, pour ça ?
— Je peux m’en occuper, Jack. Je suis en congé, souviens-toi.
— Ah oui, naturellement, dit Bennett. Le bébé est prévu pour quand ?
— Dans la première semaine d’août... Ça va peut-être poser un problème, reconnut Cathy à retardement.
— S’il arrive un événement inattendu, soyez certaine que Leurs Altesses comprendront. Un dernier mot. C’est une démarche privée, qui ne fait pas partie des réceptions publiques de ce voyage. Nous devons vous demander de garder le secret.
— Bien sûr, je comprends, dit Ryan.
— S’ils doivent venir dîner, y a-t-il quelque chose qu’il ne faille pas leur servir ? demanda Cathy.
— Que voulez-vous dire ?
— Eh bien, il y a des personnes qui sont allergiques au poisson, par exemple.
— Ah, je vois. Non, pas que je sache.
— Parfait, le dîner Ryan classique alors, dit Jack. Ah, mais... aïe !
— Qu’y a-t-il ? demanda Bennett.
— Nous avons du monde, ce soir-là.
— Ah, c’est vrai ! s’exclama Cathy. Robby et Sissy.
— Vous ne pouvez pas les décommander ?
— C’est une petite réception d’au revoir. Robby — il est pilote de chasse dans l’aéronavale, nous enseignons tous deux à l’Académie — Robby est réintégré dans la flotte. Est-ce que cela les gênera ?
— Son Altesse, professeur Ryan...
— Robby est un ami. Je ne peux pas le décommander. Et il plaira à Son Altesse. Elle a piloté des chasseurs aussi, n’est-ce pas.
— Eh bien, oui, mais...
— Vous vous rappelez le soir où nous nous sommes rencontrés ? Sans lui, je n’aurais sans doute pas tenu le coup. Écoutez, ce garçon est capitaine de corvette de la marine américaine, il pilote un avion de chasse de quarante millions de dollars. Il ne présente sûrement pas un risque pour la sécurité. Sa femme est une pianiste remarquable, insista Ryan, mais il vit que Bennett n’était toujours pas convaincu. Monsieur Bennett, faites enquêter sur Rob par votre attaché et demandez à Son Altesse si elle est d’accord.
— Et si elle s’y oppose ?
— Le prince ne s’y opposera pas. Je le connais.
Il n’objectera pas. C’est la sécurité qui sera exaspérée.
Cette réflexion prit l’Anglais de court.
— Ma foi... Je ne peux rien reprocher à votre sens de la loyauté, professeur. Je poserai la question au bureau de Son Altesse. Mais je dois insister pour que vous ne disiez rien au commandant Jackson.
— Vous avez ma parole.
Jack faillit éclater de rire. Il avait hâte de voir la tête de Robby.
— Maximum de contractions, dit Jack ce soir-là.
Ils répétaient les exercices respiratoires, en vue de l’accouchement. Cathy commença à haleter. Il savait que c’était une affaire sérieuse, que l’apparence seule était ridicule.
— Fin des contractions. Respiration profonde. Je pensais à des steaks grillés, des pommes de terre au four, du maïs frais en épi et une bonne salade.
— C’est trop simple ! protesta Cathy.
— Partout où ils iront, ici, les gens vont les assommer avec de la cuisine française fantaisie. Quelqu’un doit bien leur faire goûter un bon repas américain. Tu sais que je réussis parfaitement les steaks sur le gril et ta salade d’épinards crus est célèbre.
Cathy se mit à rire, mais cela commençait à lui être difficile.
— D’accord. Et puis d’ailleurs, si je me penche plus de quelques minutes sur un fourneau, j’ai la nausée.
— Ce doit être dur, d’être enceinte.
— Tu devrais essayer !
— Mais c’est la seule chose dure qu’on demande aux femmes.
— Quoi !
— Apprends l’histoire. Qui c’est qui devait s’en aller tuer le bison ? L’homme. Qui c’est qui devait le rapporter ? L’homme. Qui c’est qui devait chasser l’ours de la porte ? L’homme. Nous faisons tous les durs travaux. C’est toujours moi qui dois sortir les ordures tous les soirs. Est-ce que tu m’entends me plaindre ?
Il la fit rire, de nouveau. Il avait bien deviné son humeur : elle ne voulait pas être plainte, elle était bien trop fière.
— Je t’assommerais avec plaisir, mais ce serait idiot de casser une excellente massue sur quelque chose d’aussi indigne.
— D’ailleurs, j’étais là la dernière fois et ça ne m’a pas paru si épouvantable.
— Si je pouvais bouger, Jack, je te tuerais pour celle-là !
Il changea de place, pour s’asseoir à côté de sa femme.
— Nah ! Je ne crois pas. Je veux que tu formes une image dans ton esprit.
— Une image de quoi ?
— De la tête de Robby quand il arrivera ici pour dîner. Je vais un peu changer les heures.
— Je te parie que Sissy prendra ça plus calmement que lui.
— Combien ?
— Vingt dollars.
— Tenu ! dit Jack et il regarda sa montre. Les contractions reprennent. Respiration profonde...
Une minute plus tard, Jack fut stupéfait de constater qu’il respirait de la même façon que sa femme. Et cela les fit rire tous les deux.
TOM Clancy
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