lundi 26 août 2013

JEUX DE GUERRE: Chapitre XX: Informations

C’était d’un ennui mortel. Owens avait l’habitude de lire des rapports de police, des transcriptions d’interrogatoires et, pis que tout, des documents des services de renseignement, mais cette bande enregistrée était encore plus assommante. Le microphone que les services de sécurité avaient caché dans la boutique de Cooley était assez sensible pour enregistrer n’importe quel bruit. Owens regrettait bien ce perfectionnement, car Cooley fredonnait beaucoup. L’inspecteur chargé de l’écoute avait laissé sur la bande plusieurs minutes d’affreuse cacophonie atonale, pour que son chef sache bien ce qu’il avait eu à subir. La sonnette tinta enfin.
Owens entendit le bruit, rendu métallique par le système d’enregistrement, de la porte qui s’ouvrait et se refermait, puis le grincement du fauteuil à pivot de Cooley sur le plancher. Il devait avoir besoin d’une goutte d’huile, pensa Owens. Puis ce fut la voix de Cooley.
« Bonjour, monsieur !
— Bonjour, bonjour. Alors, avez-vous fini le Marlowe ?
— Oui, monsieur.
— Et quel est le prix ? »
Cooley ne le donna pas à haute voix, mais Ashley avait dit à Owens que le libraire ne donnait jamais un prix tout haut. Il remettait à ses clients une fiche. C’était, pensait Owens, un moyen d’éviter le marchandage.
« C’est très cher, vous savez, répondit la voix de Watkins.
— Je pourrais en obtenir davantage, mais vous êtes un de mes meilleurs clients », répliqua Cooley.
Le soupir s’entendit à l’enregistrement.
« Très bien. Il les vaut. »
La transaction fut tout de suite conclue. On put entendre le bruit de billets de banque neufs que l’on comptait.
« Il se peut que je reçoive quelque chose de nouveau, d’une collection de Kerry, dit ensuite le libraire.
— Ah ? »
Il y avait de l’intérêt dans cette réponse.
« Oui, une première édition dédicacée des Grandes Espérances. Je l’ai vue à mon dernier voyage. Est-ce que cela vous intéresserait f
— Dédicacée ?
— Oui, monsieur, par “Boz” lui-même. Je sais bien que la période victorienne est un peu récente par rapport à vos acquisitions habituelles, mais la signature de l’auteur...
— C’est certain. J’aimerais le voir, naturellement.
— Cela peut s’arranger. »
— À ce moment, dit Owens à Ashley, Watkins s’est penché et notre homme dans la joaillerie l’a perdu de vue.
— Il a donc pu passer un message.
— C’est possible.
Owens arrêta le magnétophone. Le reste de la conversation était sans intérêt.
— La dernière fois qu’il était en Irlande, Cooley n’est pas allé dans le comté Kerry. Il est resté tout le temps à Cork. Il a rendu visite à trois libraires, spécialistes de livres rares, a passé la nuit dans un hôtel et a bu quelques pintes dans un pub local, rapporta Ashley.
— Un pub ?
— Oui, en Irlande il boit.
— Est-ce qu’il aurait rencontré quelqu’un, là ?
— Impossible de le savoir. Notre homme n’était pas assez près. Il avait l’ordre d’être discret et il a réussi à ne pas se faire repérer, dit Ashley, puis il garda le silence un moment, en réfléchissant à un détail de l’enregistrement. Il m’a semblé qu’il payait le livre en espèces.
— C’est exact, et c’est anormal. Comme tout le monde, il se sert de chèques et de cartes de crédit pour la majorité de ses transactions. Sa banque ne voit passer aucun chèque au nom de cette librairie, mais de temps en temps, il retire des sommes importantes en espèces. Elles peuvent avoir ou non un rapport avec ces achats-là.
— Bizarre, murmura Ashley.
— Les chèques portent des dates.
— Peut-être..., dit Ashley sans conviction, mais il avait vu plus insolite, au cours de sa carrière. Hier soir, j’ai jeté un nouveau coup d’oeil aux états de service de Geoff. Savez-vous que lorsqu’il était en Irlande, quatre hommes de son peloton ont été tués ?
— Comment ? Eh bien, ça en fait un bon candidat pour notre enquête ! dit Owens en pensant que ce n’était pas une bonne nouvelle.
— C’est ce que je me suis dit. J’ai demandé à un de nos gars en Allemagne – son ancien régiment est affecté là-bas en ce moment – d’interroger un peu des camarades de Watkins. Un type qui commandait un peloton dans la même compagnie, lieutenant-colonel maintenant. Il dit que Geoff avait très mal pris la chose, qu’il avait vociféré en répétant qu’ils n’étaient pas là où il fallait, qu’ils ne faisaient pas leur devoir, qu’ils perdaient inutilement des hommes, etc. Ça éclaire les choses d’un jour nouveau, vous ne trouvez pas ?
— Encore un de ces lieutenants qui pensent avoir la solution du problème, grommela Owens en reniflant.
— Oui. Nous partons et nous laissons les foutus Irlandais se débrouiller entre eux. Ce sentiment n’est pas précisément rare dans l’armée, vous savez.
Ce n’était pas non plus un sentiment rare dans le reste de l’Angleterre, Owens le savait bien.
— Malgré tout, c’est plutôt maigre, comme mobile.
— Mieux que rien du tout.
— Hum... Qu’est-ce que ce colonel vous a encore dit, sur votre bonhomme ?
— Le temps de service de Geoff a été plutôt animé, dans la région de Belfast. Ses hommes et lui en ont vu de dures. Ils étaient là quand l’armée a été accueillie à bras ouverts par les catholiques, et ils étaient là quand la situation s’est retournée. C’était un sale temps pour tout le monde.
— Ce n’est quand même pas grand-chose. Nous avons un ancien officier subalterne, aujourd’hui diplomate, qui n’aimait pas être stationné en Irlande du Nord ; il se trouve qu’il achète des livres rares à un type qui a été élevé là-bas et qui a maintenant un commerce tout ce qu’il y a de plus licite dans le centre de Londres. Vous savez ce que dirait n’importe quel avocat : pure coïncidence. Nous n’avons pas le moindre début d’indice. Les antécédents de ces deux hommes sont assez purs pour leur valoir la canonisation.
— C’est pourtant eux que nous cherchons, insista Ashley.
— Je sais.
Owens se surprit lui-même en répondant cela. Son professionnalisme lui disait que c’était une erreur, son instinct lui affirmait le contraire. Ce n’était pas un sentiment nouveau, pour le chef du C-13, mais qui le mettait toujours mal à l’aise. Si son instinct le trompait, il perdait son temps, il s’intéressait à des individus qui ne comptaient pas. Mais son instinct ne le trompait pratiquement jamais.
— Vous connaissez les règles du jeu. Je n’ai même pas ici de quoi m’adresser au préfet. Il me flanquerait à la porte de son bureau à coups de pied dans le train et il aurait raison. Nous n’avons rien que des soupçons sans fondement.
Les deux hommes se dévisagèrent pendant plusieurs secondes.
— Je n’ai jamais voulu être un flic, dit Ashley avec un sourire, en secouant la tête.
— Je n’ai pas réalisé mon rêve non plus. À six ans, je voulais conduire des locomotives, mais mon père a déclaré qu’il y avait assez de cheminots dans la famille, alors je suis devenu flic.
Ils rirent tous les deux. Il n’y avait rien d’autre à faire.
— Je vais accroître la surveillance des voyages de Cooley à l’étranger, dit enfin Ashley. Je ne crois pas qu’il y ait encore grand-chose à faire de votre côté. Nous devons attendre qu’ils commettent une bourde. Tôt ou tard, ils en commettent tous.
— Mais assez tôt ?
Telle était la question.
— Voilà, déclara Alex.
— Comment est-ce que vous vous êtes procuré tout ça ? demanda Miller avec stupéfaction.
— Routine, mec. Les compagnies d’électricité prennent constamment des photos aériennes de leur territoire. Elles nous aident pour nos inspections. Et là, dit le Noir en plongeant dans sa serviette, j’ai une carte topographique. Voilà ton objectif, petit.
Alex tendit à Sean une loupe empruntée à sa compagnie. La photo était en couleurs, prise par une journée ensoleillée. On distinguait la marque des voitures. Elle devait dater de l’été dernier, l’herbe venait d’être coupée...
— Quelle est la hauteur de cette falaise ?
— Assez pour que tu n’aies pas envie d’en tomber. Et instable, aussi. Je ne me souviens plus en quoi elle est, du grès ou je ne sais quoi, de la roche friable, faut faire attention. Tu vois ces barrières pour pas s’approcher du bord, là ? Nous avons le même problème avec notre centrale nucléaire de Calvert Cliff. C’est la même structure géologique et il a fallu un sacré travail pour donner à l’usine des fondations solides.
— Il n’y a qu’une seule route d’accès, remarqua Miller.
— Oui, et sans issue. Ça, c’est un problème. Nous avons des ravines ici et là. Note que les lignes électriques passent à travers champs, depuis cette route là-bas. On dirait qu’il y avait là un vieux chemin de ferme, mais ils l’ont laissé envahir par les herbes. Ça va être utile.
— Comment ? Personne ne peut s’en servir.
— Je te dirai ça plus tard. Vendredi, nous allons à la pêche, tous les deux.
— Quoi ? s’exclama Miller en se redressant, tout étonné.
— Tu veux voir la falaise de tes yeux, pas vrai ? Et d’ailleurs, c’est la belle saison pour la truite de mer. J’adore la truite de mer.
Les visites de Jack au stand de tir étaient moins fréquentes, à présent ; il y allait surtout le matin avant ses cours. L’incident au portail avait au moins appris aux marines et aux gardes civils que leur présence était précieuse et trois d’entre eux étaient également là pour s’entraîner avec leurs armes d’ordonnance. Breckenridge avait installé des cibles-silhouettes. Jack appuya sur le bouton pour faire avancer la sienne. Ses balles étaient toutes groupées en plein centre.
— Pas mal, prof, dit derrière lui le sergent-major. Si vous voulez, nous pouvons organiser une compétition.
Ryan secoua la tête. Il devait encore aller prendre une douche, après son jogging matinal.
— Je ne fais pas ça pour la marque, Gunny.
— Quand est-ce que la petite va rentrer à la maison ?
— Mercredi prochain, j’espère.
— C’est bien, ça. Qui c’est qui va s’occuper d’elle ?
— Cathy prend quelques semaines de congé.
— Ma femme m’a demandé si vous auriez besoin d’aide.
Jack fut étonné.
— Sissy, la femme du commandant Jackson, va venir presque tout le temps. Mais remerciez beaucoup votre femme de notre part, Gunny. C’est vraiment très gentil de le proposer.
— Pensez-vous, rien du tout. Vous avez des chances de les avoir, ces salauds ?
Les petits sauts quotidiens de Ryan à la CIA n’étaient un secret pour personne, apparemment.
— Pas encore.
— Bonjour, Alex, dit le chef des travaux sur le terrain. Vous partez bien tard, aujourd’hui. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
Bert Griffin arrivait toujours tôt, mais il voyait rarement Dobbens qui rentrait généralement chez lui à 7 heures du matin.
— J’examinais ce nouveau transformateur Westinghouse.
— Le travail de nuit devient ennuyeux ? demanda Griffin en souriant.
C’était un moment assez calme, pour la compagnie d’électricité. En été, avec tous les climatiseurs en marche, ce serait une autre affaire, bien sûr. Mais le printemps était une saison pour les idées nouvelles.
— Je crois que nous sommes prêts à l’essayer.
— Est-ce qu’ils ont remédié aux défauts ?
— Pas trop mal, assez pour un essai sur le terrain, je pense.
La plupart des unités utilisées jusqu’ici contenaient du BPB, biphényl polybrominé, comme élément refroidissant à l’intérieur du transformateur. C’était dangereux pour les ouvriers travaillant sur les lignes, qui devaient porter des vêtements protecteurs, mais négligeaient de le faire, malgré les règles strictes de la compagnie. Il fallait aussi se débarrasser périodiquement du liquide toxique. Cela coûtait cher et il y avait toujours un danger de fuites. Westinghouse procédait à des expériences avec un nouveau modèle de transformateur utilisant un produit chimique complètement inerte à la place du BPB. Le prix de revient était élevé, mais le produit promettait de sérieuses économies à long terme ; de plus il débarrasserait la compagnie des attaques des écologistes, ce qui était encore plus séduisant que l’économie d’argent.
— Alex, si vous arrivez à monter ces bébés et à les faire fonctionner, je vous promets personnellement une nouvelle voiture de fonction !
— Ma foi, j’aimerais en essayer un. Westinghouse nous en prêtera un pour rien.
— Ça commence à prendre bonne tournure ! approuva Griffin. Mais est-ce qu’ils se sont réellement débarrassés de tous les défauts ?
— Ils disent que oui, à part quelques fluctuations de voltage. Ils ne savent pas trop ce qui les cause, et ils veulent faire des essais sur le terrain.
— D’importantes fluctuations ?
— Marginales. On dirait que c’est un problème d’environnement. Ça n’arrive que lorsque la température de l’air ambiant change rapidement. Si c’est ça la véritable cause, ça ne devrait pas être difficile à arranger.
Griffin réfléchit pendant quelques secondes.
— Très bien, où voulez-vous faire ça ?
— J’ai repéré un coin dans le canton d’Anne Arundel, au sud d’Annapolis.
— C’est pas la porte à côté ! Pourquoi là-bas ?
— C’est une ligne en cul-de-sac. Si le transformateur déconne, ça ne dérangera pas beaucoup de foyers. Et puis une de mes équipes n’est qu’à trente bornes de là et je l’ai entraînée sur le nouveau modèle. Nous ferons une installation d’essai et je pourrai la faire surveiller tous les jours pendant les premiers mois. Si tout marche bien, vous aurez la possibilité de passer votre commande à l’automne et de commencer à les installer au printemps.
— D’accord. Où est-ce, au juste, votre coin ?
Dobbens déplia sa carte sur la table de Griffin.
— Là, exactement.
— Un quartier riche, remarqua le chef des travaux d’un air sceptique.
— Allez, patron ! protesta Alex. Quel effet ça ferait dans les journaux si nous faisions toutes nos expériences sur les pauvres ? Et d’abord, ces cinglés d’écolos sont plutôt des riches, pas vrai ?
Dobbens avait bien choisi son argument. Une des bêtes noires de Griffin était l’écologiste. Il possédait une petite ferme et il n’aimait pas qu’un dilettante de banlieue vienne lui faire des discours sur la nature.
— D’accord, vous avez le feu vert. Quand est-ce que vous pouvez arranger tout ça ?
— Westinghouse aura l’unité prête pour nous à la fin de la semaine prochaine. Je peux la monter et la faire fonctionner en trois jours. Je veux que mon équipe vérifie les lignes... d’ailleurs, je vais y aller moi-même, si vous voulez bien.
Griffin approuva de la tête.
— Vous êtes le genre d’ingénieur que j’aime, mon garçon. La plupart des étudiants que nous avons maintenant ont peur de se salir les mains. Vous me tiendrez au courant ?
— C’est sûr, chef.
— Continuez, Alex. J’ai parlé de vous à la direction.
— Je vous remercie, monsieur Griffin.
Dobbens rentra au volant de sa Plymouth de fonction de deux ans. Le gros de la circulation de l’heure de pointe allait dans le sens opposé. Il fut chez lui en moins d’une heure. Sean Miller se levait à peine ; il buvait du thé en regardant la télévision. Alex se demanda comment on pouvait commencer une journée avec du thé. Il se fit un café soluble bien corsé.
— Alors ? demanda Miller.
— Pas de problème, affirma Alex en souriant.
Mais il reprit aussitôt son sérieux. Son emploi lui manquerait. En somme, un ingénieur de compagnie d’électricité servait le peuple. Mais il se dit que c’aurait été un bon entraînement pour son ambition future. Il se souviendrait de ceux qui servent humblement. Une importante leçon pour l’avenir.
— Allez viens, on causera de tout ça dans le bateau.
Mercredi arriva enfin. Abandonnant ses deux emplois, Jack portait l’ours pendant que Cathy poussait leur fille dehors, dans le fauteuil roulant. L’ours était un cadeau des midships de ses cours d’histoire, un monstre énorme qui pesait près de trente kilos et mesurait un mètre cinquante, coiffé d’un chapeau de Smokey Bear, en réalité celui d’un sergent instructeur des marines, gracieusement offert par Breckenridge et le peloton de garde. Un policier ouvrit la porte pour le petit cortège. Il y avait du vent, mais le break familial était garé juste devant. Jack souleva sa fille dans ses bras pendant que Cathy remerciait les infirmières. Il s’assura que Sally était bien assise dans le siège de sécurité à l’arrière et attacha la ceinture lui-même. L’ours dut voyager devant.
— Prête à rentrer à la maison, Sally ?
— Oui, dit-elle d’une petite voix morne.
Les infirmières disaient qu’il lui arrivait encore d’avoir des cauchemars, de crier en dormant. Ses jambes étaient complètement guéries. Elle pouvait marcher, mal, gauchement, mais elle marchait. Ses cheveux étaient coupés court pour qu’on ne remarque pas les parties qui avaient dû être rasées, mais ils pousseraient assez vite. Même les cicatrices disparaîtraient, affirmaient les chirurgiens, et les pédiatres assuraient que dans quelques mois les cauchemars cesseraient. Jack se retourna pour caresser la petite joue et reçut un sourire en échange. Ce n’était pas le sourire auquel il était habitué. Sous son propre sourire, il bouillonnait encore de rage, mais il se dit que ce n’était pas le moment. Sally avait besoin d’un père, pas d’un justicier.
— Nous avons une surprise qui t’attend, dit-il.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Si je te le disais, ce ne serait plus une surprise.
— Papa !
Pendant un instant, sa petite fille reparut.
— Attends et tu verras.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Cathy en montant dans la voiture.
— Une surprise.
— Quelle surprise ?
Tu vois ? Maman ne le sait pas non plus.
— Qu’est-ce qu’il y a, Jack ?
— Le docteur Schenk et moi avons eu une petite conversation, la semaine dernière.
Ce fut tout ce que Ryan voulut bien dire. Il relâcha le frein à main et démarra en direction de Broadway.
— Je veux mon ours ! dit Sally.
— Il est trop grand pour s’asseoir là, répondit Cathy.
— Mais tu peux porter son chapeau. Il a dit qu’il te le prêtait.
Jack le lança à l’arrière. Les larges bords du chapeau de brousse tombaient autour de la petite figure.
— Est-ce que tu as bien remercié les garçons, pour l’ours ? demanda Cathy.
— Je te crois ! Pas un ne sera recalé, cette année. Mais ne le dis à personne !
Jack avait la réputation de noter avec sévérité. Cette réputation ne survivrait pas à la fin de semestre, mais au diable les principes, se dit-il. Les midships de ses classes avaient envoyé à Sally un flot constant de fleurs, de jouets, de puzzles et de cartes amusantes pour distraire la petite fille, et tout avait circulé dans le service, faisant la joie de cinquante autres enfants malades. Smokey Bear était l’apothéose. Les infirmières avaient dit à Cathy qu’il avait vraiment eu de l’influence. Il était souvent assis sur le lit de Sally et elle se cramponnait à lui. Ce serait sans doute dur de la détacher un peu de lui, mais Jack avait trouvé la parade. Skip Tyler était en train de procéder aux dernières dispositions.
Jack conduisit lentement et prudemment, comme s’il transportait une cargaison d’oeufs fêlés. Les habitudes reprises à la CIA le faisaient rêver d’une cigarette, mais il savait qu’il allait devoir y renoncer, avec Cathy en permanence à la maison. Il prit soin de ne pas passer par la route qu’avait prise Cathy le jour où...
Ses mains se crispèrent sur le volant, comme elles le faisaient depuis des semaines. Il savait qu’il devait cesser d’y penser constamment. Cela devenait une obsession et ne servait à rien.
Le paysage avait changé depuis... l’accident. Les arbres dénudés avaient maintenant des bourgeons qui éclataient et de petites feuilles vert tendre. Il y avait des chevaux et des vaches dans les prés. On apercevait même de petits veaux et des poulains et Sally pressait son nez contre la vitre pour les regarder. Comme tous les ans, la vie se renouvelait, se dit Ryan. Sa famille était rétablie, réunie, et le resterait, il y veillerait. Enfin ce fut le dernier virage dans Falcon’s Nest Road. Jack remarqua qu’il y avait des camions de la compagnie d’électricité partout et il se demanda brièvement ce qu’ils faisaient. Il tourna à gauche dans son allée.
— Skip est ici ? demanda Cathy.
— On le dirait, répondit Jack en ravalant un grand sourire.
— Ils sont rentrés, annonça Alex.
— Ouais, répliqua Louis.
Ils étaient tous deux perchés au sommet d’un pylône, apparemment pour installer les nouvelles lignes à haute tension et essayer le transformateur expérimental.
— Tu sais, le lendemain du boulot, dit l’ouvrier, y avait une photo de la dame dans les journaux. Un petit môme était passé à travers une vitrine et avait eu la figure toute coupée. C’était un petit frangin, Alex. La dame lui a sauvé les yeux,
— Je m’en souviens, Louis.
Alex leva son appareil et prit rapidement une série de photos.
— J’aime pas déconner avec des mômes, Alex. Un flic, c’est différent, ajouta Louis sur la défensive.
Comme Alex, il lui restait encore quelques scrupules, et faire du mal à des enfants, ce n’était pas une chose qu’il pouvait accepter froidement.
— Nous avons peut-être eu de la chance.
Objectivement, Alex savait que c’était une façon de penser stupide, pour un révolutionnaire. La sensiblerie n’avait pas de place dans sa mission, elle entravait ce qu’il avait à faire. Mais il savait aussi que les tabous s’opposant aux attaques contre des enfants faisaient partie de la programmation génétique de tout être humain. Alors, chaque fois que ce serait possible, il se promettait de ne pas faire de mal à des enfants. Cela lui vaudrait de la sympathie, au sein de la communauté qu’il voulait libérer.
— Ouais.
— Alors qu’est-ce que tu as vu ?
— Ils ont une bonne, noire, bien sûr. Une belle femme, elle vient en Chevrolet. Il y a quelqu’un d’autre, en ce moment. Un grand gaillard qui marche drôlement.
— Bien.
Alex prit bonne note de la première et se désintéressa du second. L’homme ne devait être qu’un ami de la famille.
— Les flics, la police de l’État passent par ici toutes les deux heures minimum. Y en a un, hier après-midi, qui m’a demandé ce que nous faisions. Ils gardent un oeil sur la maison. Il y a aussi une ligne téléphonique supplémentaire, sûrement reliée à un système d’alarme.
— D’accord. Continue d’ouvrir l’oeil, mais sans trop te faire remarquer.
— Tant que tu voudras.
— Chez nous, souffla Ryan.
Il s’arrêta, descendit de voiture et alla ouvrir la portière de Sally. Cette fois, elle ne jouait pas avec la boucle de sa ceinture. Il la détacha lui-même et souleva sa petite fille. Elle lui noua les bras autour du cou et, pendant un instant, la vie redevint ce qu’elle était. Il porta Sally jusqu’à la porte, en la serrant contre lui.
— Joyeux retour !
Skip leur ouvrait déjà.
— Où est ma surprise ? demanda aussitôt Sally.
— Une surprise ? Je ne suis au courant de rien, répondit Tyler d’un air étonné.
— Papa !
Jack eut droit à un regard accusateur,
— Entrez donc, dit Tyler.
Mrs. Hackett était là aussi. Elle avait préparé à déjeuner pour tout le monde. Mère célibataire avec deux garçons, elle travaillait dur pour les élever. Ryan posa sa petite fille et la regarda marcher vers la cuisine. Skip Tyler aussi regardait les petites jambes raides couvrir la distance.
— Dieu, c’est ahurissant comme les gosses guérissent ! s’écria-t-il.
Il fit signe à Jack et ils sortirent tous les deux. Ils s’engagèrent sous les arbres, au nord de la maison des Ryan, et y trouvèrent la surprise, attachée à un arbre. Jack détacha la chaîne et ramassa le cadeau.
— Merci de l’avoir apporté.
— Écoute, c’est bien le moins ! Ça fait plaisir de la voir revenir, mon vieux !
Les deux hommes retournèrent vers la maison. Jack risqua un coup d’oeil au coin de la porte et vit que Sally réglait déjà son compte à un sandwich de beurre de cacahuètes.
— Sally... dit-il.
Sa femme le regardait, déjà bouche bée. La petite fille tourna la tête juste au moment où Jack posait le chiot par terre.
C’était un labrador noir, juste assez âgé pour être séparé de sa mère. Le petit chien n’eut besoin que d’un regard pour savoir tout de suite à qui il appartenait. Il courut sur le carrelage, un peu en crabe, avec sa queue qui s’agitait follement. Sally était déjà par terre et elle le saisit dans ses bras. Une seconde plus tard, le chien lui léchait la figure.
— Elle est trop petite pour avoir un chien ! protesta Cathy.
— D’accord, tu pourras le rapporter cet après-midi, répliqua calmement Jack.
Ce propos lui valut un regard noir. Sa fille poussa des cris de ravissement quand le chiot commença à ronger le talon de sa chaussure.
— Elle n’est pas encore assez grande pour un poney, mais un chien est exactement ce qu’il lui faut.
— Tu le dresseras !
— Ce sera facile. Il vient d’une bonne famille. En plus, le labrador a la bouche légère et adore les enfants, expliqua-t-il. Je l’ai déjà inscrit pour des cours.
— Des cours de quoi ? s’exclama Cathy, de plus en plus ahurie.
— Cette race s’appelle labrador retriever. Un chien qui rapporte.
— Ça devient gros comment ?
— Oh, dans les trente-cinq kilos.
— C’est plus lourd qu’elle !
— Oui, et ils adorent nager. Il pourra la surveiller dans la piscine.
— Nous n’avons pas de piscine.
— On la commence dans trois semaines, annonça Jack avec un nouveau sourire. Le docteur Schenk dit que la piscine est une excellente thérapie pour ce genre de blessures.
— Tu n’as pas perdu ton temps ! dit Cathy, mais elle souriait aussi, maintenant.
— Je voulais un terre-neuve, mais ils sont vraiment trop énormes, soixante-dix kilos !
Jack ne dit pas que son premier souhait avait été d’avoir un chien assez grand et fort pour arracher la tête du premier qui s’approcherait de sa fille, mais le bon sens l’avait retenu.
— Eh bien, voilà ta première corvée, dit Cathy en montrant du doigt.
Jack alla chercher un torchon en papier pour éponger la petite mare sur le carrelage. Sa fille vint l’embrasser avec enthousiasme quand il se baissa et il eut bien du mal à se maîtriser, mais il le fallait. Sally n’aurait pas compris pourquoi son papa pleurait. Le monde se remettait d’aplomb. Il s’agissait de le garder comme ça.
— J’aurai les photos demain. Je voulais en prendre avant que les arbres aient toutes leurs feuilles. Parce qu’après, on ne pourra plus si bien voir la maison, de la route, dit Alex.
— Et le système d’alarme ?
Alex lut ses notes avec tous les renseignements.
— Comment diable est-ce que tu as fait pour avoir tout ça ?
Dobbens rit en ouvrant une boîte de bière.
— Facile. Si on veut des renseignements sur n’importe quel système d’alarme, on n’a qu’à téléphoner à la compagnie qui l’a installé en disant qu’on travaille pour une compagnie d’assurances. On leur donne un numéro de police, inventé bien sûr, et on a tout ce qu’on veut. Ryan a un système périmètre, et un système de secours contre les intrus « avec clefs », ce qui veut dire que la compagnie a les clefs de la maison. Quelque part dans la propriété, ils ont des rayons infrarouges. Probablement dans l’allée, dans les arbres. Ce type n’est pas un imbécile, Sean.
— Ça n’a pas d’importance.
— D’accord. Je te disais ça comme ça. Autre chose.
— Quoi ?
— On ne touche pas à la gosse, cette fois, ni à la femme si on peut l’éviter.
— Ce n’est pas dans le plan, assura Miller en pensant : Pauvre lavette. Pour quel genre de révolutionnaire est-ce que tu te prends ?
— C’était de la part de mes gars, continua Alex en cachant une partie de la vérité. Faut que tu comprennes, Sean. Toucher les enfants, ça fait mauvais effet, chez nous. Ce n’est pas le genre d’image que nous voulons avoir, pas vrai ?
— Et tu veux venir avec nous ?
Dobbens hocha la tête.
— Ça pourrait être nécessaire.
— Je crois que nous pourrions éviter ça. Il suffit d’éliminer toutes les personnes qui ont vu vos têtes.
Tu es vraiment une sale petite brute, pensa Alex, encore que ce soit parfaitement logique. Les morts ne parlaient pas.
— Très bien. Il nous suffit maintenant de trouver un moyen pour endormir un peu les gens de la sécurité, dit l’Irlandais. Je préférerais éviter la force pure.
— J’y ai réfléchi... comment font les armées ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Miller.
— Je parle des plans, des grands plans. Ils marchent tous parce qu’on montre à l’autre gars ce qu’il s’attend à voir, d’accord ? On le fait tomber dans un panneau. Nous devons les faire regarder du mauvais côté, leur faire passer la mauvaise consigne.
— Et comment ? demanda Miller puis, au bout d’une minute :
Ah !
Alex se retira dans sa chambre, laissant Sean devant la télévision, pour vérifier son matériel. Dans l’ensemble, le voyage avait été très utile. Le plan commençait déjà à prendre forme. Il exigerait beaucoup de monde, mais c’était prévu.
Curieusement, le respect de Miller pour Alex avait diminué. L’homme était compétent, certainement, son plan de diversion était même brillant, mais quelle absurde sensiblerie ! Sean n’aimait pas particulièrement faire du mal à des enfants, mais si c’était ce que la révolution exigeait... D’ailleurs, ça attirait bien l’attention. Ça faisait savoir au monde que son organisation et lui étaient sérieux. Tant qu’Alex ne l’aurait pas bien compris, il ne réussirait pas. Mais ce n’était pas le problème de Miller. La première partie de l’opération était maintenant bien gravée dans son esprit. La deuxième était déjà tracée.
Le lendemain à midi, Alex lui donna les photos et le conduisit à une station périphérique du métro de Washington. Miller le prit jusqu’au National Airport pour embarquer à bord du premier des quatre vols qui le ramèneraient chez lui.
Jack entra dans la chambre de Sally vers 23 heures. Le petit chien — Sally l’avait baptisé Ernie – s’était blotti, invisible, dans un coin. Cette acquisition était la chose la plus intelligente qu’il eût faite. Sa fille aimait trop Ernie pour penser à ses blessures et elle lui courait après aussi vite que le lui permettaient ses jambes affaiblies. Cela suffisait pour que son père ferme les yeux sur les souliers grignotés et les flaques que le chiot laissait un peu partout.
Jack remonta les couvertures de Sally et retourna dans sa chambre. Cathy était déjà couchée.
— Elle va bien ?
— Elle dort comme un ange, dit Jack en se glissant à côté d’elle.
— Et Ernie ?
— Il est dans sa chambre, quelque part. J’ai entendu sa queue battre contre le mur.
Il prit sa femme dans ses bras. Cela devenait difficile de l’enlacer. Il lui passa une main sur le ventre et sentit la forme de l’enfant à naître.
— Comment va le prochain ?
— Il est enfin tranquille. Dieu, qu’il est actif ! Ne le réveille pas.
Jack trouva absurde l’idée que des bébés soient réveillés avant de naître, mais comment contredire un médecin ?
— Il ?
— C’est ce que dit Madge.
— Et que dit-elle de toi ?
Il tâta les côtes de Cathy. Sa femme avait toujours été mince, mais là, c’était trop.
— Je reprends du poids, répondit-elle. Tu n’as pas à t’inquiéter. Tout va bien.
— Tant mieux.
Il l’embrassa et elle murmura dans l’obscurité :
— C’est tout ?
— Tu crois que tu peux supporter plus que ça ?
— Écoute, Jack ! Je n’ai pas besoin d’aller travailler demain,
— Mais d’autres doivent y aller, protesta-t-il.
Il s’aperçut vite que le coeur n’y était pas.


                                                                                                                     TOM Clancy

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