vendredi 29 novembre 2013

CINQUANTE NUANCES DE GREY: CHAPITRE VI

Christian m'ouvre la portière de son Audi noire 4 x 4 . C'est un tank. Il n'a pas fait
allusion à son accès de passion dans l'ascenseur. Dois-je aborder le sujet ou bien faire
comme s'il ne s'était rien passé ? Mon premier vrai baiser me semble irréel ; à chaque
minute qui s'écoule, il prend une dimension toujours plus mythique, comme les légendes
des chevaliers de la Table ronde ou de l'Atlantide. Ça n'est pas arrivé. J'ai dû tout
imaginer. Non. Je touche mes lèvres encore meurtries. C'est vraiment arrivé, j'en suis
certaine. Je suis une autre femme. Je désire cet homme à la folie, et il m'a désirée.
Mais Christian est redevenu poli et distant. Je n'y comprends rien.
Il sort la voiture en marche arrière de sa place de parking et allume la sono. L'habitacle
se remplit d'une musique enchanteresse, deux voix de femmes. Waouh... dans l'état de
bouleversement où je suis, elle me remue tellement que j'en ai des frissons. Christian
prend Southwest Park Avenue. Il conduit avec une assurance nonchalante.
— C'est quoi, ce morceau ?
— Le « Duo des fleurs » de l'opéra Lakmé de Delibes. Vous aimez ?
— C'est sublime.
— En effet.
Il sourit en me jetant un coup d'oeil et, pendant une seconde, il fait son âge : jeune,
insouciant, beau à mourir. Et si c'était ça, la clé ? La musique ? J'écoute ces voix
angéliques qui m'enjôlent.
— Je peux l'écouter encore ?
— Bien sûr.
Christian appuie sur un bouton et la musique me caresse de nouveau, assaut délicat,
lent et doux sur mes sens.
— Vous aimez la musique classique ? lui dis-je en espérant apprendre quelque chose
sur lui.
— J'ai des goûts éclectiques, Anastasia. Ils vont de Thomas Tallis aux Kings of Léon.
Tout dépend de mon humeur. Et vous ?
— Moi aussi. Même si je ne connais pas Thomas Tallis. Il se tourne vers moi un instant.
— Je vous ferai écouter ça un de ces jours. C'est un compositeur anglais du xve siècle.
Époque Tudor. Musique chorale d'église. Ça fait très ésotérique, comme ça, je sais, mais
c'est magique.
Il appuie sur un bouton et les Kings of Léon se mettent à chanter. Hum... Ça, je connais.
Sex on fire : un choix pertinent. La musique est interrompue par une sonnerie de
téléphone. Christian presse un bouton sur le volant.
— Grey.
Une voix rauque et désincarnée surgit des haut-parleurs.
— Monsieur Grey, ici Welch. J'ai l'information que vous m'avez demandée.
— Très bien. Envoyez-moi un mail. Autre chose ?
— Non, monsieur.
L'appel prend fin et la musique revient. Ni merci ni au revoir. Je suis heureuse de ne
jamais avoir envisagé de travailler pour lui. Rien que l'idée me fait trembler. Il est trop
autoritaire et froid avec ses employés. La musique est de nouveau interrompue par le
téléphone.
— Grey.
— L'accord de confidentialité vous a été envoyé par mail, monsieur Grey, annonce une
voix féminine.
— Très bien, Andréa. Ce sera tout.
— Bonne journée, monsieur.
Christian raccroche en appuyant sur le bouton du volant. La musique revient
brièvement avant que le téléphone ne sonne de nouveau. Qu'est-ce que c'est emmerdant...
C'est ça, sa vie ? Des coups de fil à tout bout de champ ?
— Grey.
— Salut, Christian ! Alors, tu t'es envoyé en l'air ?
— Salut, Elliot. Je suis sur haut-parleur et je ne suis pas seul dans la voiture, soupire
Christian.
— Tu es avec qui ? Christian lève les yeux au ciel.
— Anastasia Steele.
— Salut, Ana ! Ana ?
— J'ai beaucoup entendu parler de toi, murmure Elliot d'une voix suggestive.
Christian fronce les sourcils :
— Ne crois pas un mot de ce que Kate a pu te raconter sur elle, rétorque-t-il.
Elliot éclate de rire.
— Je raccompagne Anastasia chez elle, dit Christian en insistant sur mon prénom. Tu
veux que je te ramène en ville ?
— Ouais.
— A tout de suite.
Christian raccroche et la musique revient.
— Pourquoi tenez-vous à m'appeler Anastasia ?
— Parce que c'est votre prénom.
— Je préfère Ana.
— Ah bon, vraiment ?
Nous sommes presque arrivés chez moi.
— Anastasia, répète-t-il, songeur.
Je le foudroie du regard mais il fait comme s'il n'avait rien remarqué.
— Ce qui s'est passé dans l'ascenseur... ça ne se reproduira plus, à moins d'être
prémédité, reprend-il.
Il se range devant mon duplex. Je me rends compte un peu tard qu'il ne m'a pas
demandé où j'habitais, et pourtant il le sait. Il est vrai qu'il m'a envoyé les livres. Après
tout, il est capable de traquer les appels de portable et de piloter un hélicoptère.
Je boude. Pourquoi ne veut-il plus m'embrasser ? Je ne comprends pas. Il descend de
voiture pour m'ouvrir la portière, gentleman comme toujours - sauf lors de ces rares et
précieux instants dans l'ascenseur. Le souvenir de sa bouche sur la mienne me fait rougir,
et tout d'un coup je me rends compte que je n'ai pas pu le toucher. J'avais envie de passer
les doigts dans ses cheveux rebelles, mais j'en étais incapable. J'en suis rétrospectivement
frustrée.
— J'ai aimé ce qui s'est passé dans l'ascenseur.
J'ai l'impression que mes paroles le troublent, mais je fais comme si de rien n'était en
me dirigeant vers la porte d'entrée.
Kate et Elliot sont assis à la table de la salle à manger. Les livres à quatorze mille dollars
ont été rangés. Kate, l'air à la fois sexy et débraillée, affiche un sourire béat qui ne lui
ressemble pas du tout. Christian me suit dans le salon et malgré son sourire « j'ai pris mon
pied toute la nuit », Kate lui adresse un regard soupçonneux.
— Salut, Ana.
Elle se lève d'un bond pour m'étreindre, puis me tient à bout de bras pour m'examiner,
fronce les sourcils et se tourne vers Christian.
— Bonjour Christian, lâche-t-elle, vaguement hostile.
— Mademoiselle Kavanagh, répond-il, raide et cérémonieux.
— Christian, appelle-la Kate, grogne Elliot.
— Kate.
Christian incline la tête poliment. Elliot sourit, se lève et me serre dans ses bras à son
tour.
— Salut, Ana.
Avec son sourire chaleureux et son regard bleu pétillant, il m'est aussitôt sympathique.
Manifestement, il ne ressemble en rien à Christian, mais il est vrai que ce sont tous les
deux des enfants adoptés.
— Salut, Elliot.
En lui souriant, je me rends compte que je mordille ma lèvre inférieure.
— Elliot, il faut qu'on y aille, dit doucement Christian.
— D'accord.
Elliot se tourne vers Kate et l'attire dans ses bras pour l'embrasser longuement. Bon
sang... prenez une chambre ! Je regarde mes pieds, gênée, puis je jette un coup d'oeil à
Christian qui m'observe attentivement. Pourquoi ne peut-il pas m'embrasser comme ça ?
Elliot, qui embrasse toujours Kate, la renverse en arrière jusqu'à ce que ses cheveux
touchent le sol.
— À plus, bébé.
Kate fond. Je ne l'ai jamais vue fondre. Les mots « avenante » et « docile » me traversent
l'esprit. Kate, docile ? Ça alors, Elliot doit vraiment être un bon coup. Christian lève les
yeux au ciel, puis me fixe avec une expression indéfinissable, peut-être légèrement
amusée. Il cale derrière mon oreille une mèche qui s'est échappée de ma queue-de-cheval
et ce contact me coupe le souffle ; j'incline la tête vers ses doigts. Son regard s'adoucit, et il
caresse ma lèvre inférieure de son pouce. Mon sang brûle mes veines. Puis, trop vite, il
retire sa main.
— À plus, bébé, murmure-t-il.
Je suis obligée de rire parce que ça ne lui va pas du tout de dire ça, mais même si je
sais qu'il plaisante, ce mot doux me remue profondément.
— Je passe vous prendre à 20 heures.
Il se dirige vers la porte, suivi d'Elliot qui se retourne pour souffler un baiser à Kate.
J'éprouve un pincement de jalousie.
— Alors, ça y est ? me demande Kate, qui trépigne de curiosité, tandis que nous les
regardons monter dans la voiture et s'éloigner.
— Non, dis-je sèchement en espérant la faire taire. Mais toi, oui, ça crève les yeux.
Je ne peux pas m'empêcher de l'envier. Kate réussit toujours à avoir son homme. Elle
est irrésistible, belle, sexy, drôle, effrontée... tout ce que je ne suis pas. Mais son sourire
est contagieux.
— Et je le revois ce soir.
Incapable de contenir sa joie, elle applaudit et saute sur place comme une petite fille, et
je ne peux pas m'empêcher d'être heureuse pour elle. Kate, amoureuse... ça va être
intéressant.

— Christian m'emmène à Seattle ce soir.
— Seattle ?
— Oui.
— Alors tu vas peut-être y passer ?
— Je l'espère.
— Donc, il te plaît.
— Oui.
— Assez pour...
— Oui.
Elle hausse les sourcils.
— Eh ben dis donc. Ana Steele qui craque enfin pour un homme, et c'est pour Christian
Grey, le millionnaire le plus sexy du monde, excusez du peu.
— Évidemment, il n'y a que son argent qui m'intéresse !
Nous pouffons de rire.
— Et ce chemisier, c'est nouveau, non ?
Je lui raconte les détails palpitants de ma nuit.
— Il t'a embrassée ? me demande-t-elle en se faisant du café.
Je rougis.
— Une fois.
— Une fois ?
Je hoche la tête, honteuse.
— Il est très réservé. Elle fronce les sourcils.
— Bizarre.
— Bizarre, le mot est faible.
— Il faut que tu sois absolument irrésistible ce soir, annonce-t-elle d'un air déterminé.
— Il faut surtout que je sois au boulot dans une heure.
— Ça nous donne largement assez de temps. Allez. Kate me prend par la main et
m'entraîne dans sa chambre.
La journée traîne en longueur chez Clayton's bien que nous soyons occupés. Je passe
deux heures à regarnir les rayons après la fermeture du magasin, tâche machinale qui me
donne trop de temps pour réfléchir. Je n'en ai pas eu l'occasion de la journée.
Sous la supervision de Kate, mes jambes et mes aisselles ont été rasées, mes sourcils
épilés, et je me suis fait un gommage de la tête aux pieds, expérience des plus
déplaisantes. Mais Kate m'assure que c'est à cela que les hommes s'attendent de nos
jours. Et à quoi d'autre s'attendra Christian ? Kate se méfie de lui, sans savoir pourquoi
au juste. Il a fallu que je lui promette de lui envoyer un SMS dès que j'arriverais à Seattle.
Je ne lui ai pas parlé de l'hélico : ça la ferait flipper.
Je dois aussi m'occuper du cas de José. Il m'a laissé trois messages, m'a appelée sept
fois sur mon portable et deux fois à la maison. Kate a été très vague quant à l'endroit où je
me trouvais. Il sait sûrement qu'elle me couvre, car Kate n'est jamais vague. Mais j'ai
décidé de le laisser mariner. Je suis encore trop fâchée contre lui.
Christian a parlé de papiers à signer : plaisante-t-il ou va-t’il vraiment falloir que je
signe un document ? J'ai beau me creuser la tête, je ne vois pas ce que ça peut être, et ça
m'énerve d'autant plus que j'ai le trac. Ce soir, c'est le grand soir ! Après avoir attendu si
longtemps, suis-je enfin prête ? Ma déesse intérieure me foudroie du regard en tapant de
son petit pied. Elle est prête depuis des années, et elle est prête à tout avec Christian
Grey. Mais je ne comprends toujours pas ce qu'il me trouve... moi, Ana Steele, si banale -
ça n'a aucun sens.
Comme prévu, il est ponctuel. Il sort de l'Audi pour m'ouvrir la portière et me sourit
chaleureusement.
— Bonsoir, mademoiselle Steele.
— Monsieur Grey.
J'incline poliment la tête en grimpant sur le siège arrière. Taylor est au volant.
— Bonsoir, Taylor.
— Bonsoir, mademoiselle Steele.
Sa voix est courtoise et professionnelle. Christian monte à côté de moi, me prend la
main et la presse doucement : rien que de le toucher, je suis remuée de la tête aux pieds.
— Comment a été votre journée ? me demande-t-il.
— Interminable.
— Moi aussi, j'ai trouvé le temps long.
— Vous avez fait quoi ?
— Je suis parti en randonnée avec Elliot.
Son pouce caresse le dos de ma main : mon coeur rate un battement et ma respiration
s'accélère. Comment arrive-t’il à me faire un tel effet ? Il lui suffît de toucher une toute
petite parcelle de mon corps pour que mes hormones se déchaînent.
L'héliport n'est pas loin et nous y parvenons en un rien de temps. Je me demande où se
trouve ce fameux hélicoptère. Nous sommes dans une zone construite, et même moi, je
sais que les hélicoptères ont besoin d'espace pour décoller et atterrir. Taylor se gare,
descend et m'ouvre la portière. Christian me rejoint aussitôt et me reprend la main.
— Prête ? me demande-t-il.
Je hoche la tête et j'ai envie de dire « à tout », mais je n'arrive pas à parler tant je suis
nerveuse et excitée.
— Taylor.
Il adresse un petit signe de tête au chauffeur et nous entrons dans l'édifice. Un
ascenseur ! Le souvenir de notre baiser revient me hanter. Je n'ai pensé qu'à ça toute la
journée en rêvassant à la caisse. Par deux fois, M. Clayton a dû me ramener sur terre.
Christian me regarde avec un sourire en coin. Il pense à la même chose que moi.
— Il n'y a que trois étages, dit’il sèchement, mais l'oeil pétillant.
Il est télépathe, ou quoi ?
Je tente de rester impassible quand nous entrons dans l'ascenseur. Dès que les portes
se referment, l'étrange courant électrique qui crépite entre nous m'ensorcèle de nouveau.
Je ferme les yeux, tentant en vain de l'ignorer. Cinq secondes plus tard, les portes
s'ouvrent sur le toit de l'immeuble où est posé un hélico blanc orné de GREY
ENTERPRISES HOLDINGS, INC. en lettres bleues, et du logo de la société. Ça ne serait
pas de l'abus de bien social, ça ?
Il me conduit dans un petit bureau où est installé un vieux bonhomme.
— Voici votre plan de vol, monsieur Grey. Toutes les vérifications préalables sont faites.
L'appareil est prêt. Vous pouvez décoller.
— Merci, Joe.
Christian lui sourit chaleureusement.
Ainsi, certaines personnes ont tout de même droit aux égards de Christian ? Ce vieux
bonhomme n'est peut-être pas son employé. Je le fixe, épatée.
— On y va, dit Christian.
L'hélicoptère est bien plus gros que je pensais. Je m'attendais à une version roadster,
mais il a au moins sept sièges. Christian ouvre la porte et m'indique un siège à l'avant.

— Asseyez-vous et ne touchez à rien, m'ordonne-t-il. Il referme la porte en la claquant.
Heureusement que le toit est éclairé, autrement j'aurais du mal à voir à l'intérieur du
cockpit. Je prends place sur le siège qu'il m'a indiqué et il s'accroupit à côté de moi pour
me passer un harnais à quatre points d'attache dont toutes les sangles se connectent dans
une boucle centrale. Il resserre les deux sangles supérieures, ce qui m'immobilise presque
entièrement. Il est tellement près de moi, tellement concentré sur ce qu'il fait. Si je pouvais
me pencher, j'aurais le nez dans ses cheveux - il sent le propre, le frais, c'est divin - mais je
suis fermement ligotée à mon siège. Il me regarde en souriant, comme s'il savourait une
éternelle petite plaisanterie comprise de lui seul. Il est si près que c'en est un supplice. Je
retiens mon souffle quand il tire sur l'une des sangles supérieures.
— Maintenant, vous ne pouvez plus vous échapper. Respirez, Anastasia, ajoute-t-il
doucement.
Il me caresse la joue et fait glisser ses longs doigts jusqu'à mon menton, qu'il attrape
entre le pouce et l'index. Il se penche vers moi et pose sur mes lèvres un petit baiser chaste
qui me laisse pantelante, le ventre crispé par ce contact exaltant et inattendu.
— J'aime bien ce harnais, chuchote-t-il. Quoi ?
Il s'assied à côté de moi et passe son propre harnais avant de s'engager dans une
procédure interminable : il vérifie des jauges, actionne des tas de manettes et de boutons
dans un assortiment insensé de cadrans et de voyants clignotant. Tout le tableau de bord
s'illumine.
— Mettez votre casque, me dit’il en m'indiquant des écouteurs.
Les pales du rotor se mettent à tourner avec un bruit assourdissant. Il met son propre
casque et continue d'actionner des manettes.
— J'effectue les vérifications avant décollage.
Sa voix désincarnée me parvient à travers les écouteurs. Je me tourne pour lui sourire.
— Vous savez ce que vous faites, au moins ? Il me sourit à son tour.
— J'ai ma licence de pilote depuis quatre ans, Anastasia. Vous êtes en sécurité avec
moi.
Il m'adresse un sourire féroce.
— En tout cas, tant que nous sommes dans les airs, ajoute-t-il avec un clin d'oeil.
Un clin d'oeil ? Christian ?
— Prête ?
Je hoche la tête, les yeux comme des soucoupes.
— O.K., tour de contrôle. PDX, ici Charlie Tango Golf-Golf Echo Hôtel, paré au
décollage. Merci de confirmer. Terminé.
— Ici PDX, Charlie Tango, décollage autorisé. Procédez à un quatre mille, direction zéro
un zéro, terminé.
— Bien reçu, contrôle, Charlie Tango paré, terminé. On y va, ajoute-t-il à mon intention,
et l'hélicoptère s'élève lentement dans les airs.
Peu à peu, les lumières de Portland s'estompent jusqu'à ne plus être que de petites
étoiles scintillantes qu'on contemplerait depuis l'intérieur d'un aquarium. Par cette nuit
sans lune, dès qu'on a pris de l'altitude, il n'y a plus rien à voir.
— C'est étrange, non ?
La voix de Christian résonne dans mes oreilles.
— Comment savez-vous que vous allez dans la bonne direction ?
Il désigne le GPS.
— L'Eurocopter EC135 est l'un des plus sûrs de sa catégorie. Il est équipé pour les vols
de nuit.

Il me jette un coup d'oeil et sourit.
— Il y a une hélistation sur le toit de mon immeuble. C'est là que nous allons nous
poser.
Ainsi, il habite un immeuble équipé d'une hélistation. Décidément, on ne joue pas dans
la même catégorie. Son visage est doucement éclairé par les lumières du tableau de bord.
Pendant qu'il consulte les différents cadrans, je contemple ses traits en douce. Il a un
profil superbe, nez droit, mâchoire carrée - j'aimerais faire courir ma langue le long de sa
mâchoire. Il ne s'est pas rasé et sa repousse de barbe rend cette perspective doublement
affriolante. Hum... J'aimerais sentir cette rudesse sur ma langue, mes doigts, mon visage.
— La nuit, on vole à l'aveugle. Il faut se fier aux instruments, m'explique-t-il,
interrompant ma rêverie érotique.
— C'est long, ce vol ? dis-je, légèrement haletante Je ne pensais pas au sexe, mais non,
pas du tout.
— Moins d'une heure. Nous avons le vent dans le dos.
Hum, Seattle en moins d'une heure... Pas étonnant que nous ayons pris l'hélico. Ainsi,
dans moins d'une heure, ce sera la grande révélation. Tous les muscles de mon ventre se
crispent. J'ai des papillons dans l'estomac. Quelle surprise me réserve-t-il ?
— Ça va, Anastasia ?
— Oui.
Je ne peux rien ajouter tant je suis nerveuse. Je crois qu'il me sourit, mais j'ai du mal à
voir dans le noir. Christian actionne une autre manette.
— PDX, ici Charlie Tango à un quatre mille, terminé. Il échange des informations avec la
tour de contrôle.
D'après ce que je comprends, nous sortons de l'espace aérien de l'aéroport de Portland
pour entrer dans celui de l'aéroport international de Seattle.
— Bien reçu, Sea-Tac, en stand-by, terminé... Regardez, là-bas, me dit’il en désignant
un petit point lumineux au loin. C'est Seattle.
— C'est comme ça que vous vous y prenez pour impressionner les femmes ? « Venez
faire un tour dans mon hélicoptère » ?
Je suis sincèrement curieuse.
— Je n'ai jamais emmené de femme à bord de cet appareil, Anastasia. C'est encore une
première pour moi.
Ça alors. Je ne m'attendais pas à cette réponse. Encore une première ? Ah oui, parce
qu'il a dormi avec moi.
— Vous êtes donc impressionnée, Anastasia ?
— Je suis ébahie, Christian. Il sourit.
— Ébahie ?
L'espace d'un instant, il a de nouveau son âge. Je hoche la tête.
— Vous êtes tellement... compétent.
— Merci, mademoiselle Steele.
Je crois que ça lui fait plaisir, mais je n'en suis pas sûre.
Nous volons en silence un moment. La tache lumineuse de Seattle s'agrandit peu à peu.
— Tour de Sea-Tac à Charlie Tango. Plan de vol à Escala en place. Veuillez procéder.
Mettez-vous en stand-by. Terminé.
— Ici Charlie Tango, bien reçu, Sea-Tac. En stand-by, terminé.
— Vous adorez faire ça, ça se voit.
— Quoi ?
Il m'adresse un coup d'oeil perplexe dans la pénombre.

— Piloter.
— Ça exige du self-control et de la concentration... Tout ce que j'aime. Mais ce que je
préfère, c'est le vol à voile.
— Le vol à voile ?
— Oui. Le planeur.
Des loisirs onéreux. Je me rappelle qu'il m'avait expliqué ça lors de l'interview. Moi,
j'aime la lecture et, de temps en temps, je vais au cinéma.
— Charlie Tango, à vous, terminé.
La voix désincarnée du contrôleur aérien interrompt ma rêverie. Christian répond, calme
et assuré. Seattle se rapproche. Nous sommes parvenus aux abords de la ville. C'est
absolument magnifique, Seattle de nuit vu du ciel...
— C'est beau, non ? murmure Christian.
Je hoche la tête, enthousiaste. On dirait un décor de cinéma géant, par exemple celui du
film préféré de José,
Blade Runner. Tiens, à propos... Le souvenir de la tentative de baiser de José me
taraude. Je commence à me trouver un peu cruelle de ne pas l'avoir rappelé. Mais bon, ça
peut attendre jusqu'à demain... non ?
— Nous arrivons dans quelques minutes.
Tout d'un coup, le sang me bat dans les oreilles, mon coeur s'affole et une bouffée
d'adrénaline envahit mon corps. Christian recommence à parler à la tour de contrôle, mais
je n'écoute plus. Je pense que je vais m'évanouir. Mon destin est entre ses mains.
Nous survolons des immeubles ; droit devant, je distingue un gratte-ciel équipé d'une
hélistation, avec « Escala » peint en blanc sur le toit de l'édifice. Il se rapproche de plus en
plus, grandissant comme mon angoisse. Je suis sûre qu'il ne me trouvera pas à la
hauteur. Je regrette de ne pas avoir emprunté une robe à Kate, mais avec mon jean noir,
mon chemisier vert menthe et la veste noire de Kate, je suis tout de même assez chic. Je
m'agrippe de plus en plus fort au bord de mon siège. Ça va aller.
L'hélicoptère ralentit et vole sur place avant de se poser sur le toit de l'édifice. J'ai
l'estomac noué, sans savoir si c'est parce que je suis impatiente, paniquée ou soulagée
d'être arrivée vivante. Christian coupe le contact ; les pales ralentissent jusqu'à ce que je
n'entende plus que le bruit de mon propre souffle. Il retire son casque et tend le bras pour
me retirer le mien.
— On y est, dit’il doucement.
Son visage est à demi plongé dans l'ombre, à demi éclairé par les feux d'approche.
Chevalier noir, chevalier blanc : c'est une bonne métaphore pour Christian. Il a l'air tendu.
Sa mâchoire est crispée. Il défait son harnais, puis le mien. Son visage n'est qu'à quelques
centimètres.
— Vous n'êtes pas obligée de faire ce que vous ne voulez pas faire. Vous le savez, n'estce
pas ?
Il parle d'une voix sérieuse, presque désespérée ; son regard exprime une telle passion
que j'en suis désarçonnée.
— Je ne ferai rien que je ne veux pas faire, Christian.
En prononçant ces mots, je ne suis pas très convaincue : en ce moment précis, je ferais
sans doute n'importe quoi pour cet homme. Mais ça le calme.
Il me regarde d'un air circonspect, puis, bien qu'il soit très grand, se glisse
gracieusement jusqu'à la porte pour l'ouvrir. Il sort d'un bond, attend que je le suive et
prend ma main pour m'aider à descendre. Le vent est violent, et l'idée de marcher au
sommet d'un immeuble de trente étages sans garde-fou me fait peur. Christian m'enlace
Cinquante Nuances de Grey
61
par la taille et m'attire contre lui.
— Venez, hurle-t-il pour se faire entendre malgré les bourrasques.
Il m'entraîne vers un ascenseur et, après avoir composé un code sur un clavier, les
portes s'ouvrent. Il fait chaud dans la cabine ; toutes les parois sont en miroir de sorte je
peux voir Christian se réfléchir à l'infini dans quelque direction que je me tourne : le plus
merveilleux, c'est qu'il me tient aussi dans ses bras à l'infini. Christian compose un autre
code, les portes se referment et la cabine descend.
Quelques instants plus tard, nous nous retrouvons dans un vestibule tout blanc dont
les murs sont couverts de tableaux, au milieu duquel trône une grande table ronde en bois
sombre ornée d'un gigantesque bouquet de fleurs blanches. Christian ouvre une porte
double donnant sur un couloir, blanc également, qui débouche sur un espace à double
hauteur de plafond - « gigantesque », c'est peu dire - dont un des murs, tout en verre,
donne sur un balcon qui domine Seattle.
À droite, un imposant canapé en forme de « U » où dix adultes tiendraient à l'aise fait
face à une cheminée moderne en inox - ou en platine, si ça se trouve - dans laquelle une
flambée brûle doucement. A gauche, près de l'entrée, le coin cuisine, avec des plans de
travail en bois sombre et un bar pour six personnes.
Près du coin cuisine, devant le mur en verre, une table de seize places. Dans un coin,
un piano à queue. Tiens donc... il joue du piano. Avec sa débauche d'oeuvres d'art de
toutes les tailles et de toutes les formes, cet appartement ressemble plus à une galerie qu'à
un lieu de vie.
— Puis-je prendre votre veste ? me demande Christian.
Je secoue la tête. J'ai encore froid.
— Vous voulez boire quelque chose ?
Après hier soir ? Il plaisante, ou quoi ? Une seconde, je songe à lui demander une
margarita, mais je n'en ai pas le culot.
— Je vais prendre un verre de vin blanc. Vous m'accompagnez ?
— Oui, s'il vous plaît.
Je m'avance jusqu'au mur en verre, qui s'ouvre sur le balcon par une porte en
accordéon. Seattle brille de tous ses feux. Je retourne vers le coin cuisine alors que
Christian débouche une bouteille de vin. Il a retiré sa veste.
— Pouilly Fumé, ça vous va ?
— Je ne connais rien au vin, Christian. Je suis sûre que ce sera parfait.
Ma voix est douce et hésitante. Mon coeur bat la chamade. J'ai envie de m'enfuir. Il est
riche. Sérieusement, outrancièrement riche, sans doute autant que Bill Gates. Qu'est-ce
que je fous ici ? Tu sais très bien ce que tu fous ici, ricane ma conscience. En effet : je veux
coucher avec Christian Grey.
— Tenez.
Il me tend un verre de vin. Même les verres font riche... ils sont lourds, en cristal, de
style contemporain. Je goûte : le vin est léger, frais et délicieux.
— Vous ne dites plus rien, vous ne rougissez même pas. D'ailleurs, je ne vous ai jamais
vue aussi pâle, Anastasia. Avez-vous faim ?
Je secoue la tête. Ce n'est pas de nourriture que j'ai faim.
— C'est très grand, chez vous.
— C'est grand, acquiesça-t-il, l'oeil pétillant.
Je bois une autre gorgée de vin.
— Vous jouez ? dis-je en désignant le piano du menton.
— Oui.
— Bien ?
— Oui.
— Évidemment. Y a-t’il des choses que vous ne fassiez pas bien ?
— Quelques-unes.
Il boit une gorgée de vin sans me quitter des yeux. Je sens son regard me suivre quand
je me retourne pour examiner la pièce. En fait, « pièce » n'est pas le bon mot. Ceci n'est
pas une pièce : c'est une déclaration d'intention.
— Voulez-vous vous asseoir ?
Je hoche la tête. Me prenant par la main, il me conduit vers le grand canapé. Tout d'un
coup, je songe que j'éprouve la même chose que Tess lorsqu'elle découvre le manoir du
célèbre Alec d'Urberville. Cette idée me fait sourire.
— Qu'est-ce qui vous amuse ?
Il s'assied à côté de moi et se tourne pour me faire face. Accoudé au dossier du canapé,
il pose la tête dans sa main droite.
— Pourquoi m'avez-vous offert Tess d'Urberville ? Christian me regarde fixement un
moment. Je crois que ma question l'a pris de court.
— Vous m'aviez dit que vous aimiez Thomas Hardy.
— C'est la seule raison ?
Même moi, j'entends à quel point j'ai l'air déçue. Il pince les lèvres.
— Ça m'a semblé approprié. Je pourrais vous mettre sur un piédestal comme Angel
Clare ou bien vous avilir comme Alec d'Urberville, murmure-t-il, l'oeil sombre et menaçant.
Je soutiens son regard.
— S'il n'y a que ça comme choix, je choisis d'être avilie. Ma conscience me dévisage,
abasourdie. Christian aussi.
— Anastasia, arrêtez de vous mordiller la lèvre, s'il vous plaît. Ça me déconcentre. Vous
ne savez pas de quoi vous parlez.
— C'est pour ça que je suis ici. Il fronce les sourcils.
— Vous permettez que je m'absente un instant ?
Il disparaît deux minutes dans une autre pièce au bout du salon, et en revient avec un
document.
— Ceci est un accord de confidentialité. Mon avocat y tient, m'explique-t-il en haussant
les épaules - il a quand même l'élégance d'avoir l'air un peu gêné.
Il me le remet. Je suis profondément perplexe.
— Si vous choisissez l'option deux, l'avilissement, vous devrez signer ceci.
— Et si je ne signe pas ?
— Alors ce sera le piédestal d'Angel Clare.
— Que signifie cet accord ?
— Que vous ne pourrez rien révéler de ce qui aura lieu entre nous. Rien, à personne.
Je le dévisage, incrédule. Bordel de merde, alors c'est grave, vraiment grave, ce qui me
rend d'autant plus curieuse d'avoir le fin mot de l'histoire.
— Très bien, je signe. Il me tend un stylo.
— Vous ne lisez pas avant ?
— Non.
Il fronce les sourcils.
— Anastasia, il faut toujours lire avant de signer.
— Christian, ce que vous ne comprenez pas, c'est que je ne parlerai de nous à personne.
Pas même à Kate. Alors peu importe que je signe cet accord. Si vous y tenez, vous ou votre
avocat, alors très bien. Je signe.

Il me contemple et hoche gravement la tête.
— Bien raisonné, mademoiselle Steele.
Je signe sur la ligne pointillée des deux exemplaires et je lui en rends un. Pliant l'autre,
je le glisse dans mon sac et j'avale une grande gorgée de vin. Je me donne des airs de
bravoure mais je n'en mène pas large.
— Donc, vous allez me faire l'amour ce soir, Christian ? Merde, j'ai vraiment dit ça ? Sa
bouche s'entrouvre, mais il se ressaisit aussitôt.
— Non, Anastasia. Premièrement, je ne fais pas l'amour. Je baise... brutalement.
Deuxièmement, il y a encore des papiers à signer. Et troisièmement, vous ne savez pas
encore à quoi vous vous engagez. Quand vous l'apprendrez, vous risquez de fuir à toutes
jambes. Venez, je vais vous montrer ma salle de jeux.
Baiser brutalement ? Merde alors, qu'est-ce que c'est... cochon. Mais pourquoi veut-il
me montrer sa salle de jeux ?
— Vous voulez qu'on joue avec votre Xbox ? Il part d'un grand rire.
— Non, Anastasia, ni avec ma Xbox ni avec ma PlayStation. Venez.
Il se lève, me tend la main et me conduit au bout du couloir. À droite de la double porte
par laquelle nous sommes entrés se trouve une autre porte donnant sur un escalier. Nous
montons au premier et prenons à droite. Tirant une clé de sa poche, il déverrouille une
nouvelle porte et inspire profondément.
— Vous pouvez partir à n'importe quel moment. L'hélico est en stand-by pour vous
emmener où vous voulez, ou alors vous pouvez passer la nuit ici et rentrer chez vous
demain matin. C'est à vous de décider.
— Ouvrez-la, cette satanée porte, Christian.
Même si je meurs d'envie de savoir ce qu'il y a de l'autre côté, je m'arrête un instant
pour le dévisager tandis qu'il s'efface pour me laisser passer. Puis, inspirant
profondément, j'entre.
Là, j'ai l'impression d'être remontée dans le temps jusqu'au xve siècle, à l'époque de
l'Inquisition espagnole.
Bordel de merde.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire