lundi 16 septembre 2013

JEUX DE GUERRE: Chapitre XXIV:Liaisons manquées et réussies

Le jour du raid, il n’y avait pas de nouvelles photos du camp 18. Une tempête de sable avait balayé la région au moment du passage du satellite et les caméras ne purent la pénétrer, mais un satellite météo géosynchrone indiqua que la tempête s’était éloignée. Ryan fut averti après déjeuner que le raid était en cours et il passa un après-midi agité, à frémir d’impatience. Une analyse approfondie des photos existantes montrait qu’il y avait de douze à dix-huit personnes dans le camp, en plus de la garde militaire. Si le chiffre le plus élevé était exact, et l’estimation officielle de l’importance de l’ULA aussi, cela représentait plus de la moitié de ses membres. Ryan s’en inquiétait peu. Si les Français n’envoyaient que huit paras... mais il se rappela alors ses propres opérations dans les marines. Ils attaqueraient l’objectif à 3 heures du matin. Ils auraient l’élément de surprise en leur faveur. Le groupe d’assaut aurait des armes chargées et armées... visant des hommes endormis. La surprise, aux mains d’un commando d’élite, c’était l’équivalent militaire d’une tornade. Rien ne pouvait y résister.
Ils sont dans leurs hélicoptères, en ce moment, pensa Ryan. Il se rappelait ses propres vols dans ces appareils fragiles, bizarres, en se demandant comment étaient ces hommes. Sûrement pas très différents des marines avec lesquels il avait servi : tous des volontaires, et même doublement puisqu’ils devaient être volontaire aussi pour l’entraînement au parachutisme. Ils avaient fait un troisième choix, pour faire partie des brigades antiterroristes. Ce devait être en partie pour la solde supplémentaire et en partie pour la fierté d’appartenir à une petite force très spéciale – comme la force de reconnaissance du Marine Corps –, mais surtout parce qu’ils savaient que cette mission valait la peine d’être accomplie. Tous les soldats de métier honnissaient les terroristes et chacun rêvait certainement d’en affronter dans une bataille à égalité, sur une base de courage et d’habileté, sur la base de la pure virilité. C’était ce concept qui faisait du soldat de métier en quelque sorte un romantique.
Ils étaient nerveux, dans leur hélicoptère. Certains devaient s’agiter et en avoir honte. D’autres aiguisaient peut-être leurs couteaux. D’autres encore plaisantaient tranquillement. Les officiers et sous-officiers donnaient l’exemple du calme en repassant leurs plans. Ils devaient jeter des coups d’oeil autour d’eux, impatients de se sortir de cet appareil. Pendant quelques minutes, Jack vola avec eux.
— Bonne chance, les gars, chuchota-t-il au mur.
Les heures se traînaient. Ryan avait l’impression que les chiffres, sur sa montre à lecture directe, répugnaient à changer et il lui était impossible de se concentrer sur son travail. Il examina encore une fois les photos du camp, recompta les petites silhouettes, étudia le terrain environnant pour chercher de quel côté aurait lieu l’approche finale. Il se demanda si les paras avaient l’ordre de prendre les terroristes vivants. Il ne sut que répondre. D’un point de vue légal, cela n’avait probablement pas d’importance. Si le terrorisme était la version moderne de la piraterie – l’analogie lui parut assez adéquate  –, alors l’ULA était un gibier pour n’importe quelle armée du monde. Par ailleurs, s’ils étaient pris vivants, ils pourraient être publiquement jugés et exhibés. L’impact psychologique, sur les autres groupes, serait réel. Si cela ne les terrifiait pas, leur attention serait tout de même retenue. Cela les effraierait de savoir qu’ils n’étaient pas en sécurité, même dans leurs repaires les plus isolés et les plus sûrs. Certains membres prendraient leurs distances et deux ou trois parleraient peut-être.
Marty entra dans le bureau.
— Prêt à y aller ?
— Ah oui, alors !
— Vous avez dîné ?
— Non. Peut-être plus tard.
— Ouais.
Il se rendirent dans l’annexe. Les couloirs étaient presque déserts, maintenant. Dans l’ensemble, la CIA fonctionnait comme n’importe quelle entreprise. À 17 heures, la majorité des employés rentraient chez eux pour dîner et regarder la télévision.
— Cette fois, c’est en direct, Jack. Souvenez-vous que vous ne pourrez rien en révéler, dit Cantor et Jack lui trouva l’air plutôt fatigué.
— Marty, si elle réussit, je dirai à ma femme que l’ULA est hors d’état de nuire. Elle a le droit de le savoir.
— Je comprends. Du moment qu’elle ne sait pas comment ça s’est passé.
— Ça ne l’intéresserait pas, assura Jack alors qu’ils entraient dans la pièce où se trouvait l’écran de contrôle.
Jean-Claude était de nouveau présent.
— Bonsoir, monsieur Cantor, professeur Ryan, dit-il.
— Comment se passe l’opération ? demanda Marty.
— Ils sont sous silence radio, répondit le colonel.
— Ce que je ne comprends pas, c’est comment ils peuvent faire ça deux fois de la même façon, dit Ryan.
— Il y a un risque, répliqua énigmatiquement Jean-Claude. Mais votre porte-avions retient en ce moment toute leur attention.
— Le Saratoga a une attaque alpha en l’air, expliqua Marty. Deux escadrilles de chasse et trois d’assaut, plus la couverture de brouillage et de radar. Ils patrouillent en ce moment sur cette « ligne de la mort ». D’après nos écoutes électroniques, les Libyens perdent un peu la tête. Enfin, on verra.
— Le satellite passera au-dessus de l’horizon dans vingt-quatre minutes, annonça le technicien. Le temps local est au beau, semble-t-il. Nous devrions avoir de bons clichés.
Ryan regretta de ne pas avoir de cigarettes. Elles facilitaient l’attente, mais chaque fois Cathy sentait qu’il avait fumé à son haleine, ça faisait toute une histoire. En ce moment, le commando devait ramper pour les mille derniers mètres. Ryan avait fait cet exercice. Ils reviendraient avec les mains et les genoux en sang, du sable dans les plaies. C’était incroyablement fatigant et plus difficile encore avec la présence de gardes armés sur l’objectif. On devait calculer ses mouvements et guetter le moment où ils tourneraient la tête, et il fallait garder le silence. Le commando devait porter le minimum de matériel, des armes de poing, quelques grenades peut-être, deux ou trois radios, et avancer à ras du sol à la manière d’un tigre, les yeux et les oreilles aux aguets.
Tout le monde regardait l’écran éteint, chacun d’eux fasciné par ce qu’ils imaginaient.
— Ça y est, dit le technicien. Les caméras se mettent en ligne, la télémétrie de programmation reçue. Acquisition de l’objectif dans quatre-vingt-dix secondes.
L’écran s’alluma, montrant une mire. Il y avait des années que Ryan n’en avait pas vu.
— On reçoit un signal.
L’image apparut alors. C’était encore à l’infrarouge et Ryan fut déçu ; il s’attendait à autre chose. L’angle bas révélait très peu du camp. On ne distinguait pas le moindre mouvement. Le technicien fronça les sourcils et agrandit le champ de vision. Rien, pas même les hélicoptères.
L’angle changeait lentement et l’on avait du mal à croire que le satellite de reconnaissance fonçait sur orbite à près de trente mille kilomètres à l’heure. Ils virent enfin tous les baraquements. Ryan cligna les yeux. Un seul était éclairé, sur l’image infrarouge. Aie ! Un seul – celui des gardes – était chauffé. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Ils sont partis... il n’y a plus personne... et le commando n’est pas là non plus...
Ryan dit ce que les autres n’osaient dire :
— Quelque chose a mal tourné.
— Quand pourront-ils nous apprendre ce qui s’est passé ? demanda Cantor.
— Ils ne peuvent pas rompre le silence radio avant plusieurs heures.
Deux heures se traînèrent ensuite qu’ils passèrent dans le bureau de Marty. On leur fit monter des sandwiches. Cantor ne mangea rien. Jean-Claude se taisait, mais il était manifestement déçu. Le téléphone sonna. Ce fut lui qui répondit en français. La conversation dura quatre à cinq minutes. Il raccrocha et se retourna.
— Le commando a rencontré une unité de l’armée régulière à cent kilomètres du camp, apparemment une unité blindée en manoeuvres. Ce n’avait pas été prévu. En arrivant à basse altitude, les hélicoptères sont tombés tout à coup sur elle. Les soldats ont ouvert le feu sur eux. L’élément de surprise était perdu et ils ont dû faire demi-tour.
Jean-Claude n’avait pas besoin d’expliquer que ce genre d’opération réussissait, au mieux, moins d’une fois sur deux.
— C’est ce que je craignais, murmura Jack.
Il regarda le plancher. Nul besoin de lui dire que la mission ne pourrait pas être répétée. Ils avaient pris un gros risque, en tentant deux fois de suite de la même façon une mission secrète. Il n’y aurait pas de troisième tentative.
— Il n’y a pas eu de pertes chez vous ?
— Non. Un hélicoptère a été endommagé, mais a réussi à regagner sa base. Aucune perte.
— Remerciez vos services d’avoir essayé, colonel, dit Cantor.
Puis il s’excusa et se rendit rapidement aux toilettes. À peine arrivé, il vomit. Son ulcère se remettait à saigner. Il essaya de se redresser, mais fut pris d’un malaise et tomba contre la porte, en se heurtant violemment la tête.
Jack entendit le bruit et courut voir ce que c’était. Ce fut difficile d’ouvrir la porte, mais il trouva enfin Marty par terre. Le premier mouvement de Ryan fut de demander à Jean-Claude d’appeler un médecin, mais il ne savait pas lui-même comment le faire, dans ce bâtiment. Il aida Marty à se relever, le soutint et le ramena dans le bureau où il le fit asseoir dans un fauteuil.
— Qu’est-ce qui lui arrive ?
— Il vient de vomir du sang... comment appelle-t-on...
Jack s’interrompit et se décida à prévenir l’amiral Greer.
— Marty a eu un malaise. Nous avons besoin d’un médecin ici.
— Je m’en occupe. Je suis là dans deux minutes, répondit l’amiral.
Jack retourna aux toilettes et revint avec un verre d’eau et du papier hygiénique. Il essuya les lèvres de Cantor et lui tendit le verre.
— Rincez-vous la bouche.
— Mais non, ça va aller.
— Ne faites pas l’idiot ! Vous avez trop travaillé, vous vouliez tout terminer avant de partir, hein ?
— Fallait... fallait bien.
— Ce que vous devez faire, Marty, c’est vous tirer d’ici avant que cette boîte vous dévore,
Cantor fut pris d’une nouvelle nausée.
Tu ne plaisantais pas, Marty, pensa Jack. La guerre se livre ici aussi. Tu voulais que cette mission réussisse, encore plus que moi !
— Alors quoi ?
Greer entra en coup de vent. Il avait même l’air un peu dépenaillé.
— Il a vomi du sang, expliqua Jack.
— Ah, Bon Dieu, Marty !
Ryan ne savait pas qu’il y avait une infirmerie à Langley. Un homme arriva rapidement, qui se présenta comme un infirmier. Il examina Cantor et puis un garde de la sécurité et lui l’installèrent dans un fauteuil roulant, Ils l’emmenèrent et les trois hommes restant dans le bureau échangèrent des regards inquiets.
— Est-ce qu’on peut mourir d’ulcère ? demanda Ryan à sa femme, vers minuit.
— Quel âge a-t-il ? demanda Cathy.
Jack le lui dit et elle réfléchit un moment.
— Ça peut arriver, mais c’est assez rare. C’est quelqu’un à ton travail ?
— Mon supérieur à Langley. Il prenait du Taganet mais il a vomi du sang, ce soir.
— Il a peut-être essayé de s’en passer. C’est un des problèmes. On prescrit des médicaments aux gens et dès qu’ils se sentent mieux, ils cessent de les prendre. Même des gens intelligents ! Est-ce que c’est tellement stressant, là-bas ?
— Ce devait l’être pour lui.
— Ah bravo ! Oh, il s’en tirera sûrement. Il faut vraiment se donner du mal pour avoir des ennuis graves avec des ulcères, de nos jours. Tu es sûr que tu veux travailler là-bas ?
— Non. Ils me veulent, mais je ne prendrai pas de décision avant que tu aies perdu un peu de poids.
— Je te conseille de ne pas être loin, quand je commencerai à avoir les douleurs.
— Je serai là quand tu auras besoin de moi.
— On les a presque eus, annonça Murray.
— La même bande qui a eu Action Directe, hein ? Oui. J’ai entendu dire que c’était une mission joliment exécutée. Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Owens.
— Le commando a été aperçu à cent kilomètres de l’objectif et a dû rebrousser chemin. D’après l’examen des photos, il semble que nos amis avaient déjà levé le pied, d’ailleurs.
— Superbe. Je vois que la chance ne nous quitte pas. Où sont-ils allés, à votre avis ?
— Je ne peux faire que la même supposition que vous, Jimmy, grogna Murray.
Owens regarda par la fenêtre. Le soleil n’allait pas tarder à se lever.
— Ouais. À part ça, nous avons blanchi l’homme du GPD et nous lui avons raconté toute l’histoire.
— Comment l’a-t-il prise ?
— Il a immédiatement offert sa démission, mais le préfet et moi l’en avons dissuadé. Nous avons tous nos petites faiblesses, dit généreusement l’Anglais. Il est très bon dans ce qu’il fait. Vous serez heureux de savoir que sa réaction a été la même que la vôtre. Il a dit que nous devrions nous arranger pour que Son Altesse tombe d’un de ses poneys de polo et se casse une jambe. Ne le répétez pas, je vous en prie.
— C’est rudement plus facile de protéger les froussards, n’est-ce pas ? Ce sont les courageux qui nous compliquent la vie. Vous voulez que je vous dise ? Vous allez avoir un bon roi, un jour. S’il vit assez longtemps, ajouta Murray. Enfin, si ça peut vous rassurer, leur sécurité aux États unis sera serrée. Exactement la même que pour notre président.
Et c’est censé me rassurer, ça ? se demanda Owens en songeant aux présidents américains qui avaient failli être assassinés par des fous, sans même parler de Kennedy. Il était possible, naturellement, que l’UL A soit retournée se terrer dans son trou, où que ce soit, mais son instinct lui disait le contraire. Murray était un excellent ami, Owens connaissait et respectait les agents du Secret Service qui formaient le réseau de sécurité, mais celle de Leurs Altesses était la responsabilité du Yard et il n’aimait pas qu’elle soit à présent en majorité entre des mains étrangères. Il s’était personnellement senti offensé lors de la dernière visite officielle du président américain en Grande-Bretagne, quand le Secret Service s’était bien appliqué à repousser les services locaux à l’écart, le plus loin possible. Maintenant, il les comprenait un peu mieux.
— Le loyer est de combien ? demanda Dobbens.
— Quatre cent cinquante par mois, répondit l’agent immobilier. Tout meublé.
— Mmmouais.
Le mobilier n’avait rien d’impressionnant, constata Alex, mais cela n’avait aucune importance.
— Quand est-ce que mon cousin pourra s’installer ?
— Ce n’est pas pour vous ?
— Non, c’est mon cousin. Il est dans les mêmes affaires que moi. Il est nouveau dans la région. C’est moi qui serai responsable du loyer, bien sûr. Une caution de trois mois d’avance, vous disiez ?
— Oui, répondit l’agent qui n’en avait demandé que deux.
— Des espèces, ça vous va ?
— Bien sûr. Nous allons retourner à l’agence et nous réglerons la paperasse.
— Je suis un peu en retard, malheureusement. Vous n’avez pas le contrat avec vous ?
— Si, nous pouvons faire ça ici.
L’agent retourna à sa voiture et revint avec un bloc-notes et un contrat de location passe-partout. Il ne savait pas qu’il se condamnait à mort, que personne d’autre, à son agence, n’avait vu la figure de cet homme.
— Je reçois mon courrier à une boîte postale. Je le prends en allant à mon travail, dit Dobbens, ce qui réglait la question du domicile.
— Quel genre de travail, vous avez dit ?
— Je travaille au Laboratoire de physique appliquée, ingénieur électricien. Je ne peux malheureusement pas vous donner plus de détails. Nous exécutons beaucoup de travaux pour le gouvernement, vous comprenez.
Alex plaignait vaguement cet homme, qui était assez agréable, qui ne lui avait pas fait perdre son temps comme tant d’autres agents immobiliers. Dommage. C’est la vie, pensa-t-il.
— Vous payez toujours en espèces ?
— C’est une façon d’être sûr qu’on en a les moyens, répondit Alex en riant.
— Voulez-vous signer là, s’il vous plaît ?
— C’est sûr.
Alex signa avec son propre stylo, de la main gauche comme il s’y était entraîné. Puis il compta des billets.
— Et voilà mille trois cent cinquante.
— C’est réglé, dit l’agent en lui remettant les clefs et un reçu.
— Parfait. Merci, monsieur. Il emménagera probablement la semaine prochaine, la suivante au plus tard.
Les deux hommes se serrèrent la main et sortirent reprendre leurs voitures. Alex nota le numéro de celle de l’agent ; c’était sa voiture personnelle, pas un véhicule de l’agence. Alex nota aussi le signalement, quand même, pour être bien sûr que ses hommes ne se trompent pas de victime. Il était heureux que ce ne soit pas une femme. Alex savait qu’il lui faudrait se débarrasser de ce préjugé, un jour ou l’autre, mais pour le moment c’était une question qu’il préférait éviter. Il suivit l’agent sur quelques centaines de mètres puis retourna dans une rue transversale et revint à la maison.
Elle n’était pas vraiment idéale, mais presque. Trois petites chambres. La cuisine était très bien, et le living-room aussi. Le plus précieux, c’était le garage et le demi-hectare de terrain. La propriété était entourée de haies et se trouvait dans un quartier ouvrier à moitié rural, où les maisons étaient espacées d’environ quinze mètres. Ce serait un excellent repaire.
Il se rendit ensuite à l’aéroport national de Washington et prit un vol à destination de Miami. Là, il attendit trois heures durant une correspondance pour Mexico. Miller l’attendait à l’hôtel convenu.
— Salut, Sean.
— Salut, Alex. Tu bois quelque chose ?
— Qu’est-ce que tu as ?
— J’ai apporté une bouteille de whisky convenable, à moins que tu préfères l’alcool local. La bière n’est pas mauvaise, mais moi, on ne me fera pas boire un truc avec un ver dans la bouteille.
— Alex choisit la bière. Il ne s’embarrassa pas d’un verre.
— Alors ?
Dobbens vida la boîte d’un long trait. C’était bon de pouvoir se détendre, se détendre réellement. Jouer constamment la comédie, chez lui, c’était éreintant.
— J’ai la maison toute prête. J’ai fait ça ce matin. Elle sera au poil pour ce que nous voulons. Et tes hommes ?
— En route. Ils arriveront comme prévu.
Alex approuva et prit une seconde bière.
— Bien. Voyons un peu comment l’opération se déroulera.
— C’est toi qui l’as inspirée, Alex.
Miller ouvrit sa serviette et y prit des cartes et des plans. Il les étala sur la table basse. Alex ne souriait pas. Miller cherchait à lui passer la main dans le dos et il n’aimait pas ça. Il écouta pendant vingt minutes.
— Pas mal, pas mal du tout, mais va falloir changer deux trois trucs.
— Quoi ? demanda Miller, déjà irrité par le ton de Dobbens.
— Écoute, mec, va y avoir au moins quinze types de la sécurité, exactement là, dit Alex en mettant un doigt sur la carte. Et tu devras les avoir en vitesse, du premier coup, d’accord ? Il ne s’agit pas de flics de la circulation. Ces mecs-là sont entraînés et bien armés. Et ils ne sont pas précisément cons non plus. Si tu veux que ce truc réussisse, petit, tu dois frapper fort au premier coup. Et ton chronométrage n’est pas fameux. Non, nous devons resserrer un peu plus tout ça, Sean.
— Mais ils seront au mauvais endroit ! protesta Miller aussi calmement qu’il le put.
— Et tu voudrais qu’il cavalent partout librement ? Pas question, petit ! Je te conseille de penser à les éliminer aussi sec, dans les dix premières secondes. Pense à eux comme à des soldats. Nous parlons guerre, combat, ici.
— Mais si la sécurité doit être aussi serrée que tu le dis...
— Je peux m’en occuper. Tu n’as donc pas compris ce que je fais ? Je peux te mettre tes tireurs exactement au bon endroit, exactement au bon moment.
— Et comment diable vas-tu t’y prendre ?
Miller était incapable de se calmer, à présent. Cet Alex le faisait voir rouge.
— Doucement, petit, dit Dobbens en souriant, ravi de montrer à cette tête en l’air comment on faisait les choses. Tout ce que t’auras...
Quand il eut terminé ses explications, Miller demanda d’un ton sec :
— Et tu te figures réellement que tu pourras leur passer sous le nez comme ça ?
— Facile. Je peux écrire mes propres ordres de travail, souviens-toi.
Miller lutta de nouveau pour se dominer et cette fois il y parvint. Il se dit de considérer objectivement l’idée d’Alex. Il n’aimait pas se l’avouer, mais le plan était excellent. Cet amateur noir lui disait comment monter une opération et le fait qu’il eût raison ne servait qu’à tout aggraver.
— Écoute, mon vieux, ce n’est pas seulement mieux, c’est plus facile !
Alex mettait un peu d’eau dans son vin. Ces petits Blancs arrogants avaient besoin de garder leur fierté, pensait-il. Ce garçon avait l’habitude d’imposer sa volonté. Il n’était pas bête, Dobbens le reconnaissait, mais trop inflexible. Une fois qu’il s’était décidé pour une idée, il ne voulait rien changer. Jamais il n’aurait pu faire un bon ingénieur.
— Rappelle-toi la dernière opération que nous avons montée pour toi. Fais-moi confiance, vieux. J’avais raison, l’autre fois, pas vrai ?
En dépit de toute son habileté technique, Alex n’était pas très doué pour les rapports humains. Cette dernière réflexion raviva la colère de Miller mais il respira profondément et continua de regarder la carte. Maintenant je sais pourquoi les Yanks aiment tant leurs négros !
— Laisse-moi y réfléchir.
— Bien sûr. Tiens, je vais te dire. Je m’en vais dormir un peu. Tu peux prier sur la carte tant que tu voudras.
— Qui d’autre, en plus de la sécurité et des objectifs ?
Alex s’étira.
— Ils feront peut-être venir un traiteur. Ah, merde, je ne sais pas. J’imagine qu’ils auront leur bonne. Parce qu’on ne peut pas avoir ce genre d’invités sans des larbins, pas vrai ? Et on ne doit pas la toucher non plus, mec. C’est une soeur, une belle femme. Et rappelle-toi ce que je t’ai dit pour la dame et la petite môme. Si c’est nécessaire, je n’en mourrai pas, mais si tu les descends histoire de rire, Sean, c’est à moi que tu rendras des comptes. Essayons de rester des pros. Tu as trois honnêtes objectifs politiques, ça suffit. Le reste, c’est de la monnaie d’échange, nous pourrons nous en servir comme gages de bonne volonté. Ce n’est pas important pour toi, petit, mais ça l’est bougrement pour moi. Tu piges ?
— Très bien, Alex.
Sean décida alors qu’Alex ne verrait pas la fin de cette opération. Ce ne devrait pas être trop difficile à arranger. Avec son absurde sensiblerie, il n’était pas digne d’être un révolutionnaire. Tu mourras en brave. Nous allons au moins faire de toi un martyr.
Deux heures plus tard, Miller s’avoua que c’était malheureux. Cet homme avait un authentique talent pour monter des opérations.
Les agents de la sécurité arrivèrent tellement en retard que Ryan ne les suivit que de quelques secondes. Ils étaient trois, sous les ordres de Chuck Avery du Secret Service.
— Navrés, nous avons été retenus, dit Avery quand ils se serrèrent la main. Je vous présente Bert Longley et Mike Keaton, deux de nos collègues britanniques.
— Bonjour, monsieur Longley ! cria Cathy du perron.
Il ouvrit de grands yeux en voyant son état.
— Mon Dieu ! Nous devrions peut-être amener un médecin avec nous ! Je ne me doutais pas du tout que c’était pour bientôt.
— Celui-là sera en partie anglais, intervint Jack. Entrez donc.
C’est M. Longley qui nous a donné notre escorte, quand tu étais à l’hôpital, expliqua Cathy à son mari. Je suis enchantée de vous revoir, monsieur.
— Comment vous sentez-vous ?
— Un peu fatiguée, mais ça va.
— Est-ce que vous avez réglé le petit problème de Robby ? demanda Jack.
— Oui, oui, bien sûr. Il faut excuser M. Bennett. J’ai peur qu’il prenne les instructions trop à la lettre. Nous n’avons pas de problèmes avec un officier de marine. En réalité, Son Altesse se fait une joie de le connaître. Alors, pouvons-nous examiner les lieux, maintenant ?
— Si ça ne vous ennuie pas, dit Avery, j’aimerais bien jeter un coup d’oeil à votre falaise.
— Suivez-moi, messieurs.
Jack fit sortir les trois hommes par la porte-fenêtre coulissante donnant sur la terrasse, face à la baie de la Chesapeake.
— Admirable ! s’exclama Longley.
— Notre seul tort a été de ne pas séparer la salle à manger du living-room, seulement le plan était conçu ainsi et nous n’avons trouvé aucune façon élégante de le modifier. Mais toutes ces fenêtres nous offrent une belle vue, quand même.
— C’est certain, et aussi une bonne visibilité pour nos gars, observa Keaton en regardant de tous côtés.
Sans parler d’un champ de tir commode, pensa Jack.
— Combien d’hommes allez-vous faire venir ? demanda-t-il.
— C’est un détail dont nous ne pouvons pas parler.
— Plus de vingt ? insista Jack. J’ai l’intention de préparer du café et des sandwiches pour vos agents. Ne vous inquiétez pas. Je n’en ai même pas parlé à Robby.
— Si vous prévoyez pour vingt, ce sera amplement suffisant, dit Avery. Rien que du café, ce sera très bien.
— Bien, alors allons voir la falaise.
Ryan descendit les marches de la terrasse et traversa la pelouse.
— Vous devrez faire très attention, messieurs.
— Elle est vraiment très instable ? demanda Avery.
— Sally est passée deux fois de l’autre côté de la barrière et cela lui a valu à chaque fois une bonne fessée. Le problème, c’est l’érosion. La roche de la falaise est de la... du grès, je crois, vraiment friable. J’essaie de la stabiliser. Les services de la conservation de la nature m’ont persuadé de planter ce foutu kudzu et... N’allez pas plus loin !
Keaton venait d’enjamber la petite barrière.
— Il y a deux ans, j’ai vu tomber un bloc de six à sept mètres. C’est pour ça que j’ai fait pousser ces plantes grimpantes. Vous ne pensez pas que quelqu’un va essayer de monter par là, dites-moi ?
— C’est une possibilité, répondit Longley.
— Vous changeriez d’idée si vous examiniez ça d’un bateau. La falaise ne supporterait pas le poids. Un écureuil pourrait grimper, mais c’est tout.
— Quelle est sa hauteur ? demanda Avery.
— Treize mètres là-bas, plus de quinze ici. Les lianes kudzu n’ont fait qu’aggraver son état. C’est à peu près impossible à tuer et essayez de les arracher, vous aurez une belle surprise. Je vous le dis, pour vous en faire une bonne idée, il faut l’examiner d’un bateau.
— C’est ce que nous ferons.
— À l’entrée, cette allée doit bien faire trois cents mètres ? hasarda Keaton.
— Un peu plus de quatre cents, compte tenu des virages. Ça nous a coûté la peau des fesses, pour la paver.
— Et les ouvriers de la piscine ? demanda Longley.
— En principe, elle doit être terminée mercredi.
Avery et Keaton contournèrent la maison par le nord. Les arbres étaient à vingt mètres et il y avait un enchevêtrement de broussailles et de ronces s’étendant on ne savait jusqu’où. Ryan avait planté une longue rangée d’arbustes pour marquer la limite de la propriété. Sally n’avait pas le droit de s’aventurer par là, non plus.
— Ça m’a l’air assez bien protégé, par ici, jugea Avery. Il y a bien deux cents mètres de terrain découvert entre la route et les arbustes, et puis c’est encore à découvert entre la piscine et la maison.
— Hé oui, dit Jack en riant. Vous pouvez installer vos mitrailleuses lourdes à l’orée du bois et installer vos mortiers près de la piscine.
— Nous prenons cela très au sérieux, professeur Ryan, lui reprocha Longley.
— Je sais. Mais cette visite est tout à fait secrète, n’est-ce pas ? Alors on ne peut pas...
Il s’interrompit. Leur expression ne lui plaisait pas du tout. Avery déclara :
— Nous devons toujours supposer que l’adversaire sait ce que nous faisons.
Jack se demanda si c’était tout ou s’ils savaient encore autre chose, mais il était inutile de poser la question...
— Ma foi, pour parler comme un ancien marine, je ne voudrais pas attaquer ce coin-ci à froid. Je sais un peu comment vous êtes entraînés et je ne voudrais pas vous chercher des crosses.
— Nous faisons de notre mieux, assura Avery en regardant toujours de tous les côtés.
Le tracé de l’allée sous les arbres était tel qu’il pourrait utiliser son camion de communications pour la bloquer entièrement. Il se répéta qu’il y aurait dix hommes de l’Agence, six Brits, un agent de liaison du Bureau et probablement deux ou trois agents de la police routière pour régler la circulation sur la route. Tous ses hommes auraient un revolver d’ordonnance et un pistolet-mitrailleur. Ils s’entraînaient au moins une fois par semaine.
Avery n’était quand même pas très content, à la pensée qu’un groupe terroriste armé se promenait en liberté. Mais tous les aéroports étaient surveillés, toutes les forces de police locales alertées. Une seule route aboutissait à cette maison. Le terrain environnant serait difficile à pénétrer, même pour un peloton d’infanterie, et tout dangereux que fussent les terroristes, ils n’avaient jamais livré de bataille rangée. On n’était pas à Londres et les cibles en puissance ne se déplaçaient pas avec insouciance, escortées par un seul garde du corps armé.
— Merci, professeur Ryan. Nous allons examiner la falaise de la mer. Si vous voyez passer un cotre des gardes-côtes, ce sera nous.
— Vous savez comment aller à la station de Thomas Point ? Vous prenez Forest Drive à l’est jusqu’à Arundel-on-the-Bay et vous tournez à droite. Vous ne pouvez pas vous tromper.
— Merci, nous y allons tout de suite.
L’agent immobilier sortit de son bureau juste avant 22 heures. C’était son tour de fermer l’agence. Il avait dans sa serviette une enveloppe pour le dépôt de nuit à la banque et des contrats qu’il comptait revoir le lendemain matin avant d’aller à son travail. Il posa sa serviette sur le siège à côté de lui et mit son moteur en marche. Deux phares arrivèrent juste derrière lui.
— Je peux vous parler ? appela une voix dans l’obscurité.
L’agent se retourna et vit une ombre qui s’approchait.
— Nous sommes fermés, monsieur. L’agence ouvre à...
Il vit alors un pistolet sous son nez.
— Je veux ton fric, mec. Tu restes cool, tout se passera bien, dit l’homme.
Inutile d’effrayer le type, pensait-il. Il risquerait de faire quelque chose de dingue et pourrait avoir de la chance.
— Mais je n’ai pas d’ar...
— La serviette et le portefeuille. Bien lentement, bien sagement et tu seras chez toi dans une demi-heure.
L’agent prit d’abord son portefeuille. Il dut s’y reprendre à trois fois pour déboutonner sa poche arrière et ce fut d’une main tremblante qu’il le tendit. La serviette suivit.
— Il n’y a que des chèques, pas d’espèces...
— C’est ce qu’ils disent tous. Couche-toi à plat ventre sur le siège et compte jusqu’à cent. Ne relève pas la tête avant d’avoir fini et tout ira bien. Tout haut, que je l’entende.
Voyons voir, le coeur doit être là... L’homme passa sa main armée par la portière dont la vitre était baissée. L’agent arriva à sept. Quand le coup parti le bruit de l’automatique équipé d’un silencieux fut encore étouffé, d’être tiré à l’intérieur de la voiture. Le corps tressauta deux ou trois fois, mais pas assez pour nécessiter une deuxième balle. Le tueur ouvrit la portière, remonta la vitre, coupa le contact et éteignit les phares avant d’aller reprendre sa voiture. Il démarra et roula à la limite de vitesse autorisée. Dix minutes plus tard, il jeta la serviette et le portefeuille vides dans une grande poubelle d’un centre commercial. Il retourna sur la route principale et prit la direction opposée. C’était dangereux de garder le pistolet, mais il fallait s’en débarrasser plus soigneusement. Le tueur ramena la voiture à sa place – la famille à qui elle appartenait était en vacances – et fit deux à trois cents mètres à pied pour aller reprendre la sienne. Alex avait raison, comme toujours, pensait-il. Si on prévoit tout, si on réfléchit bien et, surtout, si on ne laisse rien traîner derrière soi, on peut tuer tout le monde qu’on veut. Et puis aussi, on n’en parle pas !
— Salut, Ernie, chuchota Jack.
Le chien n’était qu’une tache sombre sur le tapis clair du living-room. Il était 4 heures du matin. Ernie avait entendu du bruit et il était sorti de la chambre de Sally pour enquêter. Il regarda Jack pendant quelques instants, en remuant la queue, jusqu’à ce que celui-ci le gratte entre les oreilles, puis il retourna chez Sally.
Ils vont revenir, n’est-ce pas ? demanda Jack à la nuit. Il se leva du canapé de cuir et alla aux fenêtres. Il faisait un temps clair. Dans la baie, on voyait les feux de position des bateaux partant de Baltimore ou arrivant du large et les lumières plus spectaculaires des convois chaland-remorqueur naviguant avec une lenteur majestueuse.
Il ne savait pas pourquoi il avait été aussi long à comprendre. Peut-être parce que les activités du camp 18 présentaient presque les choses avec trop d’évidence. C’était le bon moment pour eux de refaire un stage d’entraînement et il était fort possible qu’ils projetaient un gros coup. Peut-être ici même...
— Dieu ! Tu étais trop près du problème, Jack, murmura-t-il.
C’était de notoriété publique, depuis quinze jours, qu’ils allaient faire la traversée et l’ULA avait déjà démontré qu’elle était capable d’opérer en Amérique. Et nous invitons des objectifs chez nous ? C’est malin ! C’était quand même ahurissant. Ils avaient accepté l’invitation à rebours sans penser un instant... et même, quand les agents de la sécurité étaient là, il avait plaisanté. Pauvre con !
Il réfléchit au dispositif de sécurité. Sur le plan stratégique, sa maison était un objectif difficile. On ne pouvait rien faire de l’est, la falaise était un obstacle plus dangereux qu’un champ de mines. Au nord et au sud, les bois étaient si denses et enchevêtrés qu’on ne pouvait passer par là sans faire un vacarme horrible et ils ne pouvaient certainement pas s’entraîner à ce genre d’approche dans un désert aride et sans végétation ! Donc, ils devaient venir par l’ouest. Ryan chercha combien d’hommes Avery avait dit... Il n’avait pas précisé, mais il n’avait pas nié quand Jack avait parlé d’une vingtaine. Vingt agents de la sécurité, bien armés et entraînés. Il se rappela les journées de Quantico, le cours des officiers. Et les nuits. Vingt-deux ans, invincible et immortel, quand il buvait de la bière dans les bars du coin. Un soir, dans une boîte, il avait parlé à deux instructeurs de l’académie du FBI qui se trouvait juste au sud de sa base. Ils étaient aussi fiers que les marines. Ils ne prenaient même pas la peine de dire « Nous sommes les meilleurs », ils estimaient que tout le monde le savait. Tout comme les marines. Le lendemain, il avait accepté une invitation à aller tirer sur leur polygone, relever un défi amical. Il lui en avait coûté dix dollars pour apprendre que l’un d’eux était le moniteur du maniement d’armes. Le Secret Service ne devait pas être bien différent, étant donné sa mission.
Si je pars du principe que l’ULA est aussi forte qu’elle en a l’air... et que c’est une visite qui n’a pas été annoncée, une visite privée... Ils n’auront pas l’idée de venir ici... et même, ils sont trop malins pour tenter ce coup-là... Il n’y a donc pas de danger, n’est-ce pas ?
Mais ces mots-là n’avaient plus aucun sens, le danger, la sécurité. Cela dépassait la réalité.
Jack contourna la cheminée pour passer dans l’aile des chambres. Sally dormait, avec Ernie couché en rond sur le pied du lit. Il leva la tête quand Jack entra.
La petite fille dormait paisiblement, toute à ses rêves d’enfant, pendant que son père considérait le cauchemar qui menaçait encore sa famille et qu’il s’était permis d’oublier pendant quelques heures. Il remonta les couvertures et caressa la tête du chien avant de quitter la pièce.
Jack se demanda comment faisaient les personnages publics. Ils vivaient en permanence dans le cauchemar. Il se souvint d’avoir félicité le prince parce qu’il ne laissait pas ces menaces entraver sa vie. Bravo, mon vieux, ça leur apprendra ! Soyez un objectif sans peur ! On voyait les choses très différemment quand on était soi-même avec sa propre famille un objectif. Ryan l’avoua à la nuit. On fait bonne figure, on obéit aux instructions et on se demande si chaque voiture qui passe ne contient pas un homme armé d’une mitraillette qui entend faire de votre mort une déclaration politique. On arrive à ne pas trop y penser dans la journée, quand on a du travail, mais la nuit l’esprit vagabonde.
Tout cela était d’une incroyable ambiguïté. On ne pouvait pas s’y attarder, mais on ne devait pas non plus oublier. On ne pouvait pas permettre que sa vie soit dominée par la peur, mais on était incapable de retrouver un sentiment de sécurité. Le fatalisme aurait été d’un bon secours, mais Ryan s’était toujours jugé maître de son destin et il refusait d’admettre qu’il s’illusionnait. Il avait envie de frapper, sinon eux au moins le destin, mais l’un et les autres étaient hors de sa portée, aussi loin que les bateaux dont les feux passaient à des kilomètres de sa fenêtre.
Ils avaient presque réussi la dernière fois. Ils avaient presque gagné la bataille et ils en avaient aidé d’autres à remporter une victoire. Il était capable de riposter, de lutter, et il savait qu’il le ferait au mieux en travaillant dans ce bureau de Langley, en s’intégrant à plein temps dans l’équipe. Il avait joué un rôle assez important – même si ce n’était qu’accidentellement — pour Françoise Théroux, cette jolie fille maléfique morte à présent. C’était le sien, comme les hommes armés avaient le leur. L’Académie allait manquer à Jack, tous ses élèves pleins d’enthousiasme, mais c’était le prix qu’il devait payer pour reprendre la partie.
Il alla boire un verre d’eau avant de se coucher.
— Salut, Jack ! s’écria Robby quand il descendit de voiture dans le parking.
— Tu fais tes bagages ?
— Hé oui ! Presque tout est déjà dans les caisses. Il faut que je mette mon remplaçant au courant.
— Moi aussi.
— Tu pars ? s’étonna Jackson.
— J’ai donné mon accord à l’amiral Greer.
— L’amiral... ah, le type de la CIA ? Alors tu t’es décidé, hein ? Comment est-ce que le département a pris ça ?
— Ils ont réussi à ravaler leurs larmes. En fait, le patron n’était pas très content de toutes mes absences, cette année. Alors on dirait que le dîner d’au revoir sera pour nous deux.
— Ah zut, c’est vrai ! C’est ce vendredi, hein ?
— Ouais. Est-ce que tu peux arriver vers 20 h 15 ?
— Bien sûr. Tu as dit que ce n’était pas habillé, c’est ça ?
— C’est ça.
Jack sourit. Je t’aurai, mon vieux !
Le VC-10 de la RAF atterrit à la base d’Andrews à 20 heures et roula vers le même terminal qu’Air Force One, l’avion présidentiel. Les journalistes remarquèrent que la sécurité était extrêmement resserrée ; il y avait toute une compagnie de la police de l’air, plus des agents en civil du Secret Service. Mais il était vrai que la sécurité, sur cette base de l’armée de l’air, était toujours très stricte. L’appareil s’immobilisa exactement à la place qu’il fallait et la passerelle roulante fut poussée vers la porte avant, qui s’ouvrit au bout d’un moment.
L’ambassadeur et des personnalités du Département d’État attendaient au pied des marches. Dans l’avion, des agents firent une dernière ronde aux hublots. Enfin, Son Altesse apparut à la porte, suivie par sa jeune femme. Le prince salua de la main les spectateurs éloignés et descendit avec précaution, les jambes ankylosées par le long vol. Au sol, plusieurs officiers des deux nations saluèrent et la directrice du protocole du Département d’État fit une révérence. Cela allait lui valoir une réprimande de l’arbitre des bonnes manières, dans le Washington Post du lendemain. La petite-fille du commandant de la base, âgée de six ans, offrit une douzaine de roses jaunes à la princesse. Les flashes étincelèrent et les deux personnages royaux sourirent aimablement aux objectifs tout en prenant le temps de dire un mot gentil à toutes les personnes du comité d’accueil. Le prince échangea des plaisanteries avec un officier de marine qui avait été son supérieur et la princesse fit une réflexion sur la lourde chaleur humide qui persistait jusque dans la soirée. La femme de l’ambassadeur lui expliqua que le climat était tel que Washington avait été jadis considéré comme un poste dangereux. Les moustiques porteurs de malaria avaient disparu depuis longtemps, mais le climat n’avait guère changé. Heureusement, tout était climatisé. Les journalistes notèrent la couleur, le style et la coupe de l’ensemble de la princesse, en particulier son chapeau « audacieux ». Elle prenait la pose avec l’assurance d’un mannequin de haute couture, pendant que son mari avait l’air aussi décontracté qu’un cow-boy du Texas, une main dans la poche et la figure fendue d’un large sourire. Les Américains qui n’avaient encore jamais vu le couple de près trouvèrent le prince merveilleusement simple et, naturellement, tous les hommes étaient depuis longtemps tombés amoureux de la princesse.
Les agents de la sécurité ne virent rien de tout cela. Ils tournaient le dos à la scène en balayant d’un regard vigilant la foule massée aux barrières, leur figure marquée de la même expression grave et chacun pensant : S’il vous plaît mon Dieu, pas pendant mon service ! Ils avaient tous un écouteur radio dans l’oreille qui leur fournissait des renseignements que leur cerveau enregistrait tandis que leurs yeux étaient occupés ailleurs.
Enfin, tout le monde reflua vers la Rolls Royce de l’ambassade et le cortège se forma. Andrews avait plusieurs issues et celle qu’ils empruntèrent n’avait été choisie qu’une heure auparavant. Deux autres Rolls, du même modèle et de la même couleur que la première, étaient intégrées dans la longue file, chacune avec sa voiture éclaireuse et sa voiture de poursuite, et un hélicoptère suivait le défilé. Si quelqu’un avait pris le temps de compter les armes à feu, il serait arrivé à près de cent. L’heure de l’arrivée avait été prévue pour que Washington soit rapidement traversée et, après vingt-cinq minutes, le cortège atteignit l’ambassade britannique. Quelques minutes plus tard, Leurs Altesses étaient en sécurité à l’intérieur et leur responsabilité en d’autres mains.
La plupart des agents américains se dispersèrent pour rentrer chez eux ou reprendre leur poste habituel, mais une dizaine d’hommes et de femmes restèrent dans les parages, bien cachés dans des camions ou des voitures, et quelques agents en tenue supplémentaires firent des rondes autour de l’immeuble.
— L’Amérique, dit O’Donnell. Le pays de toutes les possibilités !
Le journal télévisé de 23 heures montrait l’arrivée en différé.
— Qu’est-ce que tu crois qu’ils font en ce moment ? demanda Miller.
— Ils compensent leur décalage horaire, j’imagine. Ils passent une bonne nuit de sommeil. Alors, tout est au point, ici ?
— Oui, le repaire est préparé pour demain. Alex et ses hommes sont prêts et j’ai étudié les changements du plan.
— Ils sont d’Alex, aussi ?
— Oui, et si j’entends encore un seul conseil de ce salaud arrogant...
— C’est un de nos frères révolutionnaires, dit O’Donnell avec un sourire, mais je vois ce que tu veux dire.
— Où est Joe ?
— À Belfast. Il dirigera la phase deux.
— Tout est bien prévu ?
— Oui. Les deux commandants de brigade et tout le conseil de l’Armée. Nous devrions les avoir tous...
O’Donnell révéla enfin son plan, en totalité. Les agents de pénétration de McKenney travaillaient en liaison étroite avec les principaux hommes de la PIRA ou connaissaient ceux qui travaillaient avec eux. Sur un ordre d’O’Donnell, ils les assassineraient tous, éliminant ainsi la direction militaire de l’IRA provisoire. Il ne resterait absolument personne pour commander l’organisation... excepté un homme que son coup de maître allait catapulter au premier rang et lui valoir le respect du commun des Provisoires. Avec ses otages, il obtiendrait la libération de tous ceux qui étaient derrière des barreaux, même s’il devait pour cela expédier le prince de Galles à Buckingham en pièces détachées. O’Donnell en était certain. Malgré toutes les belles paroles de Whitehall, il y avait des siècles qu’un roi anglais n’avait pas affronté la mort et l’idée du martyre avait plus de succès chez les révolutionnaires que chez les hommes au pouvoir. La pression de l’opinion publique les y formait : ils seraient contraints de négocier pour sauver l’héritier du trône. L’ampleur de cette opération donnerait un élan au mouvement et Kevin Joseph O’Donnell prendrait la tête d’une révolution renaissant dans l’audace et le sang...

— La relève de la garde, dit Jack à Marty.
Lui aussi, il avait emballé ses affaires. Un agent de la sécurité vérifierait le contenu de la caisse avant qu’il parte.
— Comment vous sentez-vous ?
— Mieux, mais on se lasse de regarder la télévision de l’après-midi.
— Vous prenez bien vos médicaments ?
— Je n’oublierai plus jamais !
— Je vois qu’il n’y a rien de nouveau sur nos amis.
— Hé non. Ils sont retombés dans ce trou noir où ils vivent. Le FBI a peur qu’ils soient ici, bien sûr, mais il n’y a pas eu la moindre trace d’eux. Naturellement, chaque fois qu’on se sent sûr de soi, en traitant avec ces salopards, on l’a dans le dos. Tout de même, à peu près la seule unité qui n’est pas en alerte rouge, c’est la Force Delta. Toutes les autres sont sur le pied de guerre. S’ils viennent ici et s’ils montrent ne serait-ce qu’un poil de moustache, le monde entier va leur tomber dessus, grommela Cantor. Je serai là lundi et mardi. Vous n’avez pas besoin de me dire au revoir tout de suite. Passez un bon week-end.
— Vous aussi.
Ryan sortit, un nouveau laissez-passer de sécurité accroché à son cou, sa veste sur l’épaule. Il faisait chaud et sa Rabbit n’était pas climatisée. Le retour par la Route 50 fut compliqué par la foule qui se précipitait à Océan City pour le week-end ; n’importe quoi pour échapper à la chaleur oppressante qui pesait sur toute la région depuis quinze jours. Ils allaient avoir une surprise, pensa Jack. Un front froid était prévu pour bientôt.
— Police du canton de Howard, dit le sergent de semaine au téléphone. Vous désirez, monsieur ?
— C’est bien le 911 ?
— Oui, monsieur. Vous avez un problème ?
— Eh bien, euh, ma femme dit que je ne dois pas m’en mêler, vous savez, mais...
— Voulez-vous me donner votre nom et votre numéro de téléphone, s’il vous plaît ?
— Pas question, écoutez voir, cette maison, là près de chez nous, en bas de la rue. Y a des gens, là, avec des armes, vous savez ? Des mitrailleuses.
— Pardon ? Vous voulez répéter ?
— Des mitrailleuses, pas de blague. J’ai vu une M-60, comme dans l’armée, vous savez, calibre trente, alimentée par une bande, une foutue mitrailleuse. J’ai vu d’autres trucs, aussi.
— Où ça ?
La voix devint précipitée :
— Onze cent seize Green Cottage Lane. Y a peut-être... j’ai vu quatre types, un Noir et trois Blancs. Ils déchargeaient les armes d’un camion. Il était 3 heures du matin, j’avais dû me lever pour aller pisser et j’ai regardé par la fenêtre de la salle de bains, vous savez ? La porte du garage était ouverte et y avait de la lumière et quand ils se sont passé la mitrailleuse, c’était tout éclairé, comme qui dirait, et j’ai bien pu voir que c’était une soixante. Merde, j’en trimballais une dans l’armée, vous savez ? Enfin bref, voilà, c’est tout, si vous voulez y faire quelque chose, c’est vous que ça regarde.
L’homme raccrocha. Le sergent appela tout de suite son capitaine et lui montra ses notes.
— Quoi ? Une mitrailleuse ? M-60 ?
— C’est ce qu’il a dit, il a dit que c’était une calibre trente alimentée par une bande. C’est la M-60, ça. Cette alerte que nous avons reçue du FBI, mon capitaine...
— Ouais.
Le capitaine vit danser devant ses yeux des visions de promotion, mais aussi de bataille rangée où ses hommes n’étaient pas les mieux armés.
— Envoyez une voiture. Dites-leur de rester hors de vue et de ne rien tenter. Je vais avertir les fédés.
Moins d’une minute plus tard, une voiture de police se dirigeait vers l’adresse indiquée. L’agent était depuis six ans dans la police cantonale, et tenait beaucoup à y rester une année de plus. Il mit près de dix minutes à arriver sur les lieux. Il gara sa voiture à une centaine de mètres, derrière un gros buisson, et put observer la maison sans s’exposer. Il tenait le fusil de chasse généralement accroché sous le tableau de bord entre ses mains moites, avec une cartouche de chevrotines double-zéro dans le canon. Une autre voiture arriva quatre minutes plus tard et deux agents le rejoignirent. Ensuite, il eut l’impression que le monde entier s’était donné rendez-vous là. D’abord un sergent de patrouille, puis un lieutenant, deux capitaines et, finalement, deux agents du bureau du FBI de Baltimore.
L’agent spécial du FBI responsable du bureau de Baltimore installa une liaison radio avec le siège de Washington, mais laissa l’opération entre les mains de la police locale. Celle-ci avait sa propre brigade d’intervention, comme la plupart des forces régionales, et ses hommes se mirent rapidement au travail. Leur premier soin fut d’évacuer les habitants des maisons voisines. Au grand soulagement de tout le monde, ils purent le faire dans tous les cas par le derrière. Les personnes arrachées à leur domicile furent interrogées. Oui, elles avaient vu des gens dans cette maison. Oui, c’était presque tous des hommes blancs, mais on avait vu au moins un Noir. Non, on n’avait pas vu d’armes ; d’ailleurs, on avait à peine vu les gens. Une dame pensait qu’ils avaient une camionnette, mais qui restait généralement dans le garage. Les interrogatoires continuèrent pendant que la brigade se rapprochait. Les maisons de la rue étaient toutes du même style et de la même construction et les hommes en visitèrent rapidement une pour se faire une idée du plan. Un homme s’installa dans la maison d’en face et examina les fenêtres de l’objectif à travers la lunette de son fusil.
La brigade aurait pu attendre, mais plus ils tarderaient plus le risque était grand d’alerter le gibier. Les hommes s’avancèrent lentement, prudemment, mettant à profit tout le couvert qu’ils trouvaient jusqu’à ce qu’ils soient à quinze mètres. Les yeux anxieux, vifs, guettaient du mouvement aux fenêtres, mais ne voyaient rien. Ils se demandaient si tout le monde dormait. Le chef de la brigade s’élança le premier, en courant à travers le jardin pour s’arrêter sous une fenêtre. Il colla au coin un microphone à ventouse et guetta à l’aide d’un écouteur d’oreille des signes d’occupation. Les autres le virent pencher comiquement la tête de côté et puis il prit une radio que toute l’équipe pouvait entendre :
— La télé marche. Pas de conversation. Je... autre chose, mais je ne sais pas trop quoi.
Il fit signe à sa brigade d’approcher, un homme à la fois, pendant qu’il restait accroupi sous la fenêtre, pistolet au poing. Trois minutes plus tard, tout le monde était prêt.
— Chef de brigade, crépita la radio. Ici le lieutenant Haber. Nous avons là un jeune homme qui dit qu’une camionnette est partie en trombe de cette maison à 16 h 45... c’est à peu près l’heure à laquelle la police a diffusé son appel radio.
Le chef accusa bonne réception du message et le traita comme s’il n’avait aucune importance. L’équipe exécuta une manoeuvre d’entrée par effraction. Deux coups de fusil de chasse simultanés firent sauter les gonds de la porte de côté et elle n’était même pas tombée que les hommes se ruaient à l’intérieur de la cuisine en braquant leurs armes. Rien. Ils visitèrent toute la maison avec des mouvements qui faisaient penser à un sinistre ballet. L’exercice ne dura pas plus d’une minute. Le message radio fut diffusé :
— Le bâtiment est sûr.
Le chef de brigade sortit par la porte de devant, son fusil pointé vers le sol, et ôta son masque noir avant de faire signe à tous les autres d’entrer. Le lieutenant et l’agent du FBI traversèrent la rue en courant, tandis que le chef essuyait la sueur de ses yeux.
— Alors ?
— Vous allez adorer ça, répliqua-t-il. Venez voir.
Dans le living-room, il y avait une petite télé couleur qui marchait, posée sur une table. Le plancher était couvert de papiers de MacDonald’s et dans l’évier de la cuisine il y avait une cinquantaine de gobelets de carton bien empilés. La chambre de maître – elle devait avoir quelques centimètres carrés de plus que les deux autres — était l’arsenal. Ils y trouvèrent effectivement une mitrailleuse américaine M-60, avec deux caisses de munitions, une douzaine de fusils d’assaut AK-47 dont trois démontés pour être nettoyés et un fusil à lunette. Sur la commode, il y avait une radio scanner. Ses voyants sautillaient et clignotaient. Il y en avait un sur la fréquence de la police cantonale. Contrairement au FBI, la police locale n’employait pas de circuits radio sûrs, c’est-à-dire brouillés. L’agent du FBI retourna à son véhicule et appela Bill Shaw.
— Ils ont donc été à l’écoute de la radio de police et ils se sont tirés, dit Shaw au bout de deux minutes.
— On dirait bien. Les locaux ont diffusé une description de la camionnette. Au moins, ils ont filé si vite qu’ils ont laissé tout un arsenal. Ils ont peut-être la trouille, maintenant. Rien de neuf de votre côté ?
— Négatif.
Shaw était dans le centre de commandement d’urgence du FBI, le bureau 5005 du bâtiment J. Edgar Hoover. Il était au courant de la tentative manquée du raid français contre leur camp d’entraînement. Deux fois, pensa-t-il, ils s’échappent par un coup de chance pure.
— C’est bon, je vais parler à la police routière. Les techniciens sont déjà en route. Restez sur place et en liaison avec les locaux.
— D’accord. Terminé.
Les agents de la sécurité s’installaient déjà. Discrètement, constatait Jack ; leurs voitures étaient garées près de la piscine, qui avait été remplie deux jours plus tôt seulement, avec un camion qui devait contenir du matériel de télécommunication. Jack compta huit personnes à découvert, dont deux avec des Uzis. Avery l’attendait dans le garage.
— Bonne nouvelle... Enfin, du bon et du mauvais.
— Quoi donc ? demanda Ryan.
— Quelqu’un a téléphoné aux flics pour dire qu’il avait vu des gens avec des armes. La police a réagi drôlement vite. Les suspects se sont tirés – ils écoutaient la fréquence radio de la police –, mais nous avons capturé tout un arsenal. On dirait que nos amis s’étaient installé un repaire. Malheureusement pour eux, il n’est pas resté très sûr. Ils sont peut-être en cavale. Nous savons quel type de voiture ils utilisent et la police locale a complètement bouclé ce secteur. Et nous balayons tout l’État. Le gouverneur a même autorisé l’emploi des hélicoptères de la Garde nationale pour aider aux recherches.
— Où étaient-ils ?
— Dans le canton de Howard, un petit village au sud de Columbia. Nous les avons ratés de cinq minutes, mais nous les avons forcés à cavaler à découvert. Ce n’est qu’une question de temps.
— J’espère que les flics sont prudents.
— Oui, monsieur.
— Pas de problèmes, ici ?
— Non, „tout se passe très bien. Vos invités devraient arriver à 19 h 45. Qu’allez-vous leur servir à dîner ?
— J’ai acheté du maïs blanc frais, en chemin... Vous avez dû passer devant le marché en venant. Des steaks grillés au feu de bois, des pommes de terre au four et la salade d’épinards de Cathy. Nous allons leur faire goûter de la bonne cuisine américaine bien saine.
Jack ouvrit le hayon de sa Rabbit et y prit un sac d’épis de maïs nouvellement cueillis. Avery sourit.
— Vous me donnez faim.
— Un traiteur va venir à 18 h 30 avec de la viande froide et des petits pains. Je ne vais pas vous laisser tous travailler si longtemps le ventre creux, tout de même ! On ne peut pas rester sur ses gardes si on a faim.
— Nous verrons. Merci.
— Mon père était flic.
— Au fait, nous avons essayé les lumières, autour de la piscine, mais elles ne marchent pas.
— Je sais, l’électricité fait des caprices depuis deux ou trois jours. La compagnie dit qu’ils ont installé un nouveau transformateur qui a besoin d’être réglé, ou je ne sais quoi. Ces sautes de courant ont manifestement endommagé l’interrupteur sur le circuit de la piscine, mais jusqu’à présent elles n’ont pas touché la maison. Vous ne comptiez pas vous baigner, n’est-ce pas ?
— Non. Nous voulions nous servir d’une des prises, mais il n’en est pas question.
— Désolé. Allons, excusez-moi, j’ai des trucs à faire.
Avery regarda partir Ryan, puis il repassa une dernière fois son plan de déploiement. Il y aurait deux véhicules de la police routière à quelques centaines de mètres en bas de la route, pour arrêter toute personne arrivant par là et vérifier ses papiers. Le gros de ses hommes couvrirait la route. Deux seraient en faction de chaque côté de la clairière ; le bois paraissait réellement impénétrable, mais ils le surveilleraient quand même. Cela, c’était l’équipe Un. La seconde était formée de six hommes. Il y en aurait trois dans la maison et trois autres, dont un dans le camion de télécommunication, sous les arbres autour de la piscine.
Le piège à chauffards était bien connu de la population du cru. Tous les week-ends, une voiture ou deux se faisaient prendre sur cette portion de l’interÉtat 70. Il y avait même eu quelque chose à ce sujet dans le journal local. Mais naturellement les gens venus d’ailleurs ne le lisaient pas. L’agent avait arrêté sa voiture juste au-delà d’une petite côte, ainsi les voitures roulant vers la Pennsylvanie passaient en trombe devant son radar sans même s’en apercevoir. Le coin était si rentable qu’il ne se donnait jamais la peine de prendre en chasse un conducteur roulant à moins de cent cinq et, au moins deux fois par nuit, il épinglait des gens fonçant à cent quarante.
« Guettez une camionnette noire, marque et année inconnues », avait dit quelques minutes plus tôt l’appel général diffusé à la radio. L’agent se dit qu’il devait exister au moins cinq mille de ces camionnettes dans l’État du Maryland et qu’elles étaient toutes sur la route le vendredi soir. « N’approcher qu’avec la plus grande prudence. »
Sa voiture de patrouille fut secouée comme un bateau dans le sillage d’un hors-bord alors qu’un véhicule passait en coup de vent. Le radar indiquait cent trente-trois à l’heure. Un client. L’agent démarra et prit la voiture en chasse avant de se rendre compte que c’était une camionnette noire. « N’approcher qu’avec la plus grande prudence... » On n’avait pas donné d’immatriculation...
— Hagerstown, ici Onze. Je poursuis une camionnette de couleur noire, qui a été chronométrée à cent trente-trois. Je roule vers l’ouest sur l’I-70, je suis à environ cinq kilomètres à l’est de la sortie 35.
— Onze, relevez le numéro, mais ne tentez pas d’appréhender, je répète, ne tentez pas d’appréhender. Relevez le numéro, ralentissez et restez en contact visuel. Nous vous envoyons du renfort.
— D’accord. Je me rapproche maintenant.
Il plaqua l’accélérateur au plancher et regarda son compteur grimper jusqu’à cent quarante-cinq. La camionnette avait un peu ralenti, lui sembla-t-il. Il était maintenant à deux cents mètres derrière elle. Il cligna les yeux. La plaque était visible, mais pas le numéro. Il réduisit la distance, plus lentement cette fois. À cinquante mètres, il distingua bien la plaque, une plaque de handicapé. L’agent décrochait son micro pour donner le numéro quand la porte arrière de la camionnette s’ouvrit à la volée.
L’idée le frappa en un éclair. C’est comme ça que Larry Fontana s’est fait avoir ! Il freina brutalement et tenta de braquer, mais le fil du micro s’accrocha à son bras. L’agent se fit tout petit et glissa sous le tableau de bord alors que la voiture dérapait et ralentissait ; il vit une langue de feu blanche comme un rayon de soleil jaillir droit sur lui. À peine avait-il compris ce que c’était qu’il entendit l’impact des balles. Un de ses pneus éclata, le radiateur explosa et cracha une gerbe de vapeur et d’eau. D’autres balles tracèrent un pointillé sur le capot et l’aile droite et l’agent plongea sous le volant pendant que la voiture sautillait et cahotait sur son pneu à plat. Le vacarme se tut enfin. L’agent releva la tête et vit la camionnette à cent mètres qui accélérait pour s’élancer sur une côte. Il voulut lancer un appel radio, mais elle ne marchait plus et il découvrit bientôt que deux balles avaient traversé la batterie de la voiture dont l’acide ruisselait sur la chaussée. Il resta un moment debout, immobile, en se demandant pourquoi il était encore en vie. Une autre voiture de police arriva. L’agent tremblait tellement qu’il dut tenir le micro à deux mains.
— Hagerstown, le salaud a mitraillé ma voiture ! C’est une camionnette Ford, de 84, on dirait, plaques de handicapé numéro Nancy deux-deux-neuf-un, vue pour la dernière fois en direction de l’ouest sur 1T-70 à l’est de la sortie 35.
— Vous êtes blessé ?
— Négatif, mais la b-bagnole est foutue. Ils se sont servis d’une putain de m-mitrailleuse contre moi !
Cela déclencha une activité fébrile. Encore une fois, le FBI fut alerté et tous les hélicoptères disponibles de la police routière convergèrent sur les lieux. Pour la première fois, ils avaient à leur bord des hommes armés d’armes automatiques. À Annapolis, le gouverneur se demanda s’il devait envoyer la Garde nationale. Une compagnie d’infanterie fut mise en état d’alerte – elle était déjà engagée dans ses manoeuvres du week-end –, mais il limita pour le moment l’intervention de la Garde au soutien par hélicoptère de la police routière. La chasse avait lieu dans la région montagneuse du Maryland central. Des avertissements à la population furent diffusés par les radios et stations de télévision locales. Le président passait sa fin de semaine à la campagne et c’était une complication. Les marines de Camp David, et d’autres installations de défense ultra-secrètes blotties dans les collines, raccrochèrent leur tenue de parade bleu marine et les baudriers blancs ; ils échangèrent les pistolets contre des fusils-mitrailleurs et l’uniforme contre la combinaison léopard.

                                                                                                                         TOM Clancy

lundi 9 septembre 2013

JEUX DE GUERRE: Chapitre XXIII: Mouvement

— Nous avons reçu celles-ci hier soir.
L’homme qui examinait les photos avec lui grisonnait, portait des lunettes sans monture et un noeud papillon. Marty se tenait dans un coin et gardait le silence.
— Nous pensons que c’est un de ces trois camps, d’accord ?
— Oui, les autres sont identifiés, approuva Ryan et cela provoqua une grimace.
— C’est vous qui le dites, mon garçon.
— O.K., ces deux-là sont actifs ; celui-là l’était la semaine dernière et celui-ci il y a deux jours.
— Et le 20, le camp d’Action Directe ? demanda Cantor.
— Fermé depuis le raid des Français. J’ai vu l’enregistrement, dit l’homme avec un sourire admiratif. Enfin bref, voilà.
C’était une des rares photos de jour, en couleurs mêmes. Le polygone de tir à côté du camp montrait six hommes alignés. L’angle empêchait de voir s’ils étaient armés.
— Entraînement au maniement d’armes ? hasarda Ryan.
— C’est ça ou alors ils pissent en rang.
Cela passait pour de l’humour.
— Attendez ! Vous dites que ces photos sont arrivées hier soir ?
— Regardez l’angle du soleil.
— Ah oui. Le petit matin.
— Minuit chez nous, très bien, dit le spécialiste en pensant : les amateurs ! Tout le monde croit savoir lire une photo de reconnaissance.
Vous ne voyez pas d’armes, mais regardez ces petits points lumineux, là. Ça pourrait être des reflets de soleil sur des douilles éjectées. Les six hommes sont probablement des Européens du nord parce qu’ils sont très pâles ; voyez celui-là, avec les coups de soleil, ses bras sont un peu roses. Tous des hommes, apparemment, d’après les cheveux courts et l’habillement. Alors la question se pose. Qui diable sont-ils ?
— Ils ne sont pas d’Action Directe, déclara Marty.
— Comment le savez-vous ? demanda Ryan.
— Ceux qui ont été enlevés ont été jugés par un tribunal militaire et exécutés il y a quinze jours.
— Dieu ! s’exclama Ryan en détournant les yeux. Je ne voulais pas le savoir, Marty.
— Ceux qui l’ont demandé ont été assistés par un prêtre. J’ai trouvé ça très bien de la part de nos collègues... Il paraît que les lois françaises permettent ce genre de procès dans certaines circonstances très particulières. Donc, en dépit de ce que nous avons pensé tous les deux sur le moment, tout a été fait conformément à la loi. Ça va mieux comme ça ?
— Un peu, avoua Ryan après réflexion.
Cela ne changeait pas grand-chose pour les terroristes, mais au moins la loi avait été respectée et c’était une des choses que signifiait le mot « civilisation ».
— Bien. Il y en a deux qui se sont mis à table, avant. La DGSE a pu arrêter deux autres membres dans les environs de Paris – ça n’a pas encore été révélé à la presse — et a découvert une pleine grange d’armes et d’explosifs. Ils n’ont peut-être pas été complètement neutralisés, mais ils ont pas mal souffert.
— Parfait, approuva l’homme au noeud papillon. Et c’est ce garçon-là qui a mis le doigt dessus ?
— Tout ça parce qu’il aime regarder des nichons de cinq kilomètres d’altitude, répliqua Cantor.
— Comment se fait-il que personne d’autre avant moi ne l’ait remarqué ? demanda Ryan qui aurait préféré que d’autres le fassent.
— Parce qu’il n’y a pas assez de monde dans ma section. Je viens à peine d’être autorisé à en embaucher dix nouveaux. Je les ai déjà choisis. Des hommes qui quittent l’Air Force. Des pros.
— Et l’autre camp ?
Une autre photo apparut.
— Voilà. À peu près la même chose. Nous avons deux personnes visibles...
— Dont une fille, dit aussitôt Ryan.
— Une personne qui semble avoir des cheveux longs, sur les épaules, reconnut l’expert. Ça ne veut pas forcément dire que c’est une fille.
Jack réfléchit, en examinant le maintien et la posture de la personne.
— En supposant que c’est une fille, qu’est-ce que ça nous dit ? demanda-t-il à Marty.
— Dites-le-moi.
— Nous n’avons aucune indication qu’il y ait des femmes à l’ULA, mais nous savons que la PIRA en compte. C’est bien ce camp : rappelez-vous la jeep que nous avons vue, qui allait de l’un à l’autre et qui était plus tard garée ici, dit Ryan, puis il hésita et reprit vivement la photo avec les six personnes alignées sur le polygone de tir. Celui-là, c’est le bon.
— Sur quoi vous basez-vous pour dire ça ? intervint l’analyse des photos.
— Disons que c’est une forte intuition, répondit Ryan.
— Très bien. La prochaine fois que j’irai aux courses, je vous emmènerai et vous choisirez mes chevaux. Écoutez, le truc avec ces photos, c’est que ce qu’on voit, c’est tout ce qu’on a. Si vous y lisez trop de choses, vous allez commettre des erreurs. De grosses erreurs. Ce que vous avez là, c’est simplement six personnes en rang qui tirent probablement au pistolet. C’est tout.
— Rien d’autre ? demanda Cantor.
— Nous avons un passage de nuit à environ 22 heures, heure locale, cet après-midi chez nous. Je vous apporterai les clichés dès qu’ils nous arriveront.
— Très bien. Merci.
L’expert repartit vers son cher matériel de photographie.
— Je crois qu’on appelle ce genre d’homme un empiriste, observa Ryan au bout d’un moment, et cela fit rire Cantor.
— Quelque chose comme ça. Il fait ça depuis le temps où les U-2 survolaient la Russie. C’est un véritable expert. L’important, c’est qu’il ne dit rien avant d’en être absolument certain. Ce qu’il a expliqué est vrai, on peut facilement voir ce qu’on veut sur ces trucs-là.
— Je l’admets, mais vous êtes d’accord avec moi ?
— Ouais.
Cantor s’assit au bureau à côté de Ryan et examina la photo à la loupe. Les six hommes alignés n’étaient pas complètement nets. L’air chaud montant du désert, même dans le petit matin, nuisait à la clarté de l’image. C’était comme si on regardait à travers un mirage scintillant sur une chaussée plate. La caméra du satellite avait une très grande rapidité de diaphragme – les photorécepteurs étaient entièrement électroniques, d’ailleurs – qui corrigeait en grande partie le flou, mais on n’apercevait tout de même que six silhouettes humaines. On distinguait les vêtements, des chemises kaki clair à manches courtes et un pantalon, ainsi que la couleur des cheveux. Un reflet sur le poignet d’un homme semblait indiquer une montre ou un bracelet. Une des figures était plus foncée qu’elle ne devrait l’être – son avant-bras nu était très pâle – et cela révélait peut-être une courte barbe... Miller porte une barbe, maintenant, pensa Ryan.
— Ah zut, si seulement c’était un peu plus net...
— Oui, reconnut Marty. Mais ce que vous voyez est le résultat de trente ans de travail et de Dieu sait combien de dollars. Dans les climats froids, c’est un peu meilleur, mais on ne peut jamais reconnaître une figure.
— C’est le camp, Marty. C’est celui-là. Nous devons avoir quelque chose qui le confirme, ou qui confirme au moins... je ne sais quoi.
— Hélas non. Nos collègues français ont interrogé les hommes qu’ils ont capturés. La seule réponse qu’ils ont obtenue, c’est que les camps étaient totalement isolés les uns des autres. Quand les groupes se rencontraient, c’était presque toujours en terrain neutre. Ils n’étaient même pas certains qu’il y avait un camp, là.
— Ça, ça nous dit quelque chose !
— La voiture ? Ce pourrait être l’armée, vous savez. Peut-être le type chargé de surveiller les gardes. Ce n’était pas forcément un des acteurs qui allait de ce camp à celui des Provisoires. À vrai dire, il y a de fortes raisons de croire que ce n’en était pas un. Le cloisonnement est une mesure de sécurité logique. Il est raisonnable que ces camps soient isolés les uns des autres. Ces gens-là connaissent l’importance de la sécurité et même s’ils n’y croyaient pas avant, l’opération française la leur a bien rappelée.
Ryan n’avait pas pensé à cela, que le raid contre le camp d’Action Directe avait dû faire son effet sur les autres.
— Vous voulez dire que nous nous sommes tiré une balle dans le pied ?
— Non. Nous avons envoyé un message qui valait la peine d’être transmis. Autant que nous puissions le déterminer, personne ne sait ce qui s’est réellement passé. Nous avons des raisons de penser qu’un mouvement rival a réglé ses comptes. Ces groupes ne s’aiment pas tous entre eux, vous savez. Alors nous aurons au moins semé le doute parmi les groupes eux-mêmes, ainsi que chez ceux qui les abritent. C’est le genre de choses qui pourrait nous valoir des fuites, des renseignements, mais il faudra du temps avant de le savoir.
— À part ça, maintenant que nous savons que ce camp a de fortes chances d’être celui que nous voulons, qu’est-ce que nous allons y faire ?
— Nous y travaillons. Je ne peux pas en dire plus.
— C’est bon... Vous voulez du café, Marty ?
La figure de Cantor prit une expression bizarre.
— Non. Je cesse le café pour le moment.
Ce que Cantor ne disait pas, c’était qu’une grande opération était prévue. Comme souvent dans ces cas-là, très peu de participants étaient au courant. Un groupe de combat allait se former autour du USS Saratoga qui devait naviguer en Méditerranée et passer au nord du golfe de Syrte dans quelques jours. Selon l’habitude, la formation serait suivie par un AGI soviétique – un de ces chalutiers qui pêchaient des renseignements au lieu de maquereaux – qui transmettrait les informations aux Libyens. Quand le porte-avions se trouverait directement au nord de Tripoli, au milieu de la nuit, un agent sous contrôle français interromprait le courant électrique de quelques installations radars, juste après que le porte-avions aurait lancé ses vols de nuit. Cela devrait en principe créer une certaine panique, mais le commandant du groupe naval ne se doutait pas du tout qu’il s’agissait d’autre chose que de simples vols de routine. On espérait que le même commando français qui avait attaqué le camp 20 serait capable de répéter l’opération contre le camp 18. Marty ne pouvait rien révéler de tout cela à Ryan, mais le fait que les Français acceptent de fournir une telle coopération aux Américains indiquait assez bien qu’Action Directe avait été démantelée. La CIA avait aidé à venger le meurtre d’un ami du président de la République française. Quels que soient les différends entre les deux pays, les dettes d’honneur étaient toujours payées. Cela plaisait au sens des convenances de Cantor, mais seulement vingt personnes étaient au courant, à l’Agence. L’opération devait durer quatre jours. Un officier supérieur du Directorat des opérations travaillait déjà avec les paras français qui, rapportait-il, étaient impatients de prouver encore une fois leur valeur. Avec un peu de chance, le groupe terroriste qui avait eu la témérité de commettre un meurtre aux États-Unis et un attentat en Grande-Bretagne serait grièvement atteint par les soldats d’une troisième nation. En cas de succès, ce serait un précédent annonçant un nouveau et précieux développement de la lutte contre le terrorisme.
Dennis Cooley travaillait à ses registres. Il était tôt, le magasin n’était pas encore ouvert et c’était l’heure qu’il choisissait généralement pour mettre de l’ordre dans sa comptabilité. Ce n’était pas bien difficile. Sa boutique ne traitait pas tellement d’affaires. Il fredonnait tout seul, sans se douter de l’irritation que cela provoquait chez l’homme à l’écoute du micro dissimulé parmi les rayonnages. Brusquement, son fredonnement se tut et il se redressa. Que se passait-il ?... Il respirait une fumée acre.
Il regarda de tous côtés pendant plusieurs secondes avant de lever les yeux. La fumée venait du plafonnier. Il se précipita sur l’interrupteur et le claqua du plat de la main. Un éclair bleu jaillit du mur et il ressentit une décharge électrique qui lui engourdit le bras jusqu’au coude. Il regarda son bras avec étonnement, remua les doigts et releva la tête pour observer la fumée qui semblait se dissiper. Il n’attendit pas de la voir disparaître. Cooley avait un extincteur dans son arrière-boutique. Il courut le chercher, tira sur la goupille de sécurité et braqua l’appareil sur l’interrupteur. Plus de fumée de ce côté-là. Il monta sur sa chaise pour se rapprocher du plafonnier, mais déjà la fumée avait presque complètement disparu. L’odeur s’attardait. Cooley resta plus d’une minute sur la chaise, que le tremblement de ses genoux faisait vaciller, en tenant son extincteur et en se demandant ce qu’il devait faire. Appeler les pompiers ? Mais il n’y avait pas de feu. Tous ses livres inestimables... Il avait la respiration oppressée, maintenant. Il faillit céder à la panique avant de se persuader qu’il n’y avait pas de quoi s’affoler. En se retournant, il vit trois personnes qui le regardaient avec curiosité, à travers la vitrine.
Avec un sourire penaud, il abaissa son extincteur et fit un geste comique aux spectateurs. La lumière était éteinte, l’interrupteur fermé. Le feu, s’il y avait eu feu, était éteint aussi. Il décida d’appeler l’électricien de l’immeuble. Cooley ouvrit sa porte pour dire aux commerçants voisins ce qui lui arrivait. L’un d’eux répliqua que l’installation électrique de tout le passage était horriblement désuète. C’était une chose à laquelle Cooley n’avait jamais pensé. L’électricité était l’électricité. On appuyait sur l’interrupteur et la lumière s’allumait, tout simplement. Cela l’agaça qu’un système sur lequel on comptait soit indigne de confiance. Une minute plus tard, il téléphonait au gérant qui promit qu’un électricien serait là dans une demi-heure.
L’homme arriva quarante minutes plus tard en s’excusant d’avoir été retardé par des encombrements. Il commença par admirer les étagères de livres. Ensuite, il jugea :
— Ça sent le fil grillé. Vous avez de la chance, monsieur. Ces courts-circuits provoquent souvent des incendies.
— Est-ce que ce sera difficile à arranger ?
— Je pense qu’il va falloir refaire toute l’installation. Y a des années que ça aurait dû être fait. Cette vieille bâtisse... Je parie que l’installation électrique est plus vieille que moi, c’est-à-dire deux fois trop vieille.
Cooley lui montra où était la boîte à fusibles, dans l’arrière-boutique, et l’homme se mit au travail. Dennis craignait d’allumer sa lampe de bureau, alors il resta assis dans la pénombre en attendant que l’ouvrier ait fini.
L’électricien coupa le courant au compteur et examina les fusibles. La boîte portait encore son étiquette d’inspection d’origine et quand il eut essuyé la poussière, il lut la date : 1919. Stupéfait, il secoua la tête. Près de soixante-dix ans ! Il dut déplacer des objets pour arriver au mur et fut étonné de voir qu’il avait été récemment replâtré. Il se dit qu’il pourrait autant commencer par là. Il ne voulait pas endommager le mur plus qu’il ne le fallait. Avec un marteau et un ciseau à froid, il cassa le plâtre neuf et découvrit le fil...
Mais ce n’était pas le bon. Celui-là avait une isolation en plastique, au lieu du chatterton utilisé au temps de son grand-père. Et il n’était pas tout à fait où il aurait dû se trouver, non plus. Bizarre, se dit-il. Il tira sur le fil qui se détacha facilement.
— Monsieur Cooley, monsieur ? appela-t-il et quand le libraire arriva, il lui demanda : Vous savez ce que c’est, ça ?
Nom de Dieu de merde ! jura le policier dans la chambre du dernier étage. Nom de Dieu de nom de Dieu !
Il se tourna vers son compagnon, la mine totalement choquée, et ordonna :
— Téléphone au commandant Owens !
— Je n’ai jamais rien vu de pareil.
L’électricien coupa le bout du fil et le montra. Il ne comprenait pas pourquoi le libraire était si pâle.
Cooley non plus n’avait jamais rien vu de pareil, mais il avait deviné ce que c’était. La section de fil ne montrait rien, seulement le revêtement isolant en polyvinyle, sans le fil de cuivre qu’on s’attend à voir dans des circuits électriques. Caché à l’autre extrémité, il y avait un microphone ultra-sensible. Il se ressaisit au bout d’un moment, mais sa voix demeurait blanche :
— Je ne vois pas du tout ce que ça peut être. Mais continuez.
— Bien, monsieur.
L’électricien reprit sa recherche du fil électrique. Cooley était déjà au téléphone.
— Beatrix ?
— Bonjour, monsieur Dennis. Comment allez-vous ce matin ?
— Pouvez-vous venir au magasin, maintenant ? J’ai un petit imprévu.
— Certainement. Je peux être là dans un quart d’heure.
Elle habitait à deux pas de la station de métro de Holloway Road et la ligne de Piccadilly était directe.
— Merci, Beatrix. Vous êtes un amour, ajouta-t-il avant de raccrocher.
Le cerveau de Cooley travaillait maintenant à mach-1. Il n’y avait rien dans son magasin ni à son domicile qui pût l’incriminer. Il décrocha de nouveau son téléphone, mais il hésita. Ses instructions, pour un cas semblable, étaient d’appeler un certain numéro qu’il connaissait par coeur... mais s’il y avait un microphone dans son bureau, son téléphone... et celui de son appartement... Cooley transpirait malgré la fraîcheur de la température. Il se força à se détendre. Jamais il n’avait rien dit de compromettant à l’un ou l’autre appareil... n’est-ce pas ? En dépit de toute son astuce, Cooley n’avait jamais affronté de danger et la panique le reprenait. Il dut faire appel à toute sa concentration d’esprit pour se rappeler les procédures opérationnelles, les choses qu’il avait apprises et pour lesquelles il s’était exercé depuis des années. Il se dit qu’il ne s’en était jamais écarté. Pas une seule fois. Il en était sûr. Quand ses tremblements se furent enfin calmés, la sonnette de la porte tinta. C’était Beatrix. Il saisit son manteau.
— Vous allez revenir, monsieur Dennis ?
— Je ne sais pas, je vous téléphonerai.
Il se précipita dehors, laissant son employée interloquée.
Il fallut dix minutes pour trouver James Owens, qui était dans sa voiture au sud de Londres. Il donna immédiatement des ordres pour filer Cooley et l’arrêter s’il tentait de quitter le pays. Deux hommes surveillaient déjà la voiture du libraire et se tenaient prêts à le prendre en filature. Deux autres se hâtèrent vers le passage, mais ils arrivèrent à l’instant même où il en sortait, et ils étaient du mauvais côté de la rue. L’un d’eux sauta de la voiture et le suivit, s’attendant à ce qu’il tourne dans Berkeley Street, vers son agence de voyages. Mais Cooley s’engouffra dans la station de métro. Pris de court, l’inspecteur courut vers la bouche qui se trouvait sur son trottoir. La foule des voyageurs matinaux lui cachait la vue de son objectif. En moins d’une minute, il fut certain que son homme avait pris une rame qu’il avait lui-même manquée. Cooley s’était échappé.
L’inspecteur remonta en courant dans la rue et alerta par radio la police de l’aéroport de Heathrow, où aboutissait la ligne de métro. Cooley prenait toujours l’avion quand il ne se servait pas de sa voiture. L’agent fit aussi envoyer des voitures de police à toutes les stations de la ligne de Piccadilly. Mais le temps était vraiment trop juste.
Cooley était descendu à la station suivante, comme il l’avait appris à l’entraînement. Puis il prit un taxi jusqu’à la gare de Waterloo. Ce fut de là qu’il téléphona.
— Cinquante-cinq vingt-neuf, lui répondit-on.
— Ah, excusez-moi. Je voulais le soixante-six trente. Je vous demande pardon.
Il y eut deux secondes d’hésitation au bout du fil.
— Ah... Ce n’est rien, aucune importance, assura la voix sur un ton indiquant que cela en avait beaucoup.
Colley raccrocha et alla prendre un train. Il avait toutes les peines du monde à ne pas regarder par-dessus son épaule.
— Ici Geoffrey Watkins, dit-il en décrochant.
— Oh, je vous demande pardon, répondit une voix. J’essaie de joindre M. Titus. Vous n’êtes pas le soixante-deux quatre-vingt-onze ?
Tous contacts rompus jusqu’à nouvel ordre, lui disait ce numéro. Ne sais pas si vous êtes en danger. Vous aviserai si possible.
— Non, ici c’est le soixante-deux zéro neuf, répondit-il.
Compris. Watkins raccrocha et se tourna vers sa fenêtre. Il avait l’impression qu’une boule de plomb glacée s’était matérialisée dans son estomac. Il serra les dents puis il prit sa tasse de thé. Pendant le reste de la matinée, il lui fut difficile de se concentrer sur le livre blanc du Foreign Office qu’il lisait. Il eut besoin de deux whiskies bien tassés avec son déjeuner pour se calmer un peu.
À midi, Cooley était à Douvres, à bord d’un ferry-boat à destination du continent. Il était sur ses gardes, maintenant, assis dans un coin du pont supérieur, regardant par-dessus son journal si quelqu’un l’observait. Il avait failli prendre l’aéroglisseur pour Calais, mais s’était ravisé au dernier moment. Il avait assez d’argent sur lui pour le ferry Douvres-Dunkerque, mais pas pour l’aéroglisseur et il ne voulait pas laisser des chèques derrière lui. La traversée ne durait d’ailleurs que deux heures et quart. Une fois en France, il prendrait un train pour Paris, et ensuite des avions. Il commençait à peine à se sentir en sécurité. Cooley n’avait jamais éprouvé ce genre de peur et elle lui laissait un goût abominable. La haine sourde qui couvait en lui depuis des années le rongeait à présent comme un acide. Ils l’avaient forcé à s’enfuir. Ils l’avaient espionné, lui ! À cause de toutes ses précautions et de toute son habileté professionnelle, Cooley n’avait jamais envisagé la possibilité d’être repéré. Il s’était cru trop malin pour ça. Il rageait de s’être trompé. Il avait perdu sa librairie et tous les livres qu’il aimait, volés par les maudits Brits ! Il replia son journal avec soin et le posa sur ses genoux tandis que le bateau s’engageait dans la Manche, une mer d’huile sous un soleil d’été. Sa figure poupine était tournée vers le large, son regard aussi calme que celui d’un homme en contemplation devant son jardin, alors que des fantasmes de sang et de mort lui passaient par la tête.
Jamais on n’avait vu Owens aussi furieux. La surveillance de Cooley avait été si facile, si routinière... mais ce n’était pas une excuse, dit-il à ses hommes. Ce petit patapouf à l’air inoffensif, comme l’appelait Ashley, leur avait filé sous le nez aussi adroitement qu’un homme entraîné à Moscou Centre. Il y avait des agents dans tous les aéroports de Grande-Bretagne, avec des photos de Cooley, et s’il s’était servi d’une carte de crédit pour prendre un billet, n’importe lequel, les ordinateurs avertiraient immédiatement Scotland Yard mais Owens avait la triste certitude que l’homme avait déjà quitté le pays. Le chef du C-13 donna congé à ses gens.
Ashley était dans la pièce aussi, et ses hommes avaient également été surpris la garde baissée. Owens et lui fulminaient de la même colère mêlée de désespoir.
Un agent était venu apporter l’enregistrement d’un coup de téléphone à Geoffrey Watkins donné moins d’une heure après la disparition de Cooley. Ashley et Owens l’écoutèrent. La conversation durait vingt secondes. Et ce n’était pas la voix de Cooley. Sinon, ils auraient arrêté Watkins sur-le-champ. En dépit de tous leurs efforts, ils n’avaient strictement rien contre lui.
— Il y a un M. Titus dans l’immeuble. La voix a même donné le bon numéro. Ça pourrait très bien être un simple faux numéro.
— Mais ça ne l’était pas, bien sûr.
— C’est la combine, vous savez. On a des messages préparés d’avance, qui ont l’air parfaitement anodins. Ceux qui ont entraîné ces gens-là savaient y faire. Et la librairie ?
— La jeune Beatrix ne sait absolument rien. Nous avons des hommes qui perquisitionnent en ce moment, mais jusqu’à présent ils n’ont rien trouvé du tout dans ces sacrés vieux bouquins. Même chose à son domicile, grogna Owens en se levant. Un électricien... Des mois de travail foutus en l’air parce qu’il arrache le mauvais fil !
— On le retrouvera. Il ne doit pas avoir beaucoup d’argent sur lui. Il devra utiliser sa carte de crédit.
— Il a déjà quitté le pays. Ne me dites pas le contraire !
— Oui, reconnut Ashley à contrecoeur. On ne peut pas toujours gagner, James.
— C’est tellement agréable d’entendre ça ! rétorqua sèchement Owens. Ces salauds nous ont dépistés à chaque pas. Le préfet va me demander comment il se fait que nous n’avons pas été foutus de nous décroiser les bras à temps et il n’y a pas moyen de répondre à cette question.
— Quelles sont les prochaines mesures, alors ?
— Au moins, nous savons la tête qu’il a. Nous... nous partageons ce que nous savons avec les Américains, tout. Je dois voir Murray, ce soir. Il a laissé entendre qu’ils avaient une opération en train dont il ne peut pas parler, sûrement la CIA,
— D’accord. Ici ou là-bas ?
— Là-bas... Je commence à en avoir ras le bol de cette boîte !
— Vous devriez faire le compte de vos succès, mon vieux. Vous êtes le meilleur que nous ayons eu à ce poste depuis des années.
Owens ne fit que grogner. Il savait que c’était la vérité. Sous sa direction, le C-13 avait réussi des coups majeurs contre les Provisoires. Mais à ce poste comme à tant d’autres la question des supérieurs étaient toujours : Qu’est-ce que vous avez accompli aujourd’hui ? Hier, c’était de l’histoire ancienne.
— Le contact suspecté de Watkins s’est envolé, annonça-t-il trois heures plus tard.
— Que s’est-il passé ?
Murray ferma les yeux et secoua tristement la tête au milieu de l’explication.
— Il nous est arrivé le même genre de chose, dit-il lorsque Owens eut fini. Un agent renégat à la CIA. Nous surveillions son domicile, et puis nous avons laissé les choses s’établir dans une confortable routine et alors... zip ! il a fait un pied de nez à l’équipe de surveillance. Sa trace a été retrouvée à Moscou huit jours plus tard. Ça arrive, Jimmy.
— Pas à moi, gronda Owens. Pas jusqu’à présent, je veux dire.
— De quoi a-t-il l’air ?
Owens jeta une collection de photos sur le bureau. Murray les feuilleta.
— Un petit bonhomme bien falot, on dirait. Presque chauve..., dit l’homme du FBI puis il réfléchit un moment et décrocha son téléphone, en tapant quatre chiffres. Fred ? Dan. Vous voulez venir à mon bureau une minute ?
L’homme arriva quelques instants plus tard. Murray ne le présenta pas et Owens ne posa pas de question. C’était inutile. Il avait remis deux copies de chaque photo. Fred prit les siennes et les examina.
— Ce serait qui, ce type-là ?
Owens le lui expliqua en quelques mots et conclut :
— Il est probablement à l’étranger, maintenant.
— Bon, s’il fait surface dans un de nos réseaux, je vous avertirai, promit Fred, et il les quitta.
— Savez-vous ce qu’ils fabriquent ? demanda Owens.
— Non. Je sais qu’il se passe quelque chose. Le Bureau et l’Agence ont préparé une opération, mais c’est compartimenté et je n’ai pas encore été mis au courant.
— Est-ce que vous avez joué un rôle dans le raid contre Action Directe ?
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, répondit pieusement Murray en se demandant : comment diable avez-vous entendu parler de ça, Jimmy ?
— Je m’en doutais, répondit Owens en maudissant la sécurité. Dan, nous nous inquiétons pour la sécurité personnelle de...
Murray leva les mains comme un homme aux abois.
— Je sais, je sais. Et vous avez raison. Nous devrions collaborer avec vos services, pour ça. Je vais téléphoner moi-même au directeur.
Le téléphone sonna. C’était pour Owens.
— Oui ?
Le chef du C-13 écouta pendant une minute, avant de remercier et de raccrocher. Il soupira.
— Cette fois c’est sûr, il est sur le continent, Dan. Il a pris un billet de chemin de fer avec sa carte de crédit. Dunkerque-Paris. Il y a trois heures.
— Faites-le arrêter par les Français.
— Trop tard. Le train est arrivé il y a vingt minutes. Il a complètement disparu, maintenant. D’ailleurs, nous n’avons rien qui nous permette de l’arrêter.
— Et Watkins a été alerté ?
— A moins que ce soit un authentique faux numéro, ce dont je doute, mais allez essayer de prouver ça dans un tribunal !
— Ouais.
Les juges ne comprendraient pas.
— Et ne me dites pas qu’on ne peut pas gagner à tous les coups ! Je suis payé pour réussir !
Owens considéra le tapis puis il releva la tête.
— Excusez-moi, je vous en prie.
— Baaah, fit Murray avec un geste indifférent. Vous avez déjà eu de mauvais jours. Moi aussi. Ça fait partie de notre sacré métier. Ce qu’il nous faut dans ces moments-là, c’est une bonne bière. Descendons et je vous paierai même un hamburger.
— Quand appellerez-vous le directeur ?
— C’est l’heure du déjeuner, là-bas. Il a toujours une réunion à ce moment-là. Nous attendrons un peu.
Ryan déjeunait ce jour-là avec Cantor à la cafétéria de la CIA. Elle ressemblait à n’importe quelle cantine de bâtiment officiel. Les plats proposés étaient sans intérêt. Ryan décida d’essayer les lasagnes, mais Marty resta fidèle à la salade de fruits avec du cake. C’était un curieux régime, mais Jack comprit en le voyant avaler un comprimé avant son repas, avec du lait.
— Des ulcères, Marty ?
— Qu’est-ce qui vous donne cette idée ?
— Je suis marié avec un toubib, rappelez-vous. Vous venez de prendre du Taganet.
— Cette boîte finit par vous tuer, avoua Cantor. Mon estomac a commencé à faire des siennes l’année dernière. Dans ma famille, tout le monde a un ulcère, un jour ou l’autre. De mauvais gènes, je suppose. Le médicament fait un peu de bien, mais le médecin dit que j’ai besoin d’un environnement plus calme.
— Vous faites vraiment de longues journées.
— Enfin... On a offert à ma femme une chaire à l’université du Texas. Elle est mathématicienne. Et pour dorer la pilule, on m’a aussi offert une chaire de science politique. Et c’est bien mieux payé qu’ici, par-dessus le marché. Ça fait douze ans que je suis ici. Longtemps.
— Pourquoi vous désolez-vous ? C’est épatant d’enseigner, j’adore ça ! Et vous êtes excellent professeur. Il y a même là-bas une bonne équipe de football.
— Ouais... elle est déjà parti et je vais la rejoindre dans quelques semaines. Cette boîte va me manquer.
— Ça vous passera. Rendez-vous compte, vous pourrez aller et venir dans les bâtiments sans demander la permission à un ordinateur !
Cantor but son lait et considéra Ryan.
— Qu’est-ce que vous allez faire ?
— Demandez-moi ça quand le bébé sera né, répondit Ryan qui ne voulait pas s’attarder sur cette question.
— L’Agence a besoin de garçons comme vous, Jack. Vous avez du flair. Vous ne pensez pas et n’agissez pas en fonctionnaire. Vous dites ce que vous pensez. Tout le monde n’en fait pas autant, dans cette baraque, et c’est pour ça que vous plaisez tant à l’amiral.
— Lui ? Je ne lui ai pas parlé depuis...
— Il sait ce que vous faites, assura Cantor en souriant.
Ryan comprit.
— Ah ! C’est donc ça.
— C’est ça. Le vieux tient réellement à vous, Jack. Vous ne savez toujours pas quelle était l’importance de cette photo que vous avez tirée du lot, n’est-ce pas ?
— Je n’ai fait que vous la montrer, Marty, protesta Ryan. C’est vous qui avez établi le rapport.
— Vous avez fait exactement ce qu’il fallait, ce que doit faire un analyste. Il y avait plus de réflexion là-dedans que vous ne vous en doutez. Vous avez un don pour ce genre de travail. Si vous ne le sentez pas, moi je le vois. Dans deux ans, vous serez prêt à me remplacer.
Cantor contempla les lasagnes et réprima une grimace. Comment pouvait-on manger ça ?
— Chaque chose en son temps, Marty,
Ils s’en tinrent là.
Une heure plus tard, Ryan était de retour dans son bureau. Cantor entra.
— Nous avons une photo d’un homme soupçonné d’appartenir à l’ULA, annonça-t-il tout de suite. Elle date d’une semaine à peine. Nous l’avons reçue de Londres il y a deux heures.
— Dennis Cooley, murmura Ryan en l’examinant, et il rit. Il a l’air d’une vraie lavette. Que s’est-il passé ?
— Un manque de pot pour les Brits mais peut-être un coup de chance pour nous. Regardez bien la photo.
— Vous voulez dire... Il est presque chauve... Ah oui ! Nous pouvons identifier le type s’il se retrouve dans un des camps. Tous les autres ont des cheveux.
— Vous avez mis le doigt dessus. Et le patron vous a habilité pour un truc. Une opération est prévue contre le camp 18.
— Quelle sorte ?
— La sorte que vous avez déjà vue. Est-ce que ça vous tracasse toujours ?
— Non. Non, pas tellement. (Ce qui me tracasse, c’est justement que cela ne me trouble plus. Je devrais l’être...) Pas contre ces types-là, sûrement pas ! Quand ?
— Je ne peux pas vous le dire, mais bientôt.
— Alors pourquoi est-ce que vous m’avertissez... Joli coup, Marty, mais pas très subtil. Est-ce que l’amiral tient tant que ça à ce que je reste ?
— Concluez vous-mêmes.
Une heure après, le spécialiste de la photo était de retour. Un autre satellite était passé au-dessus du camp à 22 h 08 heure locale. L’image infrarouge montrait huit personnes alignées sur le polygone de tir. Des langues de feu brillantes jaillissaient de deux des silhouettes. C’était un exercice de tir de nuit et ils étaient maintenant au moins huit.
— Que s’est-il passé ?
O’Donnell attendait Cooley à l’aéroport. Un coupe-circuit lui avait fait savoir qu’il était en cavale, mais il n’en apprenait la raison qu’à présent :
— Il y avait un micro dans ma boutique.
— Vous en êtes sûr ?
Cooley montra le bout de fil qui était dans sa poche depuis trente-six heures. O’Donnell arrêta la Land Cruiser Toyota sur le bas-côté pour mieux l’examiner.
— Marconi fabrique ça pour les services secrets. Ultra-sensible. Depuis combien de temps était-il là ?
Cooley ne se souvenait pas qu’une personne soit entrée sans lui dans son arrière-boutique.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
O’Donnell redémarra, en direction du désert. Il réfléchit à la question sur près de deux kilomètres. Quelque chose avait mal tourné, mais quoi... ?
— Est-ce que vous avez eu l’impression d’être suivi ?
— Jamais !
— Vous en êtes-vous toujours bien assuré ?
Cooley hésita et ce fut une réponse suffisante pour O’Donnell.
— Dennis, avez-vous jamais transgressé les règles ? Jamais ?
— Jamais, Kevin, bien sûr que non ! Ce n’est pas possible que...
Enfin, bon dieu, ça fait trois semaines que je n’ai eu aucun contact avec Watkins !
— Depuis votre dernier voyage à Cork, murmura O’Donnell en clignant des yeux au soleil éblouissant.
— Oui, c’est ça. Vous aviez un agent de sécurité qui me surveillait. Est-ce que quelqu’un me suivait ?
— Si oui, il était drôlement habile et il n’aurait pas pu trop s’approcher...
L’autre possibilité qu’O’Donnell envisageait, naturellement, c’était que Cooley avait trahi. Mais dans ce cas, pensa le chef de l’ULA, il ne serait pas venu ici. Il me connaît, il sait où je vis, il connaît McKenney, Sean Miller, il est au courant pour la flottille de pêche à Dundalk. O’Donnell se rendait soudain compte que Cooley en savait long. Non, s’il avait tourné casaque, il ne serait pas là. Cooley transpirait malgré la climatisation de la voiture. Il n’avait pas l’estomac à risquer sa vie de cette façon. C’était visible.
— Alors, Dennis, qu’est-ce que nous allons faire de vous ?
Le coeur de Cooley battait irrégulièrement, mais il parla avec détermination.
— Je peux participer à la prochaine opération.
O’Donnell sursauta et tourna un instant la tête, surpris.
— Pardon ?
— Les foutus Anglais, Kevin... Ils s’en sont pris à moi !
— C’est un risque du métier, vous savez.
— Je parle très sérieusement, insista Cooley.
Un homme de plus, cela ne ferait pas de mal...
— Êtes-vous en forme, pour ça ?
— Je le serai !
Le chef prit sa décision.
— Alors vous pourrez commencer cet après-midi.
— Il s’agira de quoi ?
O’Donnell le lui expliqua.
— On dirait que votre intuition était bonne, professeur Ryan, dit le lendemain après-midi l’homme aux lunettes sans monture. Je crois bien que je vais vous emmener aux courses.
Il était là devant un des baraquements, un petit homme corpulent dont le crâne chauve en sueur luisait au soleil. Le camp 18 était le bon.
— Excellent ! s’exclama Cantor. Nos amis anglais ont vraiment marqué un point avec ce truc-là. Merci, dit-il à l’expert en photographie.
— Quand aura lieu l’opération ? demanda Ryan quand l’homme fut parti.
— Après-demain avant l’aube. Ce qui fera... 20 heures chez nous, je crois.
— Est-ce que je pourrai regarder en direct ?
— Peut-être.
— C’est un secret difficile à garder.
— La plupart le sont, avoua Cantor. Mais...
— Oui, je sais, dit Jack en rangeant ses dossiers sous clef. Dites à l’amiral que j’ai une dette envers lui.
En rentrant chez lui, Ryan réfléchit à ce qui pouvait se passer. Il s’apercevait que son attente n’était pas très différente de... Noël ? Non, ce n’était pas ainsi qu’il fallait y penser. Il se demanda ce que son père avait éprouvé avant une importante arrestation résultant d’une longue enquête. C’était une chose qu’il ne lui avait jamais demandée. Il fit alors ce qu’il avait de mieux à faire : il n’y pensa plus. D’ailleurs, c’est ce qu’il devait faire de tout ce qu’il voyait à Langley.
Il y avait une voiture inconnue devant sa maison, quand il y arriva, juste à côté de la future piscine presque terminée. Elle avait des plaques du corps diplomatique. Quand il entra chez lui, il trouva trois hommes en conversation avec sa femme. Il en reconnut un, sans pouvoir se rappeler son nom.
— Bonjour, professeur Ryan. Je suis Geoffrey Bennett de l’ambassade britannique. Nous nous sommes rencontrés à...
— Oui, je me souviens, maintenant. En quoi pouvons-nous vous être utiles ?
— Leurs Altesses Royales doivent venir en visite aux États-Unis dans quelques semaines. Il paraît que vous les avez invitées, quand vous avez fait leur connaissance, et elles aimeraient savoir si l’invitation tient toujours.
— Vous voulez rire !
— Ils ne plaisantent pas, Jack, et j’ai déjà dit oui, intervint Cathy et même Ernie remuait follement la queue.
— Naturellement ! Ayez l’obligeance de leur dire que nous serons très honorés de les recevoir. Est-ce que le prince et la princesse passeront la nuit ici ?
— Probablement pas. On espère qu’ils puissent venir dans la soirée.
— Pour dîner ? Parfait. Quel jour ?
— Vendredi 30 juillet.
— Très bien.
— Excellent. J’espère que cela ne vous gênera pas si nos agents de la sécurité, ainsi que vos types du Secret Service, effectuent une inspection de sécurité la semaine prochaine.
— Faudra-t-il que je sois là, pour ça ?
— Je peux m’en occuper, Jack. Je suis en congé, souviens-toi.
— Ah oui, naturellement, dit Bennett. Le bébé est prévu pour quand ?
— Dans la première semaine d’août... Ça va peut-être poser un problème, reconnut Cathy à retardement.
— S’il arrive un événement inattendu, soyez certaine que Leurs Altesses comprendront. Un dernier mot. C’est une démarche privée, qui ne fait pas partie des réceptions publiques de ce voyage. Nous devons vous demander de garder le secret.
— Bien sûr, je comprends, dit Ryan.
— S’ils doivent venir dîner, y a-t-il quelque chose qu’il ne faille pas leur servir ? demanda Cathy.
— Que voulez-vous dire ?
— Eh bien, il y a des personnes qui sont allergiques au poisson, par exemple.
— Ah, je vois. Non, pas que je sache.
— Parfait, le dîner Ryan classique alors, dit Jack. Ah, mais... aïe !
— Qu’y a-t-il ? demanda Bennett.
— Nous avons du monde, ce soir-là.
— Ah, c’est vrai ! s’exclama Cathy. Robby et Sissy.
— Vous ne pouvez pas les décommander ?
— C’est une petite réception d’au revoir. Robby — il est pilote de chasse dans l’aéronavale, nous enseignons tous deux à l’Académie — Robby est réintégré dans la flotte. Est-ce que cela les gênera ?
— Son Altesse, professeur Ryan...
— Robby est un ami. Je ne peux pas le décommander. Et il plaira à Son Altesse. Elle a piloté des chasseurs aussi, n’est-ce pas.
— Eh bien, oui, mais...
— Vous vous rappelez le soir où nous nous sommes rencontrés ? Sans lui, je n’aurais sans doute pas tenu le coup. Écoutez, ce garçon est capitaine de corvette de la marine américaine, il pilote un avion de chasse de quarante millions de dollars. Il ne présente sûrement pas un risque pour la sécurité. Sa femme est une pianiste remarquable, insista Ryan, mais il vit que Bennett n’était toujours pas convaincu. Monsieur Bennett, faites enquêter sur Rob par votre attaché et demandez à Son Altesse si elle est d’accord.
— Et si elle s’y oppose ?
— Le prince ne s’y opposera pas. Je le connais.
Il n’objectera pas. C’est la sécurité qui sera exaspérée.
Cette réflexion prit l’Anglais de court.
— Ma foi... Je ne peux rien reprocher à votre sens de la loyauté, professeur. Je poserai la question au bureau de Son Altesse. Mais je dois insister pour que vous ne disiez rien au commandant Jackson.
— Vous avez ma parole.
Jack faillit éclater de rire. Il avait hâte de voir la tête de Robby.
— Maximum de contractions, dit Jack ce soir-là.
Ils répétaient les exercices respiratoires, en vue de l’accouchement. Cathy commença à haleter. Il savait que c’était une affaire sérieuse, que l’apparence seule était ridicule.
— Fin des contractions. Respiration profonde. Je pensais à des steaks grillés, des pommes de terre au four, du maïs frais en épi et une bonne salade.
— C’est trop simple ! protesta Cathy.
— Partout où ils iront, ici, les gens vont les assommer avec de la cuisine française fantaisie. Quelqu’un doit bien leur faire goûter un bon repas américain. Tu sais que je réussis parfaitement les steaks sur le gril et ta salade d’épinards crus est célèbre.
Cathy se mit à rire, mais cela commençait à lui être difficile.
— D’accord. Et puis d’ailleurs, si je me penche plus de quelques minutes sur un fourneau, j’ai la nausée.
— Ce doit être dur, d’être enceinte.
— Tu devrais essayer !
— Mais c’est la seule chose dure qu’on demande aux femmes.
— Quoi !
— Apprends l’histoire. Qui c’est qui devait s’en aller tuer le bison ? L’homme. Qui c’est qui devait le rapporter ? L’homme. Qui c’est qui devait chasser l’ours de la porte ? L’homme. Nous faisons tous les durs travaux. C’est toujours moi qui dois sortir les ordures tous les soirs. Est-ce que tu m’entends me plaindre ?
Il la fit rire, de nouveau. Il avait bien deviné son humeur : elle ne voulait pas être plainte, elle était bien trop fière.
— Je t’assommerais avec plaisir, mais ce serait idiot de casser une excellente massue sur quelque chose d’aussi indigne.
— D’ailleurs, j’étais là la dernière fois et ça ne m’a pas paru si épouvantable.
— Si je pouvais bouger, Jack, je te tuerais pour celle-là !
Il changea de place, pour s’asseoir à côté de sa femme.
— Nah ! Je ne crois pas. Je veux que tu formes une image dans ton esprit.
— Une image de quoi ?
— De la tête de Robby quand il arrivera ici pour dîner. Je vais un peu changer les heures.
— Je te parie que Sissy prendra ça plus calmement que lui.
— Combien ?
— Vingt dollars.
— Tenu ! dit Jack et il regarda sa montre. Les contractions reprennent. Respiration profonde...
Une minute plus tard, Jack fut stupéfait de constater qu’il respirait de la même façon que sa femme. Et cela les fit rire tous les deux.

                                                                                                                   TOM Clancy