dimanche 15 décembre 2013

CINQUANTE NUANCES DE GREY: CHAPITRE IX

La lumière qui inonde la chambre me tire d'un profond sommeil. J'ouvre les yeux en
m'étirant : par ce magnifique matin de mai, le panorama spectaculaire de Seattle s'étend à
mes pieds. Christian Grey dort à poings fermés - là aussi, quel spectacle ! -, ce qui me
procure une occasion inespérée de l'observer. Il fait plus jeune quand il est détendu. Ses
lèvres ourlées sont légèrement entrouvertes et ses cheveux brillants sont délicieusement
ébouriffés. Comment peut-on être aussi beau sans que ce soit illégal ? Je songe à sa
chambre à l'étage : peut-être est-ce illégal, en effet. Mais quand il dort, il est émouvant
comme un petit enfant. Et, pour la première fois, je peux l'admirer tranquillement, sans
avoir besoin de penser avant de parler, de réfléchir à ce qu'il dit, de m'interroger sur ses
intentions...
Je pourrais le contempler toute la journée comme ça, mais j'ai un besoin... pressant. Je
me glisse hors du lit et ramasse sa chemise blanche qui gît par terre pour m'en vêtir. En
pensant trouver la salle de bains, j'aboutis dans un dressing aussi grand que ma chambre.
Costumes, chemises, chaussures, cravates par rangées entières... Comment peut-on avoir
besoin d'autant de vêtements ? Je claque la langue, désapprobatrice. Cela dit, la garderobe
de Kate pourrait sans doute rivaliser avec celle-ci. Kate ! Merde ! J'étais censée lui
envoyer un SMS hier soir dès mon arrivée à Seattle. Qu'est-ce qu'elle va m'engueuler ! Je
me demande comment ça se passe, entre elle et Elliot.
Christian dort toujours. J'essaie une autre porte. Cette fois, c'est la bonne. Encore une
débauche d'espace. Je remarque, ironique, qu'il y a deux lavabos. Puisqu'il dort toujours
seul, c'est un de trop.
Je scrute mon reflet dans le miroir. Ai-je changé ? En tout cas, je me sens différente. J'ai
un peu mal là. Quant à mes muscles... C'est comme si je n'avais jamais fait de gym de ma
vie. Qu'est-ce que tu racontes ? Tu n'as jamais fait de gym. Ma conscience, qui vient de se
réveiller, me fixe, lèvres pincées, en tapant du pied. Si je comprends bien, tu viens de te
laisser dépuceler par un homme qui n'est pas amoureux de toi. Et qui, soit dit en passant,
veut faire de toi son esclave sexuelle. ES-TU DEVENUE FOLLE ?
Je grimace. Il va falloir que je réfléchisse à tout ça. Ce serait en effet de la pure folie de
tomber amoureuse d'un homme beau comme un dieu, plus riche que Crésus, qui me
destine à sa Chambre rouge... Je frissonne. Non seulement je ne sais plus où j'en suis
mais mes cheveux, comme d'habitude, n'en font qu'à leur tête. Le brushing post-coïtal, ça
ne me va pas du tout. Je tente d'imposer un peu d'ordre à ce chaos avec mes doigts mais
j'échoue lamentablement et finis par renoncer - je trouverai peut-être un élastique dans
mon sac.
Morte de faim, je m'aventure hors de la chambre. Le Beau au bois dormant ne s'est
toujours pas réveillé.
Oh, putain... Kate ! J'ai laissé mon sac dans le bureau de Christian. Je vais le prendre et
j'en tire mon portable. Trois SMS.
« Ça va Ana ? »
« T'es où Ana ? »
« Merde, Ana ! »

J'appelle Kate. Comme elle ne répond pas, je lui laisse un message pour lui présenter
mes plus plates excuses et lui assurer que je n'ai pas été victime de Barbe-Bleue -en tout
cas, pas au sens qu'elle semblait redouter. Ou alors, si. Je ne sais plus. Je tente d'analyser
mes sentiments, tâche insurmontable à laquelle je renonce aussitôt en secouant la tête.
J'ai besoin d'être seule, loin d'ici, pour faire le point.
Je trouve deux élastiques dans mon sac et je me fais rapidement des couettes. Plus
j'aurai l'air d'une petite fille, plus je serai à l'abri de Barbe-Bleue, non ? Je prends mon
iPod et je mets mes écouteurs. Rien de tel que de faire la cuisine en musique. Je glisse
l'iPod dans la poche de la chemise de Christian, volume à fond, et je commence à danser.
Bordel, qu'est-ce que j'ai faim.
La cuisine est tellement design que les placards n'ont pas de poignées, mais je finis par
deviner qu'il faut pousser dessus pour les ouvrir. Je devrais peut-être préparer le petit
déjeuner de Christian ? L'autre jour, il mangeait une omelette... en fait, c'était hier matin,
à l'hôtel Heathman. Il s'est passé tant de choses depuis ce moment-là. Dans le frigo, je
trouve des oeufs en abondance. J'ai envie de pancakes avec du bacon. J'entreprends de
faire de la pâte tout en dansant dans la cuisine.
Ça me fait du bien de m'occuper. J'ai le temps de réfléchir, mais pas trop profondément.
La musique qui joue à plein volume dans mes oreilles m'aide à repousser des pensées trop
complexes. Je suis venue passer la nuit avec Christian Grey et j'y suis arrivée, alors qu'il
ne laisse personne coucher dans son lit. Je souris : mission accomplie. Ses mots, son
corps, sa façon de me faire l'amour... Je ferme les yeux en ronronnant, tandis que mes
muscles se crispent délicieusement au creux de mon ventre. Ma conscience me regarde
d'un air furibond. Il ne t'a pas fait l'amour, il t'a baisée, me hurle-t-elle, cette saleté. Au
fond, je sais qu'elle a raison, mais je secoue la tête pour chasser cette pensée et me
concentre sur ma tâche.
Je lance la cuisson du bacon. Amy Studt chante doucement dans mes oreilles une
chanson sur les inadaptés qui m'a toujours touchée, parce que moi-même, j'en suis une.
Je n'ai jamais été à ma place nulle part et maintenant... le Roi des Inadaptés en personne
m'a fait une proposition indécente. Pourquoi est’il tel qu'il est ? Nature ou culture ? C'est
tellement étranger à tout ce que j'ai connu jusqu'à maintenant...
Je mets le bacon sur le gril et, pendant qu'il cuit, je bats les oeufs. Quand je me
retourne, Christian est accoudé au bar, le menton dans les mains, encore vêtu du teeshirt
dans lequel il a dormi. Le brushing post-coïtal lui va bien, à lui, tout comme la barbe
d'un jour. Il semble à la fois amusé et perplexe. Je me fige en rougissant et retire mes
écouteurs, les genoux flageolants.
— Bonjour, mademoiselle Steele. Vous êtes très en forme ce matin.
— J'ai... j'ai bien dormi. Il ravale un sourire.
— On se demande pourquoi.
Il se tait un instant en fronçant les sourcils.
— Moi aussi, d'ailleurs, après être revenu me coucher.
— Tu as faim ?
— Très.
À mon avis, il ne parle pas de nourriture.
— Pancakes, bacon et oeufs ?
— Formidable.
— Je ne sais pas où tu ranges tes sets de table, dis-je en tentant désespérément de ne
pas avoir l'air nerveuse.
— Je m'en occupe. Tu veux que je mette de la musique pour que tu puisses continuer
à... euh... danser ?
Je sais que je suis en train de virer au cramoisi.
— Je t'en prie, ne t'arrête pas pour moi. C'est très distrayant, ironise-t-il.
Je pince les lèvres. Distrayant ? Ma conscience est pliée en deux de rire. Vexée, je me
remets à battre les oeufs un peu plus vigoureusement que nécessaire. L'instant d'après,
Christian est derrière moi. Il me tire doucement par une couette.
— J'adore, me chuchote-t-il. Elles ne te protégeront pas.
Hum... Barbe-Bleue...
— Tes oeufs, tu les aimes comment ?
Il sourit :
— Fouettés, ricane-t-il.
Je reprends ma tâche en tentant de ravaler un sourire. Difficile de rester en colère
contre lui quand il est aussi enjoué, ce qui lui arrive rarement. Il sort deux sets de table
ardoise qu'il met sur le comptoir du bar. Je verse les oeufs battus dans la poêle, sors le
bacon, le retourne et le remets sur le gril. Christian a versé le jus d'orange et il est en train
de se faire du café.
— Tu veux du thé ?
— Oui, si tu en as.
Je trouve des assiettes que je pose sur le chauffe-plats de la cuisinière. Christian ouvre
un placard et en sort du Twinings English Breakfast Tea. Je fais la moue.
— Si j'ai bien compris, tu savais déjà qu'on allait conclure.
— Nous n'avons encore rien conclu, mademoiselle Steele.
Que veut-il dire par là ? Il parle de nos négociations ? De notre, euh... relation ? Je
remplis les assiettes et je les pose sur les sets de table, puis je fouille dans le frigo et trouve
du sirop d'érable.
Christian me désigne un tabouret :
— Mademoiselle Steele.
J'incline la tête :
— Monsieur Grey.
Mais quand je m'assois, je ne peux pas m'empêcher de grimacer.
— Tu as mal ?
Je rougis. Pourquoi me pose-t’il toujours des questions aussi indiscrètes ?
— Tu veux t'excuser ?
Je crois qu'il se retient de sourire, mais je n'en suis pas certaine.
— Non, mais je me demandais si nous pouvions poursuivre ta formation de base.
— Ah.
Je le fixe du regard, soufflé coupé, tandis que tous les muscles de mon ventre se
crispent.
— Mange, Anastasia.
Je n'ai plus faim... Encore... encore du sexe... s'il vous plaît.
— Au fait, c'est délicieux, dit’il en me souriant.
Je prends une bouchée d'omelette mais je la goûte à peine. Ma formation de base ! Je
veux te baiser la bouche. Ça fait partie de la formation de base ?
— Arrête de te mordiller la lèvre. Ça me déconcentre, et je devine que tu ne portes rien
sous ma chemise, ce qui me distrait encore plus.
Je trempe mon sachet de thé dans la petite théière. J'ai la tête qui tourne.
— À quel genre de formation de base songes-tu ? J'essaie de prendre l'air détaché
malgré mes hormones en surchauffe.
— Comme tu as mal, je me disais qu'on pourrait s'en tenir à l'oral.
J'en avale mon thé de travers et je me mets à tousser. Il me tapote le dos et me tend du
jus d'orange.
— À supposer que tu aies envie de rester, évidemment, ajoute-t-il.
Je n'arrive pas à interpréter son expression. Qu'est-ce que c'est frustrant !
— J'aimerais rester encore aujourd'hui, si tu es d'accord. Demain, je travaille.
— À quelle heure ?
— 9 heures.
— Je ferai en sorte que tu sois rentrée à 9 heures demain matin.
Autrement dit, il veut que je passe encore une nuit ici ?
— Il faut que je rentre ce soir pour me changer.
— On peut te trouver des vêtements de rechange à Seattle.
Mais je n'ai pas de quoi m'offrir une nouvelle tenue ! Il m'attrape le menton et tire
dessus pour que mes dents lâchent ma lèvre inférieure. Je ne me rendais même pas
compte que je la mordillais.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Je dois rentrer ce soir.
Ses lèvres ne forment plus qu'une ligne dure.
— Comme tu veux. Mange.
J'ai les idées et l'estomac retournés. Mon appétit a disparu. Je fixe mon assiette.
— Mange, Anastasia. Tu n'as rien mangé hier soir.
— Je n'ai plus faim, je te jure. Il plisse les yeux.
— Je tiens vraiment à ce que tu finisses ton petit déjeuner.
— Veux-tu bien m'expliquer cette obsession de la bouffe ?
Il fronce les sourcils.
— Je te l'ai déjà dit, je n'aime pas qu'on gaspille la nourriture. Mange, aboie-t-il, le
regard douloureux.
Mais c'est quoi, ce délire ? Je prends ma fourchette et me force à mastiquer. La
prochaine fois, je devrai me rappeler de ne pas autant remplir mon assiette, vu son rapport
bizarre aux aliments. Son expression se radoucit dès qu'il me voit manger. Lui a déjà fini. Il
attend que je termine, puis il me prend mon assiette.
— Tu as fait la cuisine, c'est à moi de débarrasser.
— C'est très démocratique.
— Oui. Pourtant, ça n'est pas mon genre. Après, on prendra un bain.
Je préfère les douches. La sonnerie de mon portable interrompt ma rêverie. C'est Kate.
Je réponds en m'éloignant vers les portes vitrées du balcon.
— Salut.
— Ana, pourquoi ne m'as-tu pas envoyé de SMS hier soir ?
Elle est furieuse.
— Je suis désolée, j'ai été dépassée par les événements.
— Ça va ?
— Oui, ça va.
— Et alors ?
Elle vient aux renseignements, cette chipie. Je lève les yeux au ciel.
— Ça y est... j'en suis sûre ! s'exclame-t-elle.
— Kate, s'il te plaît...
— Alors, c'était comment ? Ça va ?
— Oui, ça va, je l'ai déjà dit.
— Il a été doux avec toi ?
— Kate, je t'en prie !
— Ana, ne fais pas ta cachottière. J'attends ce moment depuis presque quatre ans.
— À ce soir.
Je raccroche. Kate va me donner du fil à retordre. Elle exigera de connaître tous les
détails, alors que je ne peux rien lui raconter parce que j'ai signé - comment, déjà ? - un
accord de confidentialité. Mon silence va l'inquiéter, à raison d'ailleurs. Il faut que je
trouve une stratégie. Je retourne vers la cuisine où Christian s'active.
— L'accord de confidentialité, ça couvre tout ?
— Pourquoi ?
Il se tourne vers moi tout en rangeant le thé. Je rougis.
— J'aimerais poser quelques questions à Kate au sujet du sexe.
— Tu peux me les poser à moi.
— Christian, sans vouloir te vexer...
Je ne peux pas te demander. Tu vas me donner ton point de vue biaisé et déformé de
pervers. Je cherche un avis impartial.
— Juste des questions techniques. Je ne parlerai pas de la Chambre rouge de la
Douleur.
Il hausse les sourcils.
— La Chambre rouge de la Douleur ? Il s'agit de plaisir, Anastasia, crois-moi. En plus,
ajoute-t-il d'une voix plus dure, ta colocataire s'envoie en l'air avec mon frère. Je
préférerais vraiment que tu t'abstiennes de discuter de moi avec elle.
— Ta famille est au courant de tes... euh... prédilections ?
— Non. Ça ne les regarde pas. Il me rejoint en deux pas.
— Qu'est-ce que tu veux savoir ?
Il caresse du bout des doigts ma joue jusqu'au menton, et renverse ma tête en arrière
pour que je le regarde droit dans les yeux. Je serais incapable de mentir à cet homme.
— Rien de précis pour l'instant.
— Commençons par cette question : cette nuit, c'était comment, pour toi ?
Son regard brûle de curiosité. Il tient vraiment à le savoir. Ça alors.
— C'était bon.
Il esquisse un sourire.
— Pour moi aussi. C'est la première fois que je pratique le sexe-vanille. Ça n'est pas si
mal que ça, au fond. Mais c'est peut-être parce que c'est toi.
Il passe le pouce sur ma lèvre inférieure. Le sexe-vanille ?
— Allez, on va prendre un bain.
Il se penche pour m'embrasser. Mon coeur fait un bond et le désir s'insinue au creux de
mon ventre... jusque là.
La baignoire en forme d'oeuf est en pierre blanche, profonde, très design. Christian se
penche pour ouvrir le robinet et verser une huile de bain qui embaume le jasmin. Il se
redresse, retire son tee-shirt et le laisse tomber par terre. Je reste à l'entrée de la salle de
bain, bras croisés, admirant subrepticement son physique.
— Mademoiselle Steele.
Il me tend la main. Je m'avance pour la prendre et il me fait signe d'entrer dans la
baignoire, toujours vêtue de sa chemise. Je dois m'habituer à lui obéir si je décide
d'accepter son offre scandaleuse... L'eau est agréablement brûlante.

— Retourne-toi, fais-moi face, me commande-t-il d'une voix douce.
J'obéis. Il m'observe attentivement.
— Je sais que cette lèvre est délicieuse, je peux en attester, mais veux-tu bien arrêter de
la mordre ? Quand tu fais ça, j'ai envie de te baiser, et je ne peux pas parce que tu as mal,
tu comprends ?
Je tressaille, ce qui libère automatiquement ma lèvre.
— Compris ?
Je hoche la tête frénétiquement. J'ignorais que je pouvais le troubler à ce point.
— Bien.
Il tire mon iPod de ma poche pour le poser près du lavabo.
— Les iPods et l'eau, ça n'est pas compatible, marmonne-t-il.
Il attrape le bas de ma chemise, me la retire et la jette par terre, puis recule pour me
contempler. Je suis nue devant lui. Je vire au cramoisi et regarde mes mains jointes au
bas de mon ventre. J'ai désespérément envie de disparaître sous la mousse, mais je sais
que ça ne lui plairait pas.
— Hé !
Je lève les yeux. Il penche la tête sur son épaule.
— Anastasia, tu es une très belle femme. Ne baisse pas la tête comme si tu avais honte
de ton corps. Au contraire, tu peux en être fière, et c'est un véritable plaisir de te regarder.
Il m'attrape le menton et me renverse la tête en arrière pour que je le regarde dans les
yeux. Les siens sont doux, chaleureux, brûlants. Il est tellement proche. Je pourrais le
toucher rien qu'en tendant la main.
— Tu viens ? dis-je.
— Pourquoi pas ? Pousse-toi, m'ordonne-t-il.
Il retire son pantalon de pyjama et entre dans la baignoire à son tour. S'installant
derrière moi, il m'attire contre sa poitrine, allonge ses jambes sur les miennes, passe les
pieds par-dessus mes chevilles et les écarte brusquement. Je pousse un petit cri. Le nez
dans mes cheveux, il inspire profondément.
— Tu sens tellement bon, Anastasia.
Je suis toute nue dans une baignoire avec Christian Grey. Il est tout nu lui aussi. Si l'on
m'avait prédit que je me retrouverais là quand je me suis réveillée dans sa suite à l'hôtel
hier matin, je ne l'aurais pas cru.
Il prend le flacon de gel douche, en verse un peu dans sa paume, se frotte les mains
pour le faire mousser, et commence à me masser le cou et les épaules de ses longs doigts
fermes. C'est trop bon.
— Ça te plaît ?
— Mmm.
Il passe de mon cou à mes bras, puis à mes aisselles. Heureusement que Kate m'a forcée
à me raser. Ses mains glissent vers mes seins et les malaxent doucement. Je me cambre
instinctivement pour les pousser vers ses mains. Les pointes sont encore un peu
endolories par la façon cavalière dont il les a traitées hier soir. Il ne s'y attarde pas et fait
glisser ses mains vers mon ventre. Ma respiration s'accélère, mon coeur s'affole. Son
érection durcit contre mes fesses. C'est tellement excitant de penser que c'est mon corps
qui lui fait cet effet-là. Ha !... pas ton esprit, raille ma conscience. Je chasse cette pensée
importune.
Il s'arrête pour prendre un gant de toilette tandis que je halète contre lui... lascive...
avide. Mes mains sont posées sur ses cuisses fermes et musclées. Versant du gel douche
sur le gant de toilette, il tend le bras pour me laver entre les jambes. Je retiens mon
souffle. Ses doigts me stimulent habilement à travers l'étoffe, c'est divin, et mes hanches se
mettent à se mouvoir à leur propre rythme pour aller à la rencontre de sa main. Tête
renversée, yeux exorbités, bouche béante, je geins. La pression monte lentement,
inexorablement en moi... oh mon Dieu.
— Vas-y, bébé, me souffle Christian à l'oreille en m'effleurant le lobe de ses dents. Vas-y
pour moi.
Ses jambes plaquent les miennes contre les parois de la baignoire, pour ouvrir un accès
à mon intimité.
— S'il te plaît...
Je tente d'allonger les jambes quand mon corps se raidit. Je suis sous l'emprise sexuelle
de cet homme, et il ne me laisse pas bouger.
— Je crois que tu es assez propre, maintenant, murmure-t-il en s'arrêtant.
Quoi ? Non ! Non ! Non ! Je m'étrangle.
— Pourquoi tu t'arrêtes ?
— Parce que j'ai d'autres projets pour toi, Anastasia. Quoi... bon sang... mais... j'étais sur
le point de... ça n'est pas juste.
— Retourne-toi. Moi aussi, j'ai besoin de me laver. Ah ! En me retournant pour lui faire
face, je découvre qu'il a son érection bien en main.
— Je veux que tu apprennes à connaître, à tutoyer, si l'on peut dire, la partie de mon
corps que je préfère.
C'est tellement gros, et ça grossit encore ! Son érection émerge de l'eau. Je la regarde
fixement et déglutis. Tout ça, c'était en moi ? Impossible. Il veut que je le touche. Hum...
Allez, hop, on y va.
Je lui souris en versant un peu de gel douche au creux de ma main, que je fais mousser
entre mes paumes sans le quitter du regard. J'entrouvre les lèvres et très délibérément, je
mordille doucement ma lèvre inférieure, puis je passe ma langue là où mes dents se sont
enfoncées. Il écarquille les yeux quand ma langue frôle ma lèvre inférieure. Je me penche
pour le prendre en main. Il ferme les yeux un instant. Ça alors... c'est encore plus dur que
je ne m'y attendais. Je serre. Il pose sa main sur la mienne.
— Comme ça, chuchote-t-il.
Il fait coulisser sa main de haut en bas en m'agrippant fermement les doigts. Il baisse
les paupières et s'arrête un instant de respirer. Quand il les rouvre, son regard gris est en
fusion.
— C'est ça, bébé.
Il me laisse continuer seule et ferme les yeux tandis que je fais coulisser ma main sur
son sexe. Quand ses hanches basculent vers moi, d'instinct, je resserre les doigts, ce qui
lui arrache un petit gémissement. Baiser ma bouche... hum. Je me rappelle qu'il m'a
enfoncé le pouce dans la bouche et m'a demandé de le sucer fort. La sienne s'ouvre, sa
respiration s'accélère. Je me penche vers lui pendant qu'il a les yeux fermés, je l'entoure de
mes lèvres et je suce timidement, en faisant courir ma langue sur le bout de son sexe.
— Ah mon Dieu... Ana.
Ses yeux s'écarquillent. Je suce de plus belle.
Hum... il est à la fois dur et doux, comme de l'acier gainé de velours, et étonnamment
savoureux - il a un goût salé.
— Putain, gémit-il en refermant les yeux.
Je baisse la tête pour le prendre encore plus profondément dans ma bouche. Il gémit
encore. Oui ! Ma déesse intérieure est aux anges. Je peux le faire. Je peux le baiser, lui,
avec ma bouche. Je fais tournoyer ma langue ; il bascule ses hanches vers moi. Ses yeux
sont ouverts maintenant, torrides. Il serre les dents en remuant de nouveau des hanches,
et je l'enfonce encore plus profondément dans ma bouche en prenant appui sur ses
cuisses. Je sens ses jambes se tendre. Il m'attrape par les couettes et se met à remuer
vraiment.
— Ah... bébé... c'est bon...
Je suce encore plus fort, en donnant des petits coups de langue à son gland. Puis,
recouvrant mes dents de mes lèvres, je resserre la bouche sur lui. Sa respiration devient
sifflante, et il gémit.
— Bon sang. Tu peux aller loin, comme ça ?
Hum... Je le prends dans ma bouche jusqu'à ce que je le sente au fond de ma gorge,
puis je remonte. Je lèche ma sucette préférée : celle au parfum Christian Grey. Je le
pompe de plus en plus avidement en faisant tournoyer ma langue. Miam... je ne savais pas
que c'était aussi excitant de donner du plaisir. Ma déesse intérieure danse le merengue et
la salsa.
— Anastasia, je vais te jouir dans la bouche, me prévient-il d'une voix éraillée. Si tu ne
veux pas, arrête tout de suite.
Il donne un coup de rein, les yeux grands ouverts, débordants de désir. De désir pour
moi. De désir pour ma bouche... oh mon Dieu.
Il m'agrippe par les cheveux. Je pompe encore plus goulûment et dans un moment
d'audace extraordinaire, je découvre mes dents. Ça le fait exploser. Il crie, se fige, et je sens
un liquide chaud et salé me couler dans la gorge. J'avale rapidement. Beurk... Ça, j'aime
moins. Mais je m'en fous - il a joui dans la baignoire à cause de moi. Je me rassois pour
l'observer avec un sourire triomphant. Ouvrant les yeux, il me regarde, stupéfait, haletant.
— Tu n'as pas de réflexe de haut-le-coeur ? Merde, Ana... c'était... bon, vraiment bon.
Mais inattendu.
Il fronce les sourcils.
— Tu sais, tu n'arrêtes pas de m'étonner.
Je souris en mordillant volontairement ma lèvre inférieure. Il m'examine d'un oeil
songeur.
— Tu as déjà fait ça ?
— Non.
Je ne peux pas m'empêcher de me rengorger.
— Très bien, dit’il avec complaisance et, me semble-t-il, un certain soulagement. Encore
une première, alors, mademoiselle Steele.
Il m'examine d'un oeil inquisiteur.
— Reçue à l'oral, mention excellent. Viens, allons au lit, je te dois un orgasme.
Encore un orgasme !
En sortant de la baignoire, il m'offre pour la première fois le spectacle complet de
l'Adonis divinement proportionné qu'est Christian Grey. Ma déesse intérieure a arrêté de
danser : elle le fixe en bavant un peu. L'érection de Christian est légèrement domptée mais
toujours impressionnante... waouh. Il se ceint les reins d'une serviette qui ne recouvre que
l'essentiel, et m'en tend une plus grande, blanche et moelleuse. Je sors de la baignoire et
prends la main qu'il me tend. Il m'enveloppe dans la serviette, m'attire contre lui,
m'embrasse vigoureusement en poussant sa langue dans ma bouche. J'ai follement envie
de l'enlacer... de le toucher... mais mes bras sont prisonniers de la serviette. Je me perds
bientôt dans son baiser. Il me prend la tête entre ses mains, sa langue explore ma bouche,
et j'ai l'impression qu'il m'exprime sa gratitude - peut-être - pour ma première pipe. Hou
là.
Il s'écarte en me tenant toujours le visage entre ses mains, et plonge son regard dans le
mien, l'air égaré.
— Dis-moi oui, chuchote-t-il d'une voix fervente. Je fronce les sourcils. Je ne comprends
pas.
— Oui à quoi ?
— A notre accord. Dis-moi que tu veux être à moi. S'il te plaît, Ana.
Il m'embrasse encore, doucement, passionnément, avant de s'écarter de nouveau pour
me regarder. Puis il me prend par la main et me ramène dans la chambre, chancelante. Je
le suis docilement. Alors il y tient vraiment.
Une fois dans sa chambre, il baisse les yeux vers moi tandis que nous nous tenons
debout à côté du lit.
— Tu me fais confiance ? me demande-t-il à brûle-pourpoint.
Je hoche la tête, car je viens de comprendre tout d'un coup qu'en effet je lui fais
confiance. Qu'est-ce qu'il va me faire maintenant ? Un courant électrique me fait frémir de
la tête aux pieds.
— C'est bien, ma belle, me souffle-t-il en effleurant ma lèvre inférieure du pouce.
Il disparaît dans son dressing et en revient avec une cravate en soie gris argent.
— Tends les mains devant toi et joins-les, m'ordonne-t-il en me retirant ma serviette,
qu'il jette par terre.
J'obéis. Il m'attache les poignets avec sa cravate, le regard brillant d'excitation, et tire
sur le noeud pour s'assurer de sa solidité. Il a dû être scout quand il était petit. Et
maintenant, qu'est-ce qui va se passer ? Mon pouls explose le compteur, mon coeur bat à
tout rompre. Il lisse mes couettes du bout des doigts.
— Tu as l'air tellement jeune comme ça.
D'instinct, je recule jusqu'à ce que je sente le lit derrière mes genoux. Il laisse tomber sa
serviette, mais je n'arrive pas à détacher mes yeux de son regard de braise.
— Ah, Anastasia, qu'est-ce que je vais bien pouvoir te faire ? me souffle-t-il en
m'allongeant sur le lit.
Il s'y allonge à son tour et me relève les bras au-dessus de la tête.
— Laisse-les là, ne bouge pas, compris ? L'intensité de son regard me coupe le souffle.
Je n'ai pas intérêt à contrarier cet homme... jamais.
— Réponds-moi, ordonne-t-il d'une voix douce.
— Je ne bougerai pas.
— Très bien, murmure-t-il en se léchant lentement les lèvres.
Je suis fascinée par cette langue qui balaie sa lèvre supérieure. Il m'observe, me jauge,
puis pose un petit baiser chaste et rapide sur mes lèvres.
— Maintenant, je vais vous embrasser partout, mademoiselle Steele.
Il m'attrape le menton pour exposer ma gorge et l'embrasse, la suçote, la mordille
jusqu'au petit creux à la base du cou. Mon corps se met au garde-à-vous... de partout.
Après mon bain, ma peau est hypersensible. Mon sang échauffé afflue dans mon ventre,
entre mes jambes, jusque là. Je gémis.
Je meurs d'envie de le toucher. Tant bien que mal, je réussis à mettre mes mains
ligotées dans ses cheveux. Il s'arrête de m'embrasser pour me lancer un regard furieux,
puis secoue la tête en claquant la langue, attrape mes mains et les remet par-dessus ma
tête.
— Ne bouge pas, ou il va falloir tout recommencer de zéro.
Quel allumeur, celui-là.
— J'avais envie de te toucher.
— Je sais. Mais garde tes mains au-dessus de la tête. Il reprend mon menton et
recommence à m'embrasser
la gorge. Qu'est-ce que c'est frustrant. Lorsqu'il atteint le creux à la base de mon cou, il
y fait tournoyer le bout de son nez, puis sa bouche entame une croisière nonchalante vers
le sud. Mes seins sont embrassés et délicatement mordillés, les pointes tendrement
sucées. Mes hanches se mettent à onduler au rythme de sa bouche, et je tente
désespérément de garder les bras au-dessus de la tête.
— Ne bouge pas, me prévient-il, son souffle chaud sur ma peau.
Atteignant mon nombril, il y plonge la langue, puis le broute doucement du bout des
dents. Mon corps se cambre.
— Mmm. Vous êtes si douce, mademoiselle Steele.
Son nez glisse de mon ventre à ma toison ; il la mordille doucement, la titille avec sa
langue. Tout d'un coup, il se redresse, s'agenouille à mes pieds, m'agrippe les chevilles et
m'écarte les jambes.
Eh merde ! Il m'attrape le pied gauche et le porte à sa bouche. Tout en observant la
moindre de mes réactions, il embrasse tendrement chaque orteil, puis en mord doucement
le bout. Quand il atteint le dernier, il le mord plus fort et je me convulsé en poussant un
petit cri. Il fait glisser sa langue le long de la cambrure de mon pied - je ne peux plus le
regarder, c'est trop érotique. Si ça continue, je risque de m'enflammer spontanément. Je
serre les paupières. Il embrasse ma cheville, remonte mon mollet en y semant des baisers,
s'arrête juste au-dessus du genou, puis refait le même parcours sur la jambe droite.
Quand il mord mon petit orteil, je le sens jusqu'au creux de mon ventre.
— S'il te plaît !
— Chaque chose en son temps, mademoiselle Steele, souffle-t-il.
Cette fois il ne s'arrête pas au genou et poursuit sa route à l'intérieur de ma cuisse, en
écartant un peu plus mes jambes. Je sais ce qu'il s'apprête à faire, et quelque part je
voudrais le repousser, parce que je trouve ça gênant. Il va m'embrasser là, je le sais ! Mais
j'en suis aussi très fière, et je meurs d'impatience qu'il le fasse. Il repasse à mon autre
genou et remonte ma cuisse en m'embrassant, me léchant, me suçant. Puis, tout d'un
coup il est entre mes jambes, le nez fourré dans mon sexe. Je me tords... ah mon Dieu.
Il s'arrête pour attendre que je me calme. Je relève la tête, bouche ouverte, coeur
battant.
— Savez-vous à quel point votre odeur est enivrante, mademoiselle Steele ?
Sans me quitter des yeux, il plonge le nez dans ma toison et inspire.
Je rougis de la tête aux pieds, au bord de l'évanouissement, et je ferme les yeux
aussitôt. Je n'arrive pas à le regarder faire ça !
Il souffle sur mes poils. Putain...
— Je les aime bien, en fin de compte, susurre-t-il en tirant doucement dessus. Peut-être
qu'on les gardera.
— Ah... s'il te plaît, continue.
— Mmm. J'aime bien que tu me supplies, Anastasia. Je geins.
— Donnant-donnant, ça n'est pas mon genre, mademoiselle Steele, susurre-t-il en
continuant de souffler sur mes poils, mais comme vous m'avez comblé aujourd'hui, vous
devez être récompensée.
J'entends un sourire coquin dans sa voix, et tandis que mon corps chante à ces mots,
sa langue commence à encercler lentement mon clitoris alors que ses mains maintiennent
mes cuisses.
— Aaah !

Mon corps se cambre et se convulsé au contact de sa langue. Il la fait tournoyer encore
et encore, sans relâche, il me torture, je perds pied, chaque atome de mon être se
concentre sur cette petite centrale électrique qui grésille entre mes cuisses, mes jambes se
raidissent... Il glisse un doigt en moi.
— Bébé, tu mouilles tellement pour moi... j'adore.
Il décrit un large cercle avec son doigt, m'étire, me distend, sa langue imite ses gestes,
elle tourne, tourne elle aussi. C'est trop... Mon corps supplie qu'on le soulage. Incapable de
le lui refuser plus longtemps, je me laisse aller, perdant toute pensée cohérente quand
l'orgasme s'empare de moi, tordant mon ventre en longs spasmes. Bordel de merde. Je
hurle et le monde s'effondre, anéanti par la force de ma jouissance.
Je halète si fort que j'entends à peine le déchirement d'un emballage. Très lentement, il
s'insinue en moi et se met à bouger. Ah... mon Dieu. Ça me fait mal, ça me fait du bien,
c'est dur et doux en même temps.
— Ça va ? souffle-t-il.
— C'est bon.
Il se met à bouger plus vite, plus fort, plus à fond, il me pilonne, implacable, il me
pousse à bout jusqu'à ce que je sois à nouveau prête à basculer. Je gémis.
— Jouis pour moi, bébé.
Sa voix est dure, rauque, et j'explose autour de lui tandis qu'il me défonce à coups de
rein de plus en plus rapides.
— Putain... merci, chuchote-t-il avec un dernier coup de rein brutal.
Il gémit en jouissant avec une dernière poussée, se fige, puis s'effondre sur moi de tout
son poids, m'enfonçant dans le matelas. Je ramène mes mains ligotées sur sa nuque et le
serre contre moi tant bien que mal. Je sais à ce moment-là que je ferais n'importe quoi
pour cet homme. Je lui appartiens. Les merveilles qu'il m'a fait découvrir vont au-delà de
tout ce que j'aurais pu imaginer. Et il veut aller plus loin, tellement plus loin, vers un lieu
que je n'arrive même pas à imaginer dans mon innocence. Que faire ? Il s'accoude pour me
dévisager intensément.
— Tu vois à quel point c'est bon entre nous. Si tu te donnes à moi, ce sera encore
meilleur. Fais-moi confiance, Anastasia, je peux t'entraîner vers des lieux dont tu ignores
jusqu'à l'existence.
Il a encore lu dans mes pensées ! Il frotte son nez contre le mien. À peine remise du
séisme, je le regarde d'un oeil vide en cherchant à tâtons une pensée cohérente.
Tout d'un coup, des voix retentissent devant la porte de sa chambre. Je mets un
moment à comprendre ce qu'elles disent.
— Mais s'il est encore au lit, c'est qu'il doit être malade. Christian ne fait jamais la
grasse matinée.
— Madame Grey, je vous en prie.
— Taylor, vous ne pouvez pas m'empêcher de voir mon fils.
— Madame Grey, il n'est pas seul !
— Pardon ?
— Il y a quelqu'un avec lui.
— Oh...
Sa voix est incrédule.
Christian me regarde, à la fois amusé et horrifié.
— Ciel ! Ma mère.

                                                                                                                          EL James

jeudi 12 décembre 2013

CINQUANTE NUANCES DE GREY: CHAPITRE VIII

Christian passe ses mains dans ses cheveux en faisant les cent pas dans son bureau.
Deux mains : il est donc doublement exaspéré. Son self-control habituel semble l'avoir
lâché d'un coup.
— Je ne comprends pas pourquoi vous ne m'en avez rien dit.
— On n'a jamais abordé le sujet. Je n'ai pas l'habitude de dévoiler mon statut sexuel à
tous ceux que je croise. Enfin ! On vient à peine de se rencontrer !
Je regarde mes mains. Pourquoi est-ce que je me sens coupable ? Pourquoi est’il aussi
fâché ? Je lève les yeux vers lui.
— Eh bien, vous en savez beaucoup plus long sur moi, maintenant, rétorque-t-il, les
lèvres pincées. Je savais que vous n'aviez pas beaucoup d'expérience, mais vierge !
Dans sa bouche, on dirait un gros mot.
— Merde, Ana, je viens de vous montrer... Il gémit.
— Nom de Dieu. Quelqu'un vous a-t’il embrassée avant moi ?
— Évidemment.
Je tente de prendre un air offusqué. Bon, d'accord... deux fois.
— Aucun gentil jeune homme ne vous a fait perdre la tête ? Je ne comprends pas. Vous
avez vingt et un ans, bientôt vingt-deux. Vous êtes belle.
Il repasse la main dans ses cheveux.
Belle. Je rosis de plaisir. Christian Grey me trouve belle. Je fixe mes doigts noués en
tentant de ravaler un sourire béat. Il est peut-être myope ? Ma conscience vient de relever
sa tête hébétée. Où était-elle quand j'avais besoin d'elle ?
— Et nous voilà en train de discuter sérieusement de ce que je veux vous faire, alors que
vous n'avez aucune expérience en la matière.
Il fronce les sourcils.
— Comment vous y êtes-vous prise pour éviter le sexe ? Expliquez-moi.
Je hausse les épaules.
— Personne ne s'est vraiment, enfin...
Montré à la hauteur. Sauf vous. Manque de bol, vous êtes une espèce de monstre.
— Pourquoi êtes-vous fâché contre moi ?
— Je ne suis pas fâché contre vous. Je suis fâché contre moi-même. J'avais supposé...
Il soupire, me scrute attentivement puis secoue la tête.
— Vous voulez partir ? me demande-t-il d'une voix radoucie.
— Non, à moins que vous ne vouliez que je parte. Non... je ne veux pas partir.
— Bien sûr que non. J'aime que vous soyez ici. Il fronce les sourcils et consulte sa
montre.
— Il est tard.
Il relève la tête pour me regarder.
— Vous vous mordez la lèvre, dit’il d'une voix rauque, en me dévisageant d'un air
songeur.
— Désolée.
— Ne vous en excusez pas. C'est simplement que ça me donne envie de la mordre, moi
aussi, cette lèvre. Fort.

Je m'étrangle... comment peut-il me dire des choses pareilles et s'imaginer que je n'en
serai pas troublée ?
— Venez, murmure-t-il.
— Quoi ?
— Nous allons rectifier la situation immédiatement.
— Que voulez-vous dire par là ? Quelle situation ?
— Votre situation. Ana, je vais vous faire l'amour, maintenant.
— Oh.
Le sol vient de s'effondrer sous mes pieds. Je suis une situation. Je retiens mon souffle.
— Si vous y consentez. Je ne veux rien vous imposer.
— Je croyais que vous ne faisiez pas l'amour ? Que vous baisiez brutalement ?
Je déglutis. Tout d'un coup, j'ai la bouche sèche. Il m'adresse un sourire coquin, dont
les effets se font ressentir jusque là.
— Je peux faire une exception, ou alors combiner les deux, on verra. J'ai vraiment envie
de vous faire l'amour. Je vous en prie, couchez avec moi. Je veux que notre arrangement
fonctionne, mais il faut que vous ayez une idée de ce à quoi vous vous engagez. Nous
pouvons commencer votre entraînement de base dès ce soir. Mais n'allez pas vous
imaginer que je me suis converti aux fleurs et au chocolat ; c'est seulement le moyen
d'atteindre mon but, et puis j'en ai envie, et vous aussi, j'espère.
Je rougis... En fin de compte, certains rêves finissent par se réaliser.
— Mais je n'ai pas fait tout ce que vous exigez dans votre liste de règles.
Ma voix n'est qu'un souffle hésitant.
— Oubliez les règles. Oubliez ces détails pour une nuit. J'ai envie de vous. J'ai envie de
vous depuis que vous êtes tombée à quatre pattes dans mon bureau, et je sais que vous
aussi, vous avez envie de moi. Autrement, vous ne seriez pas en train de discuter
tranquillement avec moi de punitions et de limites à ne pas franchir. Je vous en prie, Ana,
passez la nuit avec moi.
Il me tend la main, les yeux brillants, enfiévrés... excités. Je lui donne la mienne. Il me
prend dans ses bras, passe les doigts sur ma nuque, tortille ma queue-de-cheval autour de
son poignet, et tire doucement dessus pour m'obliger à lever le visage vers lui.
— Vous êtes une jeune femme très courageuse, murmure-t-il. Vous m'impressionnez
beaucoup.
Ses mots me font l'effet d'un cocktail Molotov : mon sang s'enflamme. Il se penche pour
m'embrasser doucement et sucer ma lèvre inférieure.
— J'ai envie de la mordre, cette lèvre, murmure-t-il contre ma bouche.
Il se met à tirer dessus prudemment avec ses dents. Je gémis.
— Je t'en prie, Ana, laisse-moi te faire l'amour.
— Oui.
Avec un sourire triomphant, il me libère et me prend par la main pour traverser
l'appartement.
Les fenêtres de sa chambre donnent sur les gratte-ciels illuminés de Seattle. Les murs
sont blancs, les meubles bleu clair. Le lit est énorme, ultramoderne, fait d'un bois dur et
gris comme du bois flotté, avec quatre colonnes mais pas de ciel de lit. Au mur, un tableau
superbe représente la mer.
Je tremble comme une feuille. Ça y est. Je vais enfin y passer, avec Christian Grey,
excusez du peu. Le souffle court, je le dévore des yeux. Il retire sa montre et la pose sur
une commode assortie au lit, puis enlève sa veste qu'il suspend sur le dos d'une chaise. Il
est beau à mourir avec ses yeux gris étincelants, ses cheveux cuivrés en bataille, sa
chemise en lin blanc qui pend hors de son jean. Il retire ses Converse et s'incline pour
enlever ses chaussettes. Les pieds de Christian Grey... Waouh... ces pieds nus, ça me
remue. Il me regarde tendrement.
— Bien entendu, vous ne prenez pas la pilule. Quoi ?
— C'est bien ce que je me disais.
Il ouvre le premier tiroir de la commode et en sort une boîte de préservatifs.
— On ne sait jamais quand ça peut servir, murmure-t-il. Vous voulez que je baisse les
stores ?
— Peu importe. Je croyais que vous ne laissiez personne dormir dans votre lit ?
— Qui vous parle de dormir ? Oh mon Dieu.
Il s'avance lentement vers moi. Sûr de lui, sexy, le regard de braise. Mon coeur se met à
battre plus fort. Mon sang bouillonne, le désir monte comme une boule humide et chaude
dans mon ventre. Debout devant moi, il me regarde dans les yeux. Putain, qu'est-ce qu'il
est sexy.
— On retire cette veste, d'accord ? dit’il doucement. Il saisit ma veste par les revers, la
fait glisser de mes épaules et la pose sur la chaise.
— Savez-vous combien j'ai envie de vous, Ana Steele ? chuchote-t-il.
J'arrête de respirer. Je n'arrive pas à le quitter des yeux. Il caresse ma joue jusqu'au
menton.
— Avez-vous la moindre idée de ce que je vais vous faire ?
Aux tréfonds de mon ventre, des muscles se crispent délicieusement. Cette sensation
frôlant la douleur est si vive, si exquise, que je fermerais les yeux si les siens ne
m'hypnotisaient pas. Il se penche pour m'embrasser. Ses lèvres exigeantes, fermes, lentes,
se moulent sur les miennes. Il commence à déboutonner mon chemisier en posant des
baisers légers comme des plumes sur ma mâchoire, mon menton et le coin de mes lèvres.
Lentement, il me retire mon chemisier et le laisse tomber par terre, puis il recule pour me
regarder. Je porte le soutien-gorge en soie bleu poudre qui me va si bien. Dieu merci.
— Ana, tu as la plus belle peau du monde, si pâle et si parfaite. Je veux en embrasser
chaque centimètre.
Je rougis. Pourquoi dit’il qu'il ne peut pas faire l'amour ? Il me semble qu'il est très
doué pour ça. Il agrippe l'élastique de ma queue-de-cheval et tressaille lorsque mes
cheveux se déroulent en cascade dans mon dos.
— J'aime les brunes, murmure-t-il en passant les deux mains dans mes cheveux.
Son baiser est exigeant, sa langue et ses lèvres appellent les miennes. Je gémis ; ma
langue part timidement à la rencontre de la sienne. Il m'enlace et m'attire contre lui. Une
main reste dans mes cheveux, l'autre glisse le long de mon dos jusqu'à ma taille, puis mes
fesses, qu'il malaxe doucement en me pressant contre ses hanches ; il frotte
langoureusement son érection contre mon ventre.
Je gémis une fois de plus dans sa bouche. J'arrive à peine à contenir les sensations
débridées qui se déchaînent dans mon corps tant je le désire. J'agrippe le haut de son bras
pour palper son biceps. Il est étonnamment musclé. Timidement, je caresse son visage
puis je plonge les mains dans ses cheveux. Ils sont si doux. Je tire doucement dessus. Il
gémit et me fait reculer vers le lit jusqu'à ce que je le sente derrière mes genoux. Je crois
qu'il va me pousser dessus, mais il me lâche, tombe à genoux, m'agrippe les hanches et
fait courir sa langue autour de mon nombril, puis mordille doucement ma hanche, avant
de retraverser mon ventre jusqu'à l'autre.
Le voir à genoux devant moi, sentir sa bouche sur moi, c'est tellement inattendu et
excitant... J'ai toujours les mains dans ses cheveux, je tire doucement dessus en tentant
de contrôler ma respiration sifflante. Il me regarde à travers ses longs cils avec ses yeux
couleur de fumée brûlante, défait le bouton de mon jean et tire lentement sur le zip. Sans
me quitter des yeux, il insinue sa main sous ma ceinture jusqu'à mes fesses, puis mes
cuisses, retirant lentement mon jean dans le même mouvement. Je ne peux pas détourner
mon regard.
Il s'arrête pour se lécher les lèvres, sans cesser de me regarder dans les yeux, puis
s'incline et fait courir son nez jusqu'en haut de mes cuisses. Jusque là.
— Tu sens tellement bon, murmure-t-il en fermant les yeux, avec une expression de pur
plaisir qui me donne presque des convulsions.
Il rabat la couette et me pousse doucement pour me faire tomber sur le lit.
Toujours agenouillé, il délace ma Converse, puis me l'arrache en même temps que ma
chaussette. Je me soutiens d'un coude pour voir ce qu'il fait, haletante... je le veux. Il
soulève mon pied par le talon et fait courir l'ongle de son pouce le long de la cambrure. Ce
geste presque douloureux résonne jusqu'à mon entrejambes. Je pousse un petit cri. Sans
cesser de me regarder dans les yeux, il passe la langue, puis ses dents sur la cambrure du
pied. Oh putain. Je gémis... comment est’il possible que je le sente jusque là ? Je retombe
sur le dos en râlant. Je l'entends rire doucement.
— Ana, qu'est-ce que je pourrais te faire...
Il retire mon autre chaussure et ma chaussette, puis se lève et me dépouille
complètement de mon jean avant de me détailler, allongée sur son lit en soutien-gorge et
en petite culotte.
— Tu es très belle, Anastasia. J'ai hâte d'être en toi. Ben merde alors. Quels mots. Quel
séducteur. J'en ai le souffle coupé.
— Montre-moi comment tu te caresses. Pardon ?
— Ne sois pas timide, Ana. Montre-moi, chuchote-t-il.
Je secoue la tête.
— Je ne sais pas ce que tu veux dire.
Sous l'emprise du désir, ma voix est tellement éraillée que je la reconnais à peine.
— Comment te fais-tu jouir ? Je veux voir. Je secoue de nouveau la tête.
— Je n'ai jamais fait ça.
Il hausse les sourcils, stupéfait. Son regard s'assombrit et il secoue la tête à son tour,
incrédule.
— Bon, il va falloir remédier à ça.
Sa voix douce me lance un délicieux défi erotique. Il défait les boutons de son jean et le
baisse lentement, sans me quitter des yeux. Puis, agrippant mes chevilles, il ouvre mes
jambes d'un coup sec avant de grimper dans le lit entre mes jambes. Il reste au-dessus de
moi. Je me tords de désir.
— Ne bouge pas, murmure-t-il avant de se pencher pour embrasser l'intérieur de ma
cuisse en remontant jusqu'à la mince dentelle de ma culotte.
Je ne peux pas m'empêcher de bouger. Impossible. Je me tortille sous lui.
— Il va falloir que tu apprennes à te tenir tranquille, bébé.
Il sème des baisers sur mon ventre, puis sa langue plonge dans mon nombril. Il remonte
pour m'embrasser la poitrine. Je suis rouge, j'ai chaud, j'ai froid, je m'agrippe aux draps. Il
s'allonge à côté de moi. Sa main passe de ma hanche à ma taille, puis à mon sein. Il me
regarde, impassible, et prend doucement mon sein dans sa main.
— Il est tout juste à ma taille, Anastasia, murmure-t-il avant de plonger l'index dans le
bonnet de mon soutien-gorge pour libérer mon sein, que l'armature et le tissu font darder
vers le haut.
Son doigt passe à mon autre sein et répète l'opération. Mes seins se gonflent, mes tétons
se dressent sous son regard.
— Très joli, chuchote-t-il, admiratif, ce qui les fait se dresser encore plus.
Il souffle très doucement sur un sein tandis que sa main s'avance vers l'autre ; il fait
lentement rouler la pointe sous son pouce, ce qui l'allonge encore. Je gémis : cette nouvelle
sensation me remue jusqu'à l'entrejambes. Je suis trempée. Par pitié... Je m'agrippe aux
draps quand ses lèvres se referment sur mon autre téton ; quand il tire dessus, je suis au
bord de la convulsion.
— Voyons un peu si on peut te faire jouir comme ça, murmure-t-il en poursuivant son
assaut sur mes sens.
Mes tétons subissent l'attaque délicieuse de ses doigts et de ses lèvres habiles jusqu'à ce
que tous mes nerfs s'embrasent ; mon corps se tord sous ce supplice exquis. Il est
impitoyable.
— S'il te plaît...
Je l'implore, tête renversée en arrière, bouche ouverte, gémissante, jambes tendues.
Bordel, qu'est-ce qui m'arrive ?
— Laisse-toi aller, bébé, murmure-t-il.
Ses dents se referment sur un téton, son pouce et son index tirent sur l'autre, et
j'explose entre ses mains, le corps convulsé, éclaté en mille morceaux. Il m'embrasse
profondément ; sa langue bâillonne mes cris.
Oh mon Dieu. C'était extraordinaire. Maintenant, je comprends pourquoi on en fait tout
un plat. Il me regarde avec un sourire satisfait ; le mien n'exprime que gratitude et
émerveillement.
— Tu es très réceptive, souffle-t-il. Mais tu vas devoir apprendre à te contrôler, et ce
sera un plaisir de te l'enseigner.
Il m'embrasse encore.
Je halète toujours en émergeant de mon orgasme. Sa main passe de ma taille à mes
hanches, puis s'empare de mon intimité... Hou là. Son doigt s'insinue sous la dentelle et
glisse lentement jusque là. Il ferme un instant les yeux en inspirant brusquement.
— Tu es délicieusement mouillée. Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai envie de toi.
Quand il enfonce ses doigts en moi, je pousse un petit cri. Il répète son geste plusieurs
fois, puis il presse sa paume contre mon clitoris et je crie encore. Il pousse ses doigts en
moi de plus en plus fort. Je geins.
Tout d'un coup, il s'assied, m'arrache ma culotte et la jette par terre. Quand il retire son
short, il libère son érection. Oh la vache... Il tend la main vers la table de chevet et prend
un petit emballage, puis il se place entre mes jambes en les écartant encore plus. Il
s'agenouille pour revêtir un préservatif. Non... Tout ça ? Comment ?
— N'aie pas peur, souffle-t-il en me regardant dans les yeux. Toi aussi, tu t'agrandis.
Il appuie une main de chaque côté de ma tête de sorte qu'il est au-dessus de moi,
mâchoire serrée, regard brûlant. Ce n'est qu'à ce moment-là que je remarque qu'il porte
encore sa chemise.
— Et maintenant, je vais vous baiser, mademoiselle Steele, murmure-t-il en
positionnant son gland à l'entrée de mon sexe. Brutalement.
Il s'enfonce en moi.
— Aïe !
Quand il déchire mon hymen, je hurle en sentant un pincement au plus profond de mon
ventre. Il se fige en me regardant d'un oeil extatique et triomphant. Sa bouche est
entrouverte, sa respiration haletante. Il gémit.
— Tu es tellement étroite. Ça va ?
Je hoche la tête, les yeux écarquillés, les mains sur ses avant-bras. Je me sens remplie.
Il reste immobile pour me laisser m'habituer à ce corps étranger.
— Je vais bouger, bébé, souffle-t-il au bout d'un moment, la voix tendue.
Oh.
Il ressort avec une lenteur exquise. Il ferme les yeux en geignant, puis s'enfonce en moi
à nouveau. Je pousse un deuxième cri, et il se fige.
— Encore ? murmure-t-il, la voix rauque.
— Oui.
Il recommence, puis s'arrête. Je geins, mon corps l'accepte... Oui, je veux.
— Encore ?
— Oui.
Cette fois il ne s'arrête plus. Il s'accoude pour que je sente le poids de son corps sur le
mien, me clouant sur place. D'abord il bouge lentement, rentrant et ressortant en douceur.
Je m'habitue à cette sensation étrange et mes hanches vont timidement à sa rencontre. Il
accélère, me pilonne de plus en plus vite, sans merci, à un rythme acharné, je soutiens la
cadence, je vais à la rencontre de ses coups de rein. Il agrippe ma tête entre ses mains et
m'embrasse durement, en mordant ma lèvre inférieure. Il se déplace un peu et je sens
quelque chose qui monte du plus profond de moi, comme la première fois. Je commence à
me raidir tandis qu'il continue à me pilonner sans trêve. Mon corps frémit, se cambre ; je
sens la sueur m'inonder. Oh mon Dieu... Je ne savais pas que ce serait comme ça... Je ne
savais pas qu'on pouvait se sentir aussi bien. Mes pensées s'éparpillent... il n'y a plus que
la sensation... plus que lui... plus que moi... de grâce... je me raidis.
— Jouis pour moi, Ana, chuchote-t-il à bout de souffle. À ces mots, j'explose autour de
lui et j'éclate en millions de morceaux.
Quand il jouit à son tour, il crie mon nom en poussant de plus en plus fort, puis il
s'immobilise en se déversant en moi.
Je halète, j'essaie de contrôler mon souffle, mon coeur qui bat, mon esprit en pleine
confusion. Ça alors... c'était stupéfiant. J'ouvre les yeux. Il a appuyé son front contre le
mien, le souffle irrégulier, les yeux fermés. Puis il ouvre les yeux pour me contempler. Il
est toujours en moi. Il m'embrasse sur le front et se retire lentement.
— Aïe.
Cette sensation nouvelle m'a arraché une grimace.
— Je t'ai fait mal ? me demande Christian en s'accoudant à côté de moi.
Il cale une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Je suis obligée de sourire.
— Tu as peur de m'avoir fait mal ?
— J'ai saisi l'ironie de la situation, dit’il avec un sourire narquois. Sérieusement, ça va ?
Son regard est intense, inquisiteur, exigeant.
Je m'étire à côté de lui : j'ai les membres flageolants et les os en gelée, mais je suis
détendue, profondément détendue. Je lui souris. Je ne peux pas m'arrêter de sourire.
Deux orgasmes... c'est comme si on se retrouvait dans le cycle essorage d'une machine à
laver. Je n'imaginais pas ce dont mon corps était capable ; je ne savais pas qu'on pouvait
en remonter les ressorts et les relâcher aussi violemment, de façon aussi satisfaisante. Ce
plaisir... c'est indescriptible.
— Tu te mords la lèvre et tu ne m'as pas répondu, dit’il en se renfrognant.
Je lui souris malicieusement. Il est sublime avec ses cheveux en bataille, ses yeux gris
brûlants et son air sombre.
— J'aimerais bien recommencer.
Un instant, je crois déceler sur ses traits une expression de soulagement, avant que les
volets ne se referment. Il me dévisage, l'oeil mi-clos.
— Vous voudriez recommencer, mademoiselle Steele ? murmure-t-il sèchement.
Il m'embrasse doucement au coin des lèvres.
— Vous êtes une petite créature exigeante, non ? Mettez-vous sur le ventre.
Je cligne des yeux, mais je me retourne. Il dégrafe mon soutien-gorge et passe la main
de mon dos à mes fesses.
— Tu as vraiment une peau superbe, murmure-t-il. D'une jambe, il écarte les miennes
en s'allongeant à moitié sur mon dos. Les boutons de sa chemise s'incrustent dans ma
peau tandis qu'il repousse mes cheveux pour embrasser mon épaule.
— Tu n'enlèves pas ta chemise ?
Il se fige une seconde avant de la retirer pour se rallonger sur moi. Je sens sa peau
chaude contre la mienne. Hum... c'est divin. Ses poils me chatouillent.
— Alors comme ça, tu veux que je te baise encore ? me souffle-t-il à l'oreille.
Il répand des baisers légers comme des plumes autour de mon oreille et sur ma nuque.
Sa main frôle ma taille, survole ma hanche, glisse le long de ma cuisse vers l'arrière de
mon genou... Qu'est-ce qu'il fait maintenant ? Il change de position pour se placer entre
mes jambes, sa main remonte de ma cuisse à mes fesses, qu'il caresse lentement, puis ses
doigts glissent jusqu'à mon entrejambes.
— Je vais te prendre par derrière, Anastasia.
De sa main libre, il saisit mes cheveux sur ma nuque, les enroule dans son poing et tire
dessus pour m'immobiliser la tête. Je suis clouée sous lui, sans défense.
— Tu es à moi. Rien qu'à moi. Ne l'oublie jamais.
Sa voix est enivrante ; ses paroles grisantes, séduisantes. Je sens son érection contre
ma cuisse.
Ses longs doigts massent délicatement mon clitoris d'un lent mouvement circulaire. Son
souffle est doux sur mon visage tandis qu'il mordille la ligne de ma mâchoire.
— Tu sens divinement bon.
Il frotte son nez derrière mon oreille ; ses mains caressent mon corps en cercles
concentriques. Mes hanches ondulent sous l'effet d'un plaisir d'une intensité presque
douloureuse.
— Ne bouge pas, m'ordonne-t-il d'une voix douce mais urgente.
Lentement, il insère son pouce en moi pour caresser la paroi antérieure de mon vagin.
C'est hallucinant - toute mon énergie se concentre sur cette petite parcelle de mon corps.
Je gémis.
— Ça te plaît ?
Ses dents effleurent mon oreille ; il commence à plier et déplier son pouce tout en
continuant de caresser mon clitoris.
Je ferme les yeux et tente de maîtriser ma respiration, d'absorber les sensations
désordonnées et chaotiques que déchaînent ses doigts. Je gémis encore.
— Tu mouilles tellement vite. Tu es tellement réceptive. Ça me plaît, Anastasia. Ça me
plaît énormément.
Je voudrais tendre les jambes mais je ne peux pas bouger : il me cloue sur place tout en
maintenant le rythme constant et tortueux de ses caresses. C'est absolument exquis. Je
gémis de nouveau, et il se déplace tout d'un coup.
— Ouvre ta bouche, m'ordonne-t-il.
Il y enfonce son pouce. Mes yeux s'écarquillent et clignent frénétiquement.
— Je veux que tu te goûtes, me souffle-t-il à l'oreille. Suce, bébé.

Son pouce appuie contre ma langue ; ma bouche se referme dessus. Je suce
frénétiquement. Un goût salin, le vague relent métallique du sang... Merde alors. C'est un
peu dégoûtant, mais putain, qu'est-ce que c'est érotique.
— Je veux te baiser la bouche, Anastasia, et je le ferai bientôt.
Sa voix est rauque, sa respiration irrégulière.
Me baiser la bouche ! Je gémis et lui mords le pouce. Il pousse un petit cri étouffé et tire
plus fort sur mes cheveux, alors je le lâche.
— Vilaine petite fille, souffle-t-il en tendant la main pour prendre un préservatif. Ne
bouge pas, m'ordonne-t-il en me lâchant les cheveux.
Il déchire l'emballage tandis que je halète, le corps en feu, grisée par l'attente. Me faisant
porter le poids de son corps, il m'attrape de nouveau par les cheveux pour m'empêcher de
bouger : je suis sa captive, et il s'apprête à me posséder.
— On va y aller très doucement cette fois, Anastasia. Et lentement, il me pénètre,
lentement, lentement,
jusqu'à ce qu'il soit complètement enfoui en moi. Je me distends, il me remplit,
impitoyable. C'est encore plus profond cette fois, encore plus délectable. Je geins tandis
qu'il ondule des hanches, se retire, attend un moment, s'enfonce à nouveau, encore et
encore. Ces pénétrations délibérément lentes, cette sensation intermittente d'être remplie...
je n'en peux plus, ça me rend folle.
— C'est tellement bon d'être en toi, gémit-il. Mon ventre commence à frémir. Il se retire.
— Non, bébé, pas tout de suite, murmure-t-il. Quand mes spasmes s'apaisent, il
reprend son délicieux va-et-vient.
— S'il te plaît.
Je ne suis pas certaine de pouvoir supporter ça longtemps. Mon corps est trop tendu, il
faut qu'il explose.
— Je veux que tu aies mal, bébé, murmure-t-il en poursuivant son exquise torture. Je
veux que demain, chaque fois que tu bouges, tu te rappelles que j'ai été en toi. Moi seul.
Tu es à moi.
Je gémis.
— S'il te plaît, Christian.
— Que veux-tu, Anastasia ? Dis-moi.
Je gémis de nouveau. Il se retire et me pénètre lentement en décrivant un mouvement
circulaire avec ses hanches.
— Dis-moi, répète-t-il.
— Toi, s'il te plaît.
Il accélère le rythme. La houle se lève dans mon ventre.
— Tu-es-si-douce, murmure-t-il entre chaque coup de rein. J'ai-envie-de-toi.
Je gémis.
— Tu-es-à-moi. Jouis pour moi, bébé ! rugit’il.
Ses mots me font basculer. Mon corps se convulsé autour de lui et je jouis en hurlant
son nom dans le matelas. Après deux coups de rein violents, Christian se fige, puis
s'effondre sur moi, le visage dans mes cheveux.
— Putain... Ana.
Il se retire aussitôt et roule de son côté du lit. Je remonte mes genoux contre ma
poitrine, exténuée, et bascule dans un profond sommeil.
Lorsque je me réveille, il fait encore noir. Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Je
m'étire sous la couette, délicieusement endolorie. Christian a disparu. Je m'assieds pour
contempler le panorama de la ville. Il y a moins de lumières dans les gratte-ciels et l'aube
commence à poindre. J'entends le piano. Bach, je crois.
Je m'enveloppe de la couette et remonte le couloir jusqu'à la grande pièce. Christian
joue du piano, torse nu, le visage aussi mélancolique que la musique. Appuyée contre le
mur au seuil du salon, je l'écoute, captivée. Il joue magnifiquement bien. Baigné par la
lumière dorée d'une lampe allumée près du piano alors que le reste de la pièce est plongé
dans l'obscurité, c'est comme s'il était dans sa propre petite bulle, intouchable... solitaire.
J'avance en silence, attirée par cette musique sublime et triste, en observant,
hypnotisée, ses longs doigts habiles courir sur les touches - ces doigts experts qui ont
caressé mon corps. Ce souvenir me fait rougir ; je tressaille en resserrant les cuisses. Il
lève les yeux sans que son visage trahisse la moindre émotion. S'arrêtant de jouer, il pose
ses mains sur ses cuisses.
— Désolée, dis-je, je ne voulais pas te déranger.
— Ce serait plutôt à moi de te faire mes excuses.
Il passe ses doigts dans ses cheveux et se lève. Son pantalon de pyjama descend sur ses
hanches... Oh mon Dieu. Ma bouche s'assèche quand il contourne le piano, nonchalant,
pour s'approcher de moi. Ses épaules larges, ses hanches minces, ses abdos qui ondulent
lorsqu'il marche... Il est vraiment à tomber.
— Tu devrais être au lit, me gronde-t-il.
— C'est magnifique, ce morceau. Bach ?
— Une transcription par Bach d'un concerto pour hautbois d'Alessandro Marcello.
— C'est sublime, mais tellement triste... Il sourit à demi.
— Au lit, m'ordonne-t-il. Tu vas être crevée demain.
— Quand je me suis réveillée, tu n'étais pas là.
— J'avais du mal à dormir. Je suis habitué à dormir seul.
Je n'arrive pas à deviner son humeur dans cette pénombre. Il me semble qu'il a l'air un
peu déprimé, peut-être à cause de la musique. Il pose son bras sur mes épaules pour me
ramener dans la chambre.
— Tu es vraiment doué. Tu joues depuis combien de temps ?
— Depuis l'âge de six ans.
J'imagine un beau petit garçon aux boucles cuivrées et aux yeux gris jouant une
musique trop triste pour lui et mon coeur fond.
— Tu te sens comment ? me demande-t-il une fois de retour dans la chambre.
Il allume une lampe de chevet.
— Très bien.
Nous regardons tous les deux en même temps la tache de sang sur les draps, preuve de
ma virginité perdue. Je rougis et resserre la couette sur mon corps.
— Voilà qui va donner à réfléchir à Mme Jones, marmonne Christian.
Il attrape mon menton et me renverse la tête pour me dévisager. Je ne l'avais pas encore
vu torse nu. D'instinct, je tends la main pour effleurer ses poils noirs. Aussitôt, il recule
d'un pas.
— Recouche-toi, dit’il sèchement, puis, plus doucement : Je vais m'allonger avec toi.
Je laisse retomber ma main. Je viens de me rendre compte que je n'ai jamais touché sa
poitrine. Il ouvre un tiroir, en sort un tee-shirt et le passe rapidement.
— Au lit, m'ordonne-t-il à nouveau.
Je me recouche en essayant d'éviter la tache de sang. Il s'allonge près de moi et me
prend dans ses bras, en cuiller, m'embrasse doucement les cheveux et inspire
profondément.
— Dors, ma douce Anastasia, murmure-t-il.
Je ferme les yeux, sans pouvoir chasser un reste de mélancolie. Christian Grey a
quelque chose de triste.


                                                                                                                        EL James

lundi 9 décembre 2013

CINQUANTE NUANCES DE GREY: CHAPITRE VII

La première chose que je remarque, c'est l'odeur, très agréable, mélange de cuir, de bois
et de cirage légèrement citronné. L'éclairage répand une lumière subtile et tamisée, créant
une ambiance de cocon dans cette vaste pièce aux murs et au plafond bordeaux, avec un
parquet en bois ciré. Une grande croix en acajou vernis en forme de « X », équipée de
menottes en cuir à chaque extrémité, occupe le mur face à la porte. Toutes sortes de
cordes, de chaînes et de cadenas scintillants pendent d'un grillage d'environ 2,5 mètres
carrés suspendu au plafond. Près de la porte, deux longs poteaux en bois ciré ornés de
sculptures compliquées sont fixés au mur : un assortiment de palettes, de fouets, de
cravaches et de curieux instruments à plumes y est accroché.
Près de la porte se trouve une grande commode en acajou aux tiroirs très peu profonds,
comme ceux où l'on range les spécimens dans les musées d'histoire naturelle. Je me
demande un instant ce qu'ils peuvent bien contenir. Mais est-ce que je tiens vraiment à le
savoir ? A l'autre bout de la pièce, un banc en cuir rembourré ; fixé au mur à côté du
banc, un porte-queues de billard où sont rangées des cannes de longueurs et de diamètres
différents. Dans le coin opposé de la pièce, une table massive en bois ciré de deux mètres
de long, avec des pieds sculptés et deux tabourets assortis.
Mais ce qui domine le décor, c'est un lit à baldaquin de style rococo de plus de deux
mètres de large, qui semble dater du xixe siècle. Des chaînes et des menottes sont
suspendues sous le baldaquin. Il n'y a pas de draps, rien qu'un matelas recouvert de cuir
rouge et des coussins en satin également rouge.
Un grand canapé en cuir sang de boeuf est tourné vers le lit. C'est curieux, ce canapé
face au lit - je souris intérieurement de trouver bizarre l'emplacement du canapé, alors que
c'est le meuble le plus banal de la pièce. Je lève les yeux vers le plafond. Des mousquetons
y sont disposés à intervalles irréguliers. Je me demande vaguement à quoi ils servent.
Bizarrement, ce bois, ces murs sombres, cet éclairage tamisé et ce cuir sang de boeuf
donnent à la pièce une allure plutôt douce et romantique... Je sais bien que c'est tout,
sauf romantique; mais, pour Christian, c'est peut-être ça, le romantisme.
Je me retourne. Comme je m'y attendais, il m'observe attentivement avec une expression
totalement impénétrable. Je m'avance dans la pièce ; il me suit. Le truc à plumes
m'intrigue. Je le touche timidement. En fait, ce que j'ai pris pour des plumes sont de très
fines lanières en daim avec de toutes petites perles en plastique au bout.
— Ça s'appelle un martinet.
Christian parle d'une voix basse et douce.
Un martinet... bon, d'accord. En fait, je crois que je suis en état de choc. Soit ma
conscience s'est fait la belle, soit elle a été frappée de mutisme, ou alors elle est tombée
raide morte, les quatre fers en l'air. Je peux observer, absorber, mais pas définir ce que je
ressens. Comment est-on censée réagir quand on découvre qu'un amant potentiel est
sadomasochiste? La peur... oui... c'est apparemment le sentiment qui prédomine en moi.
Mais ce n'est pas de Christian que j'ai peur : je ne pense pas qu'il me ferait du mal, en
tout cas pas sans mon consentement. Mais tant de questions se bousculent dans ma tête.
Pourquoi ? Comment ? Quand ? Avec qui ? Je m'avance vers le lit pour caresser l'une des
colonnes du baldaquin, très solide et d'une facture remarquable.

— Dites quelque chose, m'ordonne Christian avec une douceur trompeuse.
— Vous faites ça aux autres ? Ou ce sont les autres qui vous le font ?
Il esquisse un sourire. Amusé ou soulagé, je l'ignore.
— Les autres ?
Il cligne des yeux avant de formuler sa réponse.
— Je le fais aux femmes consentantes.
— Si vous avez des volontaires, pourquoi suis-je ici, moi ?
— Parce que je tiens beaucoup à faire ça avec vous. Pourquoi ? J'avance jusqu'au fond
de la pièce et je tapote machinalement le banc rembourré. Il aime faire mal aux femmes.
Cette idée me consterne.
— Vous êtes sadique ?
— Je suis un Dominant. Son regard gris est torride.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Que vous vous soumettriez à moi volontairement, en toutes choses.
Je fronce les sourcils en tentant de comprendre ce concept.
— Mais pourquoi ferais-je une chose pareille ?
— Pour me faire plaisir, chuchote-t-il en penchant la tête sur son épaule.
J'aperçois l'ombre d'un sourire.
Lui faire plaisir ? Il veut que je lui fasse plaisir ! Je crois que ma bouche est grande
ouverte. Faire plaisir à Christian Grey. Et tout d'un coup, je me rends compte que, oui,
c'est exactement ce que je veux. Qu'il soit ravi de moi. C'est une révélation.
— Autrement dit, je veux que vous désiriez me faire plaisir, reprend-il d'une voix
hypnotique.
— Et je m'y prends comment ?
J'ai la bouche sèche ; je regrette de n'avoir pas pris mon vin. D'accord, pour le plaisir,
j'ai pigé, mais je reste perplexe face à ce décor élisabéthain mi-boudoir, mi-salle de torture.
— J'ai des règles, et je tiens à ce que vous les respectiez, à la fois pour votre bien et pour
mon plaisir. Si je suis satisfait de la façon dont vous obéissez, vous serez récompensée. Si
vous me désobéissez, je vous punirai, afin que vous appreniez à les respecter.
Je jette un coup d'oeil au porte-cannes.
— Et tous ces trucs, ça sert à quoi ?
Je balaie la chambre d'un geste de la main.
— Ça fait partie de la prime de motivation. À la fois comme récompense et comme
punition.
— Donc, vous prenez votre pied en m'imposant votre volonté.
— Il s'agit de gagner votre confiance et votre respect, afin que vous me permettiez de
vous imposer ma volonté. Je trouverai beaucoup de plaisir, et même de joie, à vous
soumettre. Plus vous vous soumettrez, plus j'éprouverai de joie : l'équation est très simple.
— Et moi, qu'est-ce que j'y gagne ?
Il hausse les épaules, en ayant presque l'air de s'excuser.
— Moi.
Christian passe sa main dans ses cheveux en me contemplant.
— Vous ne montrez pas ce que vous ressentez, Anastasia, murmure-t-il, exaspéré.
Redescendons, je pourrai mieux me concentrer. C'est très troublant de vous voir ici.
Il me tend la main. Maintenant, j'hésite à la prendre.
Kate m'avait bien dit qu'il ne fallait pas lui faire confiance. Comment l'avait’elle deviné ?
Il représente en effet un danger pour moi, parce que je sais que je vais accepter. En même
temps, j'ai envie de fuir en hurlant cette pièce et tout ce qu'elle représente. Bref, je ne sais
plus où j'en suis.
— Je ne vais pas vous faire de mal, Anastasia. Je sais qu'il dit la vérité. Je prends sa
main.
— Si vous acceptez, je dois encore vous montrer ceci.
Avant de redescendre, il tourne à droite et remonte le couloir jusqu'au bout. La dernière
porte s'ouvre sur une chambre toute blanche avec un grand lit, froide et stérile, mais avec
une vue magnifique sur Seattle.
— Ce sera votre chambre. Vous pourrez la décorer comme vous voudrez, y mettre tout
ce dont vous aurez envie.
— Ma chambre ? Vous vous attendez que j'emménage chez vous ?
Je n'arrive pas à dissimuler mon horreur.
— Pas à plein temps. Seulement, disons, du vendredi soir au dimanche. Nous devons
discuter de tout cela, négocier. Si toutefois vous acceptez, ajoute-t-il d'une voix basse et
hésitante.
— Je dormirais ici ?
— Oui.
— Pas avec vous ?
— Non. Je vous l'ai déjà dit, je ne dors avec personne, sauf vous, quand vous êtes ivre
morte.
Je pince les lèvres. Voilà les deux aspects de sa personnalité que je n'arrive pas à
réconcilier : le Christian gentil et affectueux qui accourt à ma rescousse quand je suis ivre
morte et qui me soutient doucement pendant que je vomis dans les azalées, et ce monstre
avec ses fouets et ses chaînes.
— Et vous, vous dormez où ?
— Dans ma chambre, en bas. Venez, vous devez avoir faim.
— J'ai perdu l'appétit. On se demande bien pourquoi.
— Vous devez manger, Anastasia, me gronde-t-il. Me prenant par la main, il m'entraîne
vers l'escalier. De retour dans cette pièce trop vaste, je suis envahie par l'appréhension. Je
suis au bord du gouffre, et il faut que je décide si je me lance.
— Je sais parfaitement que je vous entraîne dans une voie obscure, Anastasia. C'est
pourquoi je tiens à ce que vous réfléchissiez. Vous devez avoir des questions, ajoute-t-il en
me lâchant la main pour se diriger vers le coin cuisine. En effet. Mais par où commencer ?
— Vous avez signé un accord de confidentialité ; vous pouvez me demander n'importe
quoi, je vous répondrai.
Debout devant le bar, je le regarde ouvrir le réfrigérateur pour en tirer une assiette de
fromages avec deux grosses grappes de raisin. Il pose l'assiette sur le plan de travail et
tranche une baguette de pain.
— Asseyez-vous.
Il désigne l'un des tabourets du bar. J'obéis : si j'accepte son offre, autant m'habituer
tout de suite. Bien qu'en fait il me donne des ordres depuis que je le connais.
— Vous avez parlé de papiers à signer.
— En effet.
— Quelles sortes de papiers ?
— Eh bien, à part l'accord de confidentialité, un contrat qui établit ce que nous ferons et
ne ferons pas. Je dois connaître vos limites, et il faut que vous connaissiez les miennes. Il
s'agit de rapports consensuels, Anastasia.
— Et si je ne veux pas aller plus loin ?
— C'est votre droit.
— Mais nous n'aurons aucune autre forme de rapport ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est le seul genre de rapport qui m'intéresse.
— Pourquoi ?
Il hausse les épaules.
— Je suis comme ça.
— Et comment êtes-vous devenu comme ça ?
— Comment devient-on ce qu'on est ? Difficile de répondre. Pourquoi certaines
personnes aiment-elles le fromage alors que d'autres le détestent ? Vous aimez le fromage
? Mme Jones, ma gouvernante, nous a préparé ceci pour notre souper.
Il tire de grandes assiettes blanches d'un placard et en pose une devant moi.
Voilà que nous parlons de fromage, maintenant... Merde alors.
— Quelles sont les règles auxquelles je dois obéir ?
— Nous les lirons ensemble lorsque nous aurons mangé.
Mangé ? Comment pourrais-je avaler une bouchée ?
— Je n'ai pas faim, vraiment.
— Vous allez manger.
Christian l'autoritaire... Je comprends mieux, maintenant.
— Vous voulez encore du vin ?
— Oui, s'il vous plaît.
Il me sert et vient s'asseoir à côté de moi. J'avale une gorgée en vitesse.
— Servez-vous, Anastasia.
Je prends une petite grappe de raisin. Ça, j'arriverai à l'avaler. Il plisse les yeux.
— Vous êtes comme ça depuis longtemps ?
— Oui.
— C'est facile, de trouver des femmes qui ont envie de faire ça ?
Il hausse un sourcil.
— Vous seriez étonnée, rétorque-t-il.
— Alors pourquoi moi ? Sincèrement, je ne comprends pas.
— Anastasia, je vous l'ai déjà expliqué. Il y a quelque chose en vous qui m'attire
irrésistiblement, dit’il avec un sourire ironique. Comme un papillon est attiré par la
flamme.
Sa voix s'assombrit.
— Je vous désire terriblement, surtout maintenant que vous avez recommencé à vous
mordiller la lèvre.
Il inspire profondément et déglutit.
Mon estomac fait la pirouette. Il me désire... d'une façon bizarre, certes, mais cet homme
magnifique, étrange et pervers me désire.
— Je crois que vous inversez les rôles, dans ce cliché, lui fais-je remarquer.
C'est moi qui suis le papillon, lui la flamme, et je vais me brûler. Je le sais.
— Mangez !
— Non. Je n'ai encore rien signé, alors je pense que je vais profiter encore un peu de ma
liberté, si ça ne vous dérange pas.
Son regard s'adoucit, il esquisse un sourire.
— Comme vous voudrez, mademoiselle Steele.
— Combien de femmes ?
J'ai posé la question sans préambules : je suis tellement curieuse.
— Quinze.
Tiens... moins que je ne croyais.
— Ça dure longtemps ?
— Avec certaines, oui.
— Avez-vous déjà fait mal à l'une d'entre elles ?
— Oui. Merde alors.
— Très mal ?
— Non.
— Allez-vous me faire mal ?
— Que voulez-vous dire par là ?
— Allez-vous m'infliger des douleurs physiques ?
— Je vous punirai lorsque vous l'aurez mérité, et ce sera douloureux, en effet.
Je vais tomber dans les pommes. J'avale une autre gorgée de vin - l'alcool me donnera
du courage. Je reprends :
— Et vous, vous a-t-on déjà fait mal ?
— Oui.
Là, ça m'étonne. Avant que je ne puisse l'interroger sur cette révélation, il m'interrompt :
— Allons parler dans mon bureau. Je veux vous montrer quelque chose.
Je ne sais plus où j'en suis. Comme une idiote, je m'imaginais que j'allais passer une
folle nuit de passion, et nous voilà en train de négocier ce contrat bizarre.
Je le suis dans une vaste pièce avec une fenêtre en verre du sol au plafond qui donne
sur un balcon. Il s'assoit derrière son bureau, me fait signe de m'installer en face de lui
dans un fauteuil en cuir et me remet un papier.
— Voici les règles. Elles sont susceptibles d'être modifiées. Elles font partie du contrat,
que vous pouvez également consulter. Lisez et nous en discuterons.
RÈGLES
Obéissance :
La Soumise obéira immédiatement et avec enthousiasme à tous les ordres donnés par le
Dominant. La Soumise acceptera toute activité sexuelle estimée opportune et agréable par
le Dominant, à l'exception des activités figurant dans la liste des limites à ne pas franchir
(Annexe 2). Sommeil :
La Soumise fera en sorte de dormir sept heures par nuit au minimum lorsqu'elle n'est
pas avec le Dominant.
Nourriture :
La Soumise mangera régulièrement les aliments prescrits pour rester bien portante
(Annexe 4). La Soumise ne grignotera pas entre les repas, à l'exception de fruits.
Vêtements :
Pour la durée du Contrat, la Soumise ne portera que des vêtements approuvés par le
Dominant. Le Dominant fournira un budget vestimentaire à la Soumise, que la Soumise
utilisera dans son intégralité. Le Dominant accompagnera la Soumise pour acheter des
vêtements lorsqu'il le jugera opportun. Si le Dominant l'exige, la Soumise portera pour la
durée du Contrat toutes les parures imposées par le Dominant, en présence du Dominant
ou à tout moment jugé opportun par le Dominant. Exercice :
Le Dominant fournira à la Soumise un coach personnel quatre fois par semaine pour
une séance d'une heure, aux moments qui conviendront au coach et à la Soumise. Ce
dernier rapportera au Dominant les progrès de la Soumise.
Hygiène personnelle/ Beauté :
La Soumise sera propre et rasée/épilée en tous temps. La Soumise se rendra dans
l'institut de beauté désigné par le Dominant aux moments choisis par lui et se soumettra à
tous les traitements qu'il jugera opportuns.
Sécurité personnelle :
La Soumise n'abusera pas de l'alcool, ne fumera pas, ne prendra pas de drogues et ne
s'exposera pas à des dangers inutiles.
Qualités personnelles :
La Soumise n'aura pas de relations sexuelles avec un autre que le Dominant. La
Soumise se comportera avec respect et pudeur en tous temps. Elle doit reconnaître que
son comportement a des conséquences directes sur la réputation du Dominant. Elle sera
tenue responsable de toute faute, méfait, ou inconduite commise en l'absence du
Dominant.
Toute infraction aux clauses ci-dessus entraînera une punition immédiate, dont la
nature sera déterminée par le Dominant.
C'est pas vrai, bordel !
— Des limites à ne pas franchir ?
— Oui. Le contrat doit préciser ce que vous ne voulez pas faire et ce que je ne veux pas
faire.
— Je n'aime pas beaucoup l'idée d'accepter de l'argent pour acheter des vêtements. Ça
me dérange.
Le mot « pute » me trotte dans la tête.
— J'ai envie de dépenser de l'argent pour vous. Laissez-moi vous acheter des vêtements.
Vous devrez m'accompagner dans des soirées, et je tiens à ce que vous soyez élégante. Je
suis sûr que votre salaire, lorsque vous trouverez du travail, ne vous suffira pas à vous
offrir le genre de tenues que je veux que vous portiez.
— Je ne serai pas obligée de les mettre quand je ne serai pas avec vous ?
— Non.
Bref, ce serait une espèce d'uniforme.
— Je ne veux pas faire de gym quatre fois par semaine.
— Anastasia, vous devez être souple, forte et endurante. Faites-moi confiance, vous
devez faire de la gym.
— Mais pas quatre fois par semaine. Pourquoi pas trois ?
— Je veux que vous fassiez quatre heures.
— Je croyais qu'on négociait ? Il pince les lèvres.
— D'accord, mademoiselle Steele, vous marquez un point. Si on disait trois fois une
heure et une fois une demi-heure ?
— Trois jours, trois heures. J'ai l'impression que vous allez me faire faire assez
d'exercice quand je serai ici.
Il a un sourire malicieux et ses yeux brillent, comme s'il était soulagé.
— Oui, en effet. Très bien. Vous êtes certaine que vous ne voulez pas faire un stage dans
mon entreprise ? Vous êtes une bonne négociatrice.
— Non, je ne crois pas que ce serait une bonne idée. Je regarde ses règles. M'épiler.
M'épiler quoi ? Tout ?
Pouah.
— Bon, maintenant, les limites. Voici les miennes. Il me tend une autre feuille de papier.
LIMITES À NE PAS FRANCHIR
Aucun acte impliquant le feu.
Aucun acte impliquant la miction, la défécation ou les produits qui en résultent.
Aucun acte impliquant les épingles, les couteaux, le Piercing ou le sang.
Aucun acte impliquant des instruments médicaux gynécologiques.
Aucun acte impliquant des enfants ou des animaux. Aucun acte qui laisserait sur la
peau des marques permanentes.
Aucun acte impliquant la suffocation.
Aucune activité impliquant un contact direct du corps avec un courant électrique.
Beurk. Il faut qu'il mette tout ça par écrit ? Aucune personne saine d'esprit ne voudrait
prendre part à ce genre d'activité, il me semble. Maintenant, j'ai un peu mal au coeur.
— Avez-vous quelque chose à ajouter ? dit’il gentiment.
Au secours ! Je sèche complètement. Il me regarde en fronçant les sourcils.
— Y a-t’il quelque chose que vous refuseriez de faire ?
— Je ne sais pas.
Je me tortille en me mordillant la lèvre.
— Je n'ai jamais rien fait de ce genre.
— Enfin, vous avez bien eu des relations sexuelles, y a-t’il quelque chose qui ne vous a
pas plu ?
Pour la première fois depuis des siècles, il me semble, je rougis.
— Vous pouvez me parler, Anastasia. Nous devons être honnêtes l'un envers l'autre,
sinon ça ne marchera pas entre nous.
Je me tortille de nouveau en fixant mes doigts noués.
— Dites-moi, m'ordonne-t-il.
— Eh bien... je n'ai jamais eu de relations sexuelles, alors je n'en sais rien.
J'ai une petite voix. Je lève les yeux vers lui et il me dévisage, bouche bée, figé, livide.
— Jamais ? chuchote-t-il.
Je secoue la tête.
— Vous êtes vierge ?
Je hoche la tête en rougissant encore. Il ferme les yeux. On dirait qu'il compte jusqu'à
dix. Quand il les rouvre, il est furieux.
— Putain, mais pourquoi vous ne m'avez rien dit ?


                                                                                                                  EL James

vendredi 29 novembre 2013

CINQUANTE NUANCES DE GREY: CHAPITRE VI

Christian m'ouvre la portière de son Audi noire 4 x 4 . C'est un tank. Il n'a pas fait
allusion à son accès de passion dans l'ascenseur. Dois-je aborder le sujet ou bien faire
comme s'il ne s'était rien passé ? Mon premier vrai baiser me semble irréel ; à chaque
minute qui s'écoule, il prend une dimension toujours plus mythique, comme les légendes
des chevaliers de la Table ronde ou de l'Atlantide. Ça n'est pas arrivé. J'ai dû tout
imaginer. Non. Je touche mes lèvres encore meurtries. C'est vraiment arrivé, j'en suis
certaine. Je suis une autre femme. Je désire cet homme à la folie, et il m'a désirée.
Mais Christian est redevenu poli et distant. Je n'y comprends rien.
Il sort la voiture en marche arrière de sa place de parking et allume la sono. L'habitacle
se remplit d'une musique enchanteresse, deux voix de femmes. Waouh... dans l'état de
bouleversement où je suis, elle me remue tellement que j'en ai des frissons. Christian
prend Southwest Park Avenue. Il conduit avec une assurance nonchalante.
— C'est quoi, ce morceau ?
— Le « Duo des fleurs » de l'opéra Lakmé de Delibes. Vous aimez ?
— C'est sublime.
— En effet.
Il sourit en me jetant un coup d'oeil et, pendant une seconde, il fait son âge : jeune,
insouciant, beau à mourir. Et si c'était ça, la clé ? La musique ? J'écoute ces voix
angéliques qui m'enjôlent.
— Je peux l'écouter encore ?
— Bien sûr.
Christian appuie sur un bouton et la musique me caresse de nouveau, assaut délicat,
lent et doux sur mes sens.
— Vous aimez la musique classique ? lui dis-je en espérant apprendre quelque chose
sur lui.
— J'ai des goûts éclectiques, Anastasia. Ils vont de Thomas Tallis aux Kings of Léon.
Tout dépend de mon humeur. Et vous ?
— Moi aussi. Même si je ne connais pas Thomas Tallis. Il se tourne vers moi un instant.
— Je vous ferai écouter ça un de ces jours. C'est un compositeur anglais du xve siècle.
Époque Tudor. Musique chorale d'église. Ça fait très ésotérique, comme ça, je sais, mais
c'est magique.
Il appuie sur un bouton et les Kings of Léon se mettent à chanter. Hum... Ça, je connais.
Sex on fire : un choix pertinent. La musique est interrompue par une sonnerie de
téléphone. Christian presse un bouton sur le volant.
— Grey.
Une voix rauque et désincarnée surgit des haut-parleurs.
— Monsieur Grey, ici Welch. J'ai l'information que vous m'avez demandée.
— Très bien. Envoyez-moi un mail. Autre chose ?
— Non, monsieur.
L'appel prend fin et la musique revient. Ni merci ni au revoir. Je suis heureuse de ne
jamais avoir envisagé de travailler pour lui. Rien que l'idée me fait trembler. Il est trop
autoritaire et froid avec ses employés. La musique est de nouveau interrompue par le
téléphone.
— Grey.
— L'accord de confidentialité vous a été envoyé par mail, monsieur Grey, annonce une
voix féminine.
— Très bien, Andréa. Ce sera tout.
— Bonne journée, monsieur.
Christian raccroche en appuyant sur le bouton du volant. La musique revient
brièvement avant que le téléphone ne sonne de nouveau. Qu'est-ce que c'est emmerdant...
C'est ça, sa vie ? Des coups de fil à tout bout de champ ?
— Grey.
— Salut, Christian ! Alors, tu t'es envoyé en l'air ?
— Salut, Elliot. Je suis sur haut-parleur et je ne suis pas seul dans la voiture, soupire
Christian.
— Tu es avec qui ? Christian lève les yeux au ciel.
— Anastasia Steele.
— Salut, Ana ! Ana ?
— J'ai beaucoup entendu parler de toi, murmure Elliot d'une voix suggestive.
Christian fronce les sourcils :
— Ne crois pas un mot de ce que Kate a pu te raconter sur elle, rétorque-t-il.
Elliot éclate de rire.
— Je raccompagne Anastasia chez elle, dit Christian en insistant sur mon prénom. Tu
veux que je te ramène en ville ?
— Ouais.
— A tout de suite.
Christian raccroche et la musique revient.
— Pourquoi tenez-vous à m'appeler Anastasia ?
— Parce que c'est votre prénom.
— Je préfère Ana.
— Ah bon, vraiment ?
Nous sommes presque arrivés chez moi.
— Anastasia, répète-t-il, songeur.
Je le foudroie du regard mais il fait comme s'il n'avait rien remarqué.
— Ce qui s'est passé dans l'ascenseur... ça ne se reproduira plus, à moins d'être
prémédité, reprend-il.
Il se range devant mon duplex. Je me rends compte un peu tard qu'il ne m'a pas
demandé où j'habitais, et pourtant il le sait. Il est vrai qu'il m'a envoyé les livres. Après
tout, il est capable de traquer les appels de portable et de piloter un hélicoptère.
Je boude. Pourquoi ne veut-il plus m'embrasser ? Je ne comprends pas. Il descend de
voiture pour m'ouvrir la portière, gentleman comme toujours - sauf lors de ces rares et
précieux instants dans l'ascenseur. Le souvenir de sa bouche sur la mienne me fait rougir,
et tout d'un coup je me rends compte que je n'ai pas pu le toucher. J'avais envie de passer
les doigts dans ses cheveux rebelles, mais j'en étais incapable. J'en suis rétrospectivement
frustrée.
— J'ai aimé ce qui s'est passé dans l'ascenseur.
J'ai l'impression que mes paroles le troublent, mais je fais comme si de rien n'était en
me dirigeant vers la porte d'entrée.
Kate et Elliot sont assis à la table de la salle à manger. Les livres à quatorze mille dollars
ont été rangés. Kate, l'air à la fois sexy et débraillée, affiche un sourire béat qui ne lui
ressemble pas du tout. Christian me suit dans le salon et malgré son sourire « j'ai pris mon
pied toute la nuit », Kate lui adresse un regard soupçonneux.
— Salut, Ana.
Elle se lève d'un bond pour m'étreindre, puis me tient à bout de bras pour m'examiner,
fronce les sourcils et se tourne vers Christian.
— Bonjour Christian, lâche-t-elle, vaguement hostile.
— Mademoiselle Kavanagh, répond-il, raide et cérémonieux.
— Christian, appelle-la Kate, grogne Elliot.
— Kate.
Christian incline la tête poliment. Elliot sourit, se lève et me serre dans ses bras à son
tour.
— Salut, Ana.
Avec son sourire chaleureux et son regard bleu pétillant, il m'est aussitôt sympathique.
Manifestement, il ne ressemble en rien à Christian, mais il est vrai que ce sont tous les
deux des enfants adoptés.
— Salut, Elliot.
En lui souriant, je me rends compte que je mordille ma lèvre inférieure.
— Elliot, il faut qu'on y aille, dit doucement Christian.
— D'accord.
Elliot se tourne vers Kate et l'attire dans ses bras pour l'embrasser longuement. Bon
sang... prenez une chambre ! Je regarde mes pieds, gênée, puis je jette un coup d'oeil à
Christian qui m'observe attentivement. Pourquoi ne peut-il pas m'embrasser comme ça ?
Elliot, qui embrasse toujours Kate, la renverse en arrière jusqu'à ce que ses cheveux
touchent le sol.
— À plus, bébé.
Kate fond. Je ne l'ai jamais vue fondre. Les mots « avenante » et « docile » me traversent
l'esprit. Kate, docile ? Ça alors, Elliot doit vraiment être un bon coup. Christian lève les
yeux au ciel, puis me fixe avec une expression indéfinissable, peut-être légèrement
amusée. Il cale derrière mon oreille une mèche qui s'est échappée de ma queue-de-cheval
et ce contact me coupe le souffle ; j'incline la tête vers ses doigts. Son regard s'adoucit, et il
caresse ma lèvre inférieure de son pouce. Mon sang brûle mes veines. Puis, trop vite, il
retire sa main.
— À plus, bébé, murmure-t-il.
Je suis obligée de rire parce que ça ne lui va pas du tout de dire ça, mais même si je
sais qu'il plaisante, ce mot doux me remue profondément.
— Je passe vous prendre à 20 heures.
Il se dirige vers la porte, suivi d'Elliot qui se retourne pour souffler un baiser à Kate.
J'éprouve un pincement de jalousie.
— Alors, ça y est ? me demande Kate, qui trépigne de curiosité, tandis que nous les
regardons monter dans la voiture et s'éloigner.
— Non, dis-je sèchement en espérant la faire taire. Mais toi, oui, ça crève les yeux.
Je ne peux pas m'empêcher de l'envier. Kate réussit toujours à avoir son homme. Elle
est irrésistible, belle, sexy, drôle, effrontée... tout ce que je ne suis pas. Mais son sourire
est contagieux.
— Et je le revois ce soir.
Incapable de contenir sa joie, elle applaudit et saute sur place comme une petite fille, et
je ne peux pas m'empêcher d'être heureuse pour elle. Kate, amoureuse... ça va être
intéressant.

— Christian m'emmène à Seattle ce soir.
— Seattle ?
— Oui.
— Alors tu vas peut-être y passer ?
— Je l'espère.
— Donc, il te plaît.
— Oui.
— Assez pour...
— Oui.
Elle hausse les sourcils.
— Eh ben dis donc. Ana Steele qui craque enfin pour un homme, et c'est pour Christian
Grey, le millionnaire le plus sexy du monde, excusez du peu.
— Évidemment, il n'y a que son argent qui m'intéresse !
Nous pouffons de rire.
— Et ce chemisier, c'est nouveau, non ?
Je lui raconte les détails palpitants de ma nuit.
— Il t'a embrassée ? me demande-t-elle en se faisant du café.
Je rougis.
— Une fois.
— Une fois ?
Je hoche la tête, honteuse.
— Il est très réservé. Elle fronce les sourcils.
— Bizarre.
— Bizarre, le mot est faible.
— Il faut que tu sois absolument irrésistible ce soir, annonce-t-elle d'un air déterminé.
— Il faut surtout que je sois au boulot dans une heure.
— Ça nous donne largement assez de temps. Allez. Kate me prend par la main et
m'entraîne dans sa chambre.
La journée traîne en longueur chez Clayton's bien que nous soyons occupés. Je passe
deux heures à regarnir les rayons après la fermeture du magasin, tâche machinale qui me
donne trop de temps pour réfléchir. Je n'en ai pas eu l'occasion de la journée.
Sous la supervision de Kate, mes jambes et mes aisselles ont été rasées, mes sourcils
épilés, et je me suis fait un gommage de la tête aux pieds, expérience des plus
déplaisantes. Mais Kate m'assure que c'est à cela que les hommes s'attendent de nos
jours. Et à quoi d'autre s'attendra Christian ? Kate se méfie de lui, sans savoir pourquoi
au juste. Il a fallu que je lui promette de lui envoyer un SMS dès que j'arriverais à Seattle.
Je ne lui ai pas parlé de l'hélico : ça la ferait flipper.
Je dois aussi m'occuper du cas de José. Il m'a laissé trois messages, m'a appelée sept
fois sur mon portable et deux fois à la maison. Kate a été très vague quant à l'endroit où je
me trouvais. Il sait sûrement qu'elle me couvre, car Kate n'est jamais vague. Mais j'ai
décidé de le laisser mariner. Je suis encore trop fâchée contre lui.
Christian a parlé de papiers à signer : plaisante-t-il ou va-t’il vraiment falloir que je
signe un document ? J'ai beau me creuser la tête, je ne vois pas ce que ça peut être, et ça
m'énerve d'autant plus que j'ai le trac. Ce soir, c'est le grand soir ! Après avoir attendu si
longtemps, suis-je enfin prête ? Ma déesse intérieure me foudroie du regard en tapant de
son petit pied. Elle est prête depuis des années, et elle est prête à tout avec Christian
Grey. Mais je ne comprends toujours pas ce qu'il me trouve... moi, Ana Steele, si banale -
ça n'a aucun sens.
Comme prévu, il est ponctuel. Il sort de l'Audi pour m'ouvrir la portière et me sourit
chaleureusement.
— Bonsoir, mademoiselle Steele.
— Monsieur Grey.
J'incline poliment la tête en grimpant sur le siège arrière. Taylor est au volant.
— Bonsoir, Taylor.
— Bonsoir, mademoiselle Steele.
Sa voix est courtoise et professionnelle. Christian monte à côté de moi, me prend la
main et la presse doucement : rien que de le toucher, je suis remuée de la tête aux pieds.
— Comment a été votre journée ? me demande-t-il.
— Interminable.
— Moi aussi, j'ai trouvé le temps long.
— Vous avez fait quoi ?
— Je suis parti en randonnée avec Elliot.
Son pouce caresse le dos de ma main : mon coeur rate un battement et ma respiration
s'accélère. Comment arrive-t’il à me faire un tel effet ? Il lui suffît de toucher une toute
petite parcelle de mon corps pour que mes hormones se déchaînent.
L'héliport n'est pas loin et nous y parvenons en un rien de temps. Je me demande où se
trouve ce fameux hélicoptère. Nous sommes dans une zone construite, et même moi, je
sais que les hélicoptères ont besoin d'espace pour décoller et atterrir. Taylor se gare,
descend et m'ouvre la portière. Christian me rejoint aussitôt et me reprend la main.
— Prête ? me demande-t-il.
Je hoche la tête et j'ai envie de dire « à tout », mais je n'arrive pas à parler tant je suis
nerveuse et excitée.
— Taylor.
Il adresse un petit signe de tête au chauffeur et nous entrons dans l'édifice. Un
ascenseur ! Le souvenir de notre baiser revient me hanter. Je n'ai pensé qu'à ça toute la
journée en rêvassant à la caisse. Par deux fois, M. Clayton a dû me ramener sur terre.
Christian me regarde avec un sourire en coin. Il pense à la même chose que moi.
— Il n'y a que trois étages, dit’il sèchement, mais l'oeil pétillant.
Il est télépathe, ou quoi ?
Je tente de rester impassible quand nous entrons dans l'ascenseur. Dès que les portes
se referment, l'étrange courant électrique qui crépite entre nous m'ensorcèle de nouveau.
Je ferme les yeux, tentant en vain de l'ignorer. Cinq secondes plus tard, les portes
s'ouvrent sur le toit de l'immeuble où est posé un hélico blanc orné de GREY
ENTERPRISES HOLDINGS, INC. en lettres bleues, et du logo de la société. Ça ne serait
pas de l'abus de bien social, ça ?
Il me conduit dans un petit bureau où est installé un vieux bonhomme.
— Voici votre plan de vol, monsieur Grey. Toutes les vérifications préalables sont faites.
L'appareil est prêt. Vous pouvez décoller.
— Merci, Joe.
Christian lui sourit chaleureusement.
Ainsi, certaines personnes ont tout de même droit aux égards de Christian ? Ce vieux
bonhomme n'est peut-être pas son employé. Je le fixe, épatée.
— On y va, dit Christian.
L'hélicoptère est bien plus gros que je pensais. Je m'attendais à une version roadster,
mais il a au moins sept sièges. Christian ouvre la porte et m'indique un siège à l'avant.

— Asseyez-vous et ne touchez à rien, m'ordonne-t-il. Il referme la porte en la claquant.
Heureusement que le toit est éclairé, autrement j'aurais du mal à voir à l'intérieur du
cockpit. Je prends place sur le siège qu'il m'a indiqué et il s'accroupit à côté de moi pour
me passer un harnais à quatre points d'attache dont toutes les sangles se connectent dans
une boucle centrale. Il resserre les deux sangles supérieures, ce qui m'immobilise presque
entièrement. Il est tellement près de moi, tellement concentré sur ce qu'il fait. Si je pouvais
me pencher, j'aurais le nez dans ses cheveux - il sent le propre, le frais, c'est divin - mais je
suis fermement ligotée à mon siège. Il me regarde en souriant, comme s'il savourait une
éternelle petite plaisanterie comprise de lui seul. Il est si près que c'en est un supplice. Je
retiens mon souffle quand il tire sur l'une des sangles supérieures.
— Maintenant, vous ne pouvez plus vous échapper. Respirez, Anastasia, ajoute-t-il
doucement.
Il me caresse la joue et fait glisser ses longs doigts jusqu'à mon menton, qu'il attrape
entre le pouce et l'index. Il se penche vers moi et pose sur mes lèvres un petit baiser chaste
qui me laisse pantelante, le ventre crispé par ce contact exaltant et inattendu.
— J'aime bien ce harnais, chuchote-t-il. Quoi ?
Il s'assied à côté de moi et passe son propre harnais avant de s'engager dans une
procédure interminable : il vérifie des jauges, actionne des tas de manettes et de boutons
dans un assortiment insensé de cadrans et de voyants clignotant. Tout le tableau de bord
s'illumine.
— Mettez votre casque, me dit’il en m'indiquant des écouteurs.
Les pales du rotor se mettent à tourner avec un bruit assourdissant. Il met son propre
casque et continue d'actionner des manettes.
— J'effectue les vérifications avant décollage.
Sa voix désincarnée me parvient à travers les écouteurs. Je me tourne pour lui sourire.
— Vous savez ce que vous faites, au moins ? Il me sourit à son tour.
— J'ai ma licence de pilote depuis quatre ans, Anastasia. Vous êtes en sécurité avec
moi.
Il m'adresse un sourire féroce.
— En tout cas, tant que nous sommes dans les airs, ajoute-t-il avec un clin d'oeil.
Un clin d'oeil ? Christian ?
— Prête ?
Je hoche la tête, les yeux comme des soucoupes.
— O.K., tour de contrôle. PDX, ici Charlie Tango Golf-Golf Echo Hôtel, paré au
décollage. Merci de confirmer. Terminé.
— Ici PDX, Charlie Tango, décollage autorisé. Procédez à un quatre mille, direction zéro
un zéro, terminé.
— Bien reçu, contrôle, Charlie Tango paré, terminé. On y va, ajoute-t-il à mon intention,
et l'hélicoptère s'élève lentement dans les airs.
Peu à peu, les lumières de Portland s'estompent jusqu'à ne plus être que de petites
étoiles scintillantes qu'on contemplerait depuis l'intérieur d'un aquarium. Par cette nuit
sans lune, dès qu'on a pris de l'altitude, il n'y a plus rien à voir.
— C'est étrange, non ?
La voix de Christian résonne dans mes oreilles.
— Comment savez-vous que vous allez dans la bonne direction ?
Il désigne le GPS.
— L'Eurocopter EC135 est l'un des plus sûrs de sa catégorie. Il est équipé pour les vols
de nuit.

Il me jette un coup d'oeil et sourit.
— Il y a une hélistation sur le toit de mon immeuble. C'est là que nous allons nous
poser.
Ainsi, il habite un immeuble équipé d'une hélistation. Décidément, on ne joue pas dans
la même catégorie. Son visage est doucement éclairé par les lumières du tableau de bord.
Pendant qu'il consulte les différents cadrans, je contemple ses traits en douce. Il a un
profil superbe, nez droit, mâchoire carrée - j'aimerais faire courir ma langue le long de sa
mâchoire. Il ne s'est pas rasé et sa repousse de barbe rend cette perspective doublement
affriolante. Hum... J'aimerais sentir cette rudesse sur ma langue, mes doigts, mon visage.
— La nuit, on vole à l'aveugle. Il faut se fier aux instruments, m'explique-t-il,
interrompant ma rêverie érotique.
— C'est long, ce vol ? dis-je, légèrement haletante Je ne pensais pas au sexe, mais non,
pas du tout.
— Moins d'une heure. Nous avons le vent dans le dos.
Hum, Seattle en moins d'une heure... Pas étonnant que nous ayons pris l'hélico. Ainsi,
dans moins d'une heure, ce sera la grande révélation. Tous les muscles de mon ventre se
crispent. J'ai des papillons dans l'estomac. Quelle surprise me réserve-t-il ?
— Ça va, Anastasia ?
— Oui.
Je ne peux rien ajouter tant je suis nerveuse. Je crois qu'il me sourit, mais j'ai du mal à
voir dans le noir. Christian actionne une autre manette.
— PDX, ici Charlie Tango à un quatre mille, terminé. Il échange des informations avec la
tour de contrôle.
D'après ce que je comprends, nous sortons de l'espace aérien de l'aéroport de Portland
pour entrer dans celui de l'aéroport international de Seattle.
— Bien reçu, Sea-Tac, en stand-by, terminé... Regardez, là-bas, me dit’il en désignant
un petit point lumineux au loin. C'est Seattle.
— C'est comme ça que vous vous y prenez pour impressionner les femmes ? « Venez
faire un tour dans mon hélicoptère » ?
Je suis sincèrement curieuse.
— Je n'ai jamais emmené de femme à bord de cet appareil, Anastasia. C'est encore une
première pour moi.
Ça alors. Je ne m'attendais pas à cette réponse. Encore une première ? Ah oui, parce
qu'il a dormi avec moi.
— Vous êtes donc impressionnée, Anastasia ?
— Je suis ébahie, Christian. Il sourit.
— Ébahie ?
L'espace d'un instant, il a de nouveau son âge. Je hoche la tête.
— Vous êtes tellement... compétent.
— Merci, mademoiselle Steele.
Je crois que ça lui fait plaisir, mais je n'en suis pas sûre.
Nous volons en silence un moment. La tache lumineuse de Seattle s'agrandit peu à peu.
— Tour de Sea-Tac à Charlie Tango. Plan de vol à Escala en place. Veuillez procéder.
Mettez-vous en stand-by. Terminé.
— Ici Charlie Tango, bien reçu, Sea-Tac. En stand-by, terminé.
— Vous adorez faire ça, ça se voit.
— Quoi ?
Il m'adresse un coup d'oeil perplexe dans la pénombre.

— Piloter.
— Ça exige du self-control et de la concentration... Tout ce que j'aime. Mais ce que je
préfère, c'est le vol à voile.
— Le vol à voile ?
— Oui. Le planeur.
Des loisirs onéreux. Je me rappelle qu'il m'avait expliqué ça lors de l'interview. Moi,
j'aime la lecture et, de temps en temps, je vais au cinéma.
— Charlie Tango, à vous, terminé.
La voix désincarnée du contrôleur aérien interrompt ma rêverie. Christian répond, calme
et assuré. Seattle se rapproche. Nous sommes parvenus aux abords de la ville. C'est
absolument magnifique, Seattle de nuit vu du ciel...
— C'est beau, non ? murmure Christian.
Je hoche la tête, enthousiaste. On dirait un décor de cinéma géant, par exemple celui du
film préféré de José,
Blade Runner. Tiens, à propos... Le souvenir de la tentative de baiser de José me
taraude. Je commence à me trouver un peu cruelle de ne pas l'avoir rappelé. Mais bon, ça
peut attendre jusqu'à demain... non ?
— Nous arrivons dans quelques minutes.
Tout d'un coup, le sang me bat dans les oreilles, mon coeur s'affole et une bouffée
d'adrénaline envahit mon corps. Christian recommence à parler à la tour de contrôle, mais
je n'écoute plus. Je pense que je vais m'évanouir. Mon destin est entre ses mains.
Nous survolons des immeubles ; droit devant, je distingue un gratte-ciel équipé d'une
hélistation, avec « Escala » peint en blanc sur le toit de l'édifice. Il se rapproche de plus en
plus, grandissant comme mon angoisse. Je suis sûre qu'il ne me trouvera pas à la
hauteur. Je regrette de ne pas avoir emprunté une robe à Kate, mais avec mon jean noir,
mon chemisier vert menthe et la veste noire de Kate, je suis tout de même assez chic. Je
m'agrippe de plus en plus fort au bord de mon siège. Ça va aller.
L'hélicoptère ralentit et vole sur place avant de se poser sur le toit de l'édifice. J'ai
l'estomac noué, sans savoir si c'est parce que je suis impatiente, paniquée ou soulagée
d'être arrivée vivante. Christian coupe le contact ; les pales ralentissent jusqu'à ce que je
n'entende plus que le bruit de mon propre souffle. Il retire son casque et tend le bras pour
me retirer le mien.
— On y est, dit’il doucement.
Son visage est à demi plongé dans l'ombre, à demi éclairé par les feux d'approche.
Chevalier noir, chevalier blanc : c'est une bonne métaphore pour Christian. Il a l'air tendu.
Sa mâchoire est crispée. Il défait son harnais, puis le mien. Son visage n'est qu'à quelques
centimètres.
— Vous n'êtes pas obligée de faire ce que vous ne voulez pas faire. Vous le savez, n'estce
pas ?
Il parle d'une voix sérieuse, presque désespérée ; son regard exprime une telle passion
que j'en suis désarçonnée.
— Je ne ferai rien que je ne veux pas faire, Christian.
En prononçant ces mots, je ne suis pas très convaincue : en ce moment précis, je ferais
sans doute n'importe quoi pour cet homme. Mais ça le calme.
Il me regarde d'un air circonspect, puis, bien qu'il soit très grand, se glisse
gracieusement jusqu'à la porte pour l'ouvrir. Il sort d'un bond, attend que je le suive et
prend ma main pour m'aider à descendre. Le vent est violent, et l'idée de marcher au
sommet d'un immeuble de trente étages sans garde-fou me fait peur. Christian m'enlace
Cinquante Nuances de Grey
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par la taille et m'attire contre lui.
— Venez, hurle-t-il pour se faire entendre malgré les bourrasques.
Il m'entraîne vers un ascenseur et, après avoir composé un code sur un clavier, les
portes s'ouvrent. Il fait chaud dans la cabine ; toutes les parois sont en miroir de sorte je
peux voir Christian se réfléchir à l'infini dans quelque direction que je me tourne : le plus
merveilleux, c'est qu'il me tient aussi dans ses bras à l'infini. Christian compose un autre
code, les portes se referment et la cabine descend.
Quelques instants plus tard, nous nous retrouvons dans un vestibule tout blanc dont
les murs sont couverts de tableaux, au milieu duquel trône une grande table ronde en bois
sombre ornée d'un gigantesque bouquet de fleurs blanches. Christian ouvre une porte
double donnant sur un couloir, blanc également, qui débouche sur un espace à double
hauteur de plafond - « gigantesque », c'est peu dire - dont un des murs, tout en verre,
donne sur un balcon qui domine Seattle.
À droite, un imposant canapé en forme de « U » où dix adultes tiendraient à l'aise fait
face à une cheminée moderne en inox - ou en platine, si ça se trouve - dans laquelle une
flambée brûle doucement. A gauche, près de l'entrée, le coin cuisine, avec des plans de
travail en bois sombre et un bar pour six personnes.
Près du coin cuisine, devant le mur en verre, une table de seize places. Dans un coin,
un piano à queue. Tiens donc... il joue du piano. Avec sa débauche d'oeuvres d'art de
toutes les tailles et de toutes les formes, cet appartement ressemble plus à une galerie qu'à
un lieu de vie.
— Puis-je prendre votre veste ? me demande Christian.
Je secoue la tête. J'ai encore froid.
— Vous voulez boire quelque chose ?
Après hier soir ? Il plaisante, ou quoi ? Une seconde, je songe à lui demander une
margarita, mais je n'en ai pas le culot.
— Je vais prendre un verre de vin blanc. Vous m'accompagnez ?
— Oui, s'il vous plaît.
Je m'avance jusqu'au mur en verre, qui s'ouvre sur le balcon par une porte en
accordéon. Seattle brille de tous ses feux. Je retourne vers le coin cuisine alors que
Christian débouche une bouteille de vin. Il a retiré sa veste.
— Pouilly Fumé, ça vous va ?
— Je ne connais rien au vin, Christian. Je suis sûre que ce sera parfait.
Ma voix est douce et hésitante. Mon coeur bat la chamade. J'ai envie de m'enfuir. Il est
riche. Sérieusement, outrancièrement riche, sans doute autant que Bill Gates. Qu'est-ce
que je fous ici ? Tu sais très bien ce que tu fous ici, ricane ma conscience. En effet : je veux
coucher avec Christian Grey.
— Tenez.
Il me tend un verre de vin. Même les verres font riche... ils sont lourds, en cristal, de
style contemporain. Je goûte : le vin est léger, frais et délicieux.
— Vous ne dites plus rien, vous ne rougissez même pas. D'ailleurs, je ne vous ai jamais
vue aussi pâle, Anastasia. Avez-vous faim ?
Je secoue la tête. Ce n'est pas de nourriture que j'ai faim.
— C'est très grand, chez vous.
— C'est grand, acquiesça-t-il, l'oeil pétillant.
Je bois une autre gorgée de vin.
— Vous jouez ? dis-je en désignant le piano du menton.
— Oui.
— Bien ?
— Oui.
— Évidemment. Y a-t’il des choses que vous ne fassiez pas bien ?
— Quelques-unes.
Il boit une gorgée de vin sans me quitter des yeux. Je sens son regard me suivre quand
je me retourne pour examiner la pièce. En fait, « pièce » n'est pas le bon mot. Ceci n'est
pas une pièce : c'est une déclaration d'intention.
— Voulez-vous vous asseoir ?
Je hoche la tête. Me prenant par la main, il me conduit vers le grand canapé. Tout d'un
coup, je songe que j'éprouve la même chose que Tess lorsqu'elle découvre le manoir du
célèbre Alec d'Urberville. Cette idée me fait sourire.
— Qu'est-ce qui vous amuse ?
Il s'assied à côté de moi et se tourne pour me faire face. Accoudé au dossier du canapé,
il pose la tête dans sa main droite.
— Pourquoi m'avez-vous offert Tess d'Urberville ? Christian me regarde fixement un
moment. Je crois que ma question l'a pris de court.
— Vous m'aviez dit que vous aimiez Thomas Hardy.
— C'est la seule raison ?
Même moi, j'entends à quel point j'ai l'air déçue. Il pince les lèvres.
— Ça m'a semblé approprié. Je pourrais vous mettre sur un piédestal comme Angel
Clare ou bien vous avilir comme Alec d'Urberville, murmure-t-il, l'oeil sombre et menaçant.
Je soutiens son regard.
— S'il n'y a que ça comme choix, je choisis d'être avilie. Ma conscience me dévisage,
abasourdie. Christian aussi.
— Anastasia, arrêtez de vous mordiller la lèvre, s'il vous plaît. Ça me déconcentre. Vous
ne savez pas de quoi vous parlez.
— C'est pour ça que je suis ici. Il fronce les sourcils.
— Vous permettez que je m'absente un instant ?
Il disparaît deux minutes dans une autre pièce au bout du salon, et en revient avec un
document.
— Ceci est un accord de confidentialité. Mon avocat y tient, m'explique-t-il en haussant
les épaules - il a quand même l'élégance d'avoir l'air un peu gêné.
Il me le remet. Je suis profondément perplexe.
— Si vous choisissez l'option deux, l'avilissement, vous devrez signer ceci.
— Et si je ne signe pas ?
— Alors ce sera le piédestal d'Angel Clare.
— Que signifie cet accord ?
— Que vous ne pourrez rien révéler de ce qui aura lieu entre nous. Rien, à personne.
Je le dévisage, incrédule. Bordel de merde, alors c'est grave, vraiment grave, ce qui me
rend d'autant plus curieuse d'avoir le fin mot de l'histoire.
— Très bien, je signe. Il me tend un stylo.
— Vous ne lisez pas avant ?
— Non.
Il fronce les sourcils.
— Anastasia, il faut toujours lire avant de signer.
— Christian, ce que vous ne comprenez pas, c'est que je ne parlerai de nous à personne.
Pas même à Kate. Alors peu importe que je signe cet accord. Si vous y tenez, vous ou votre
avocat, alors très bien. Je signe.

Il me contemple et hoche gravement la tête.
— Bien raisonné, mademoiselle Steele.
Je signe sur la ligne pointillée des deux exemplaires et je lui en rends un. Pliant l'autre,
je le glisse dans mon sac et j'avale une grande gorgée de vin. Je me donne des airs de
bravoure mais je n'en mène pas large.
— Donc, vous allez me faire l'amour ce soir, Christian ? Merde, j'ai vraiment dit ça ? Sa
bouche s'entrouvre, mais il se ressaisit aussitôt.
— Non, Anastasia. Premièrement, je ne fais pas l'amour. Je baise... brutalement.
Deuxièmement, il y a encore des papiers à signer. Et troisièmement, vous ne savez pas
encore à quoi vous vous engagez. Quand vous l'apprendrez, vous risquez de fuir à toutes
jambes. Venez, je vais vous montrer ma salle de jeux.
Baiser brutalement ? Merde alors, qu'est-ce que c'est... cochon. Mais pourquoi veut-il
me montrer sa salle de jeux ?
— Vous voulez qu'on joue avec votre Xbox ? Il part d'un grand rire.
— Non, Anastasia, ni avec ma Xbox ni avec ma PlayStation. Venez.
Il se lève, me tend la main et me conduit au bout du couloir. À droite de la double porte
par laquelle nous sommes entrés se trouve une autre porte donnant sur un escalier. Nous
montons au premier et prenons à droite. Tirant une clé de sa poche, il déverrouille une
nouvelle porte et inspire profondément.
— Vous pouvez partir à n'importe quel moment. L'hélico est en stand-by pour vous
emmener où vous voulez, ou alors vous pouvez passer la nuit ici et rentrer chez vous
demain matin. C'est à vous de décider.
— Ouvrez-la, cette satanée porte, Christian.
Même si je meurs d'envie de savoir ce qu'il y a de l'autre côté, je m'arrête un instant
pour le dévisager tandis qu'il s'efface pour me laisser passer. Puis, inspirant
profondément, j'entre.
Là, j'ai l'impression d'être remontée dans le temps jusqu'au xve siècle, à l'époque de
l'Inquisition espagnole.
Bordel de merde.