Le jour où Ryan quitta l’hôpital fut le plus heureux de sa vie depuis la naissance de Sally, quatre ans auparavant. Il était plus de 18 heures quand il finit enfin de s’habiller – le plâtre imposait une très délicate gymnastique – et s’assit dans le fauteuil roulant. Jack avait maugréé contre la petite voiture, mais, apparemment, c’était un règlement inviolable des hôpitaux britanniques comme des Américains. Les patients n’avaient pas le droit de sortir sur leurs deux jambes, les gens risqueraient de les croire guéris. Un policier en tenue le poussa hors de la chambre dans le long couloir.
Presque tout le personnel de l’étage y était réuni ainsi que bon nombre de patients qu’il avait rencontrés depuis une dizaine de jours, alors qu’il réapprenait à marcher, avec une gîte de dix degrés sur bâbord, à cause du plâtre. Les applaudissements le firent rougir. Je ne suis pas un astronaute d’Apollo, pensa-t-il. Les Brits sont censés être plus réservés que ça !
L’infirmière Kittiwake fit un petit discours sur son patient modèle, le plaisir et l’honneur... Ryan rougit de plus belle quand elle lui offrit des fleurs, pour « sa ravissante femme ». Puis elle l’embrassa, au nom de tous les autres. Jack rendit le baiser. C’était bien le moins, se dit-il, et c’était vraiment une jolie fille. Kittiwake le serra dans ses bras, plâtre et tout, et des larmes brillèrent dans ses yeux. Tony Wilson était à côté d’elle et il cligna de l’oeil. Jack serra la main d’une dizaine de personnes encore avant que son flic le pousse dans un monte-charge.
— La prochaine fois que vous me trouverez blessé dans la rue, lui dit Ryan, laissez-moi mourir là.
Le policier s’esclaffa.
— Bougre d’ingrat, allez !
— C’est vrai.
La porte de l’ascenseur s’ouvrit au rez-de-chaussée et Ryan fut heureux de voir que le vestibule était dégagé, à l’exception du duc d’Édimbourg et d’un troupeau d’agents de la sécurité.
— Bonsoir, monseigneur.
Ryan tenta de se lever, mais un geste le fit rasseoir.
— Bonsoir, Jack. Comment ça va ?
Ils se serrèrent la main et, pendant un instant, Ryan eut peur que le duc lui-même le pousse vers la porte. Cela eût été intolérable, mais l’agent de police reprit sa place tandis que le prince consort marchait à côté. Jack montra la rue.
— Mon état s’améliorera de cinquante pour cent, Altesse, quand nous aurons franchi cette porte.
— Vous avez faim ?
— Après la nourriture d’hôpital ? Je suis capable de manger un de vos chevaux de polo !
Cela fit rire le duc.
— Nous essaierons de vous offrir un peu mieux.
Jack compta sept agents de la sécurité dans le hall. Dehors, une Rolls-Royce attendait, et au moins quatre autres voitures ainsi qu’une foule de gens qui n’avaient pas l’air de simples badauds. Il faisait trop sombre pour voir s’il y avait des patrouilles sur les toits, mais Jack était sûr de leur présence. Allons, pensa-t-il, ils ont tiré une leçon de l’histoire. C’est quand même une sale affaire et cela veut dire que les terroristes ont remporté une victoire. S’ils ont fait changer la société, ne fût-ce qu’un peu, ils ont gagné un petit quelque chose. Les salauds.
Le flic le poussa jusqu’à la Rolls.
— Je peux me lever, maintenant ?
Le plâtre était si lourd que Ryan perdit l’équilibre. Il se leva trop vite et faillit tomber contre la voiture, mais il se rétablit, en secouant rageusement la tête, avant qu’on le retienne. Il s’immobilisa un moment, son bras gauche ressortant comme la pince d’un crabe géant, et chercha comment monter dans la voiture. Le meilleur moyen semblait être de faire d’abord entrer le plâtre, puis de pivoter dans le sens des aiguilles d’une montre pour le suivre. Le duc dut monter par l’autre portière et ils se retrouvèrent assez serrés. Ryan n’avait encore jamais été dans une Rolls et il s’aperçut qu’elle n’était pas tellement spacieuse.
— Ça va ?
— Ma foi, il va falloir que je fasse attention de ne pas casser une vitre avec ce truc-là,
Ryan s’adossa et secoua la tête en souriant, les yeux fermés.
— Vous êtes vraiment content de quitter l’hôpital.
— Vous pouvez le dire, monseigneur. Voilà trois fois que je passe par un atelier de réparation de carrosserie et ça suffit.
Le prince fit signe au chauffeur de démarrer. Le convoi s’engagea lentement dans la rue, deux voitures devant et deux autres derrière la Rolls.
— Monseigneur, puis-je demander ce qui se passe ce soir ?
— Très peu de chose, vraiment. Une petite réception en votre honneur, avec seulement quelques amis intimes.
Jack se demanda ce que signifiait « quelques amis intimes ». Vingt personnes ? Cinquante ? Cent ? Il allait dîner à...
— Vous êtes vraiment trop bons pour nous, Altesse.
— Ne dites pas de bêtises. Mis à part la dette que nous avons envers vous, Jack, et ce n’est pas une petite dette, c’est un réel plaisir de vous avoir rencontré. J’ai fini de lire votre livre dimanche soir. Je l’ai trouvé excellent. Il faudra m’envoyer le prochain. Et la reine s’entend à merveille avec votre femme. Vous avez beaucoup de chance d’avoir une femme pareille, et cet adorable petit diable. Votre fille est un bijou, Jack, une enfant vraiment merveilleuse.
Ryan hocha la tête. Il se demandait souvent ce qu’il avait fait pour avoir tant de chance.
— Cathy me dit qu’elle a été émerveillée par tous les châteaux qu’elle a visités. Et je vous remercie infiniment pour les personnes que vous avez mises à sa disposition.
Le duc eut un geste vague : cela ne valait pas la peine d’en parler.
— Comment se passent vos recherches pour votre prochain ouvrage ?
— Très bien, Votre Altesse.
Le seul résultat favorable de l’hospitalisation de Ryan, c’était qu’il avait eu le temps de passer en revue toutes ses notes. Son ordinateur avait maintenant deux cents nouvelles pages emmagasinées dans ses mémoires. En plus, il avait acquis une nouvelle perception des faits.
— Je crois que ma petite escapade m’a appris quelque chose. Être assis devant un clavier, ce n’est pas tout à fait pareil que de se trouver face à une arme à feu. Les décisions à prendre sont un peu différentes, de ce point de vue.
Le ton de Jack en disait un peu plus long. Le duc lui posa une main sur le genou.
— Je crois que personne n’aura rien à vous reprocher.
— Peut-être. Ce qu’il y a, c’est que ma décision a été purement instinctive. Si j’avais su ce que je faisais... Et si, instinctivement, j’avais fait ce qu’il ne fallait pas ?... Je suis, en principe, un expert de l’histoire navale, versé dans les prises de décisions sous tension, et je ne suis toujours pas satisfait des miennes. Zut ! Monseigneur, on ne peut pas oublier que l’on a tué un homme. On ne le peut pas.
— Il ne faut pas trop y penser, Jack.
— Oui...
Ryan se détourna de la portière. Le duc le considérait un peu comme son propre père l’avait fait, autrefois.
— La conscience est le prix de la moralité et la moralité est le prix de la civilisation. Mon père disait que beaucoup de criminels n’ont pas de conscience, et guère de sentiments. Je suppose que c’est ce qui fait la différence entre eux et nous.
— Précisément. Vos scrupules sont fondamentalement sains, mais il ne faut pas exagérer. Mettez tout ça derrière vous, Jack. J’avais l’impression que les Américains préfèrent se tourner vers l’avenir plutôt que vers le passé. Si vous ne pouvez pas faire ça professionnellement, au moins faites-le personnellement.
— Compris, Altesse. Merci.
Et maintenant, si seulement je pouvais cesser de rêver ! Presque chaque nuit, Jack revivait la fusillade du Mall. Depuis près de trois semaines. Encore une chose qu’on ne disait pas à la télévision. L’esprit humain a une façon de se punir d’avoir tué son prochain. Il se rappelle et revit l’incident, inlassablement. Ryan espérait que cela cesserait un jour.
La voiture tourna à gauche sur le pont de Westminster. Jack n’avait pas su exactement où se trouvait l’hôpital, simplement qu’il n’était pas loin d’une gare et assez près de Westminster pour entendre Big Ben sonner les heures. Il leva les yeux vers l’édifice gothique.
— Vous savez, en dehors de mes recherches, je voulais visiter votre pays. Il ne me reste guère de temps pour ça.
— Voyons, Jack, vous croyez que nous allons vous laisser retourner en Amérique sans avoir profité de l’hospitalité britannique ? protesta le duc, sincèrement amusé. Nous sommes très fiers de nos hôpitaux, naturellement, mais ce n’est pas pour les voir que les touristes viennent chez nous. Quelques petites dispositions ont été prises.
— Ah ?
Ryan dut réfléchir un moment pour deviner où ils étaient, mais les plans qu’il avait étudiés lui revinrent en mémoire. Cette artère s’appelait Birdcage Walk, il n’était qu’à trois cents mètres de l’endroit où il avait été blessé... Il apercevait le palais de Buckingham au-delà de la tête de l’agent de la sécurité assis à l’avant, à gauche. Savoir qu’on l’y conduisait était une chose, mais à présent, en le voyant approcher, il était ému.
Ils entrèrent par la grille nord-est. Jack n’avait jamais vu le palais que de loin. La sécurité du périmètre n’était pas très impressionnante, mais le quadrilatère fermé du palais cachait tout à la vue de l’extérieur. Il pourrait facilement y avoir une compagnie de soldats armés dans la cour. Plus probablement, de la police en civil, pensait Ryan, soutenue par tout un équipement électronique. Mais il devait aussi y avoir des surprises cachées. Après les alarmes du passé et ce dernier incident, il imaginait que le palais était aussi bien protégé que la Maison-Blanche, et même mieux si l’on tenait compte des jardins plus étendus.
Il faisait trop sombre pour distinguer beaucoup de détails. La Rolls pénétra dans la cour intérieure et s’arrêta sous une verrière. Une sentinelle présenta les armes en trois mouvements précis, à la manière britannique. Un valet en livrée vint ouvrir la portière.
Pour en sortir, Ryan se livra à une manoeuvre inverse de celle de la montée. Il se retourna dans le sens contraire aux aiguilles d’une montre, sortit à reculons et ramena ensuite le bras. Le valet s’en saisit pour l’aider. Jack aurait préféré se débrouiller, mais ce n’était pas le moment de protester.
— Il va vous falloir un peu de pratique, pour ça, observa le duc.
— Je crois que vous avez raison, monseigneur.
Jack le suivit vers la porte, où un autre valet prit la relève.
— Dites-moi, Jack, la première fois que nous vous avons rendu visite, vous m’avez paru beaucoup plus intimidé par la présence de la reine que par la mienne. Pourquoi ?
— Eh bien, Altesse, vous avez été officier de marine, n’est-ce pas ?
— Naturellement, répondit le duc en le regardant avec une certaine curiosité.
— Je travaille à Annapolis, monseigneur, expliqua Jack en souriant. L’Académie grouille d’officiers de marine et n’oubliez pas que j’ai été un marine. Si je me laissais intimider par tous les officiers que je croise...
— Bougre d’insolent ! s’exclama le prince, et ils rirent tous les deux.
Ryan s’attendait à être impressionné par le palais. Malgré tout, il eut du mal à ne pas se sentir écrasé. La moitié du monde avait été jadis gouvernée de là. Partout où il se tournait, les larges couloirs étaient décorés de chefs-d’oeuvre de la peinture et de la sculpture, trop nombreux pour être comptés. Les murs étaient tapissés de brocart ivoire tissé de fils d’or. Des tapis d’un rouge royal recouvraient du marbre et des parquets de bois précieux. Le gestionnaire qu’avait été Jack essaya de calculer la valeur de tout cela. Il renonça au bout de dix secondes. Les tableaux à eux seuls étaient si précieux que toute tentative de les vendre bouleverserait le marché de la peinture. Ryan secoua la tête, en regrettant de ne pas avoir le temps d’examiner chaque toile. On pourrait vivre là pendant cinq ans sans avoir le temps de tout apprécier. Il faillit se laisser distancer, mais brida sa curiosité, pour suivre l’allure du prince.
— Nous sommes arrivés, annonça le duc en se tournant à droite vers une porte ouverte. C’est le salon de musique.
La pièce avait à peu près la même superficie que le salon-salle à manger de la maison de Ryan, le seul endroit qu’il ait vu jusqu’à présent qui puisse offrir des points de comparaison. Le plafond était plus haut, décoré de dorures à la feuille. Il y avait là une trentaine de personnes et, dès qu’ils entrèrent, toute conversation cessa. Tout le monde se retourna pour dévisager Ryan et son plâtre grotesque. Il eut terriblement envie de disparaître. Il avait besoin de boire quelque chose.
— Si vous voulez m’excuser un moment, Jack, je dois vous quitter. Je reviendrai dans quelques minutes.
Merci beaucoup ! pensa Jack en hochant poliment la tête. Et maintenant, qu’est-ce que je fais ?
— Bonsoir, sir John, dit un homme en uniforme de vice-amiral de la Royal Navy,
Ryan essaya de dissimuler son soulagement. Évidemment, il avait été repassé à un autre guide ; cela devait faire partie d’une procédure d’accueil. Jack examina l’homme de plus près, alors qu’ils se serraient la main. Sa tête lui disait quelque chose.
— Je suis Basil Charleston.
Aha !
— Bonsoir, amiral.
Ryan l’avait croisé pendant sa première semaine à Langley, et son accompagnateur de la CIA lui avait dit que c’était « B.C. », ou simplement « C », le chef du service secret britannique appelé naguère MI-6. Que faisait-il là ?
— Vous avez sûrement soif, dit un autre homme en arrivant avec un verre de Champagne. Bonjour. Je m’appelle Bill Holmes.
— Vous travaillez ensemble, messieurs ? demanda Jack en goûtant le vin pétillant.
— Le juge Moore m’a dit que vous étiez un garçon intelligent, dit Charleston.
— Pardon ? Le juge comment ?
— Bien joué, Ryan, approuva Holmes avec un sourire. Il paraît que dans votre jeunesse vous jouiez au football, au football américain, bien sûr. Dans une équipe de ce qu’on appelle Junior Varsity ?
— Varsity et Junior Varsity, mais seulement au lycée. Je n’étais pas assez grand pour la division universitaire, répondit Ryan en s’efforçant de masquer son malaise, car « Junior Varsity » était le nom du projet pour lequel il avait été engagé en consultation par la CIA.
— Et vous allez me dire que vous ne savez rien de l’individu qui a écrit Agents et Agences ? dit Charleston en souriant.
Jack réprima un sursaut.
— Amiral, je ne peux pas parler de ça sans...
— La copie numéro seize est sur mon bureau. Le juge m’a prié de vous dire que vous êtes libre de parler du « traitement de textes fumant ».
Ryan laissa échapper sa respiration. Le mot était initialement de James Greer. Quand Jack avait proposé le « piège à canari » au directeur adjoint de la CIA, l’amiral James Greer en avait plaisanté, en employant ces mots-là. Ryan était libre de parler. Probablement. Son briefing de sécurité à la CIA n’avait pas évoqué ce type de situation.
— Excusez-moi, amiral. Personne ne m’a jamais dit que j’étais libre de parler à ce sujet.
Charleston passa en un instant de la jovialité au sérieux.
— Ne vous excusez pas, mon garçon. On doit prendre au sérieux ces questions. Ce rapport que vous avez rédigé était de premier ordre. Je ne savais pas ce qu’était ce truc que le juge appelait le « piège à canari ». Il m’a dit que vous sauriez me l’expliquer mieux que lui. Vous savez qui je suis, naturellement ?
— Oui, amiral. Je vous ai vu en juillet dernier, à l’Agence. Vous sortiez de l’ascenseur au septième étage et je sortais du bureau du directeur adjoint des SR. Quelqu’un m’a dit qui vous étiez.
— Bien. Alors vous savez que tout cela ne sort pas de la famille. Que diable est ce « piège à canari » ?
— Eh bien, vous connaissez tous les problèmes qu’a la CIA avec les fuites. Alors que je terminais le premier jet du rapport, j’ai eu l’idée de rendre chaque copie unique.
— On fait ça depuis des années, dit Holmes. Il suffit de déplacer une virgule ici ou là. La chose la plus facile du monde. Si les journalistes sont assez stupides pour publier une photo du document, nous pouvons identifier la fuite.
— Oui, monsieur, mais les journalistes qui publient les fuites le savent aussi. Et ils ne montrent plus les documents qu’ils obtiennent de leurs sources, n’est-ce pas ? répliqua Ryan. Alors j’ai imaginé une variante. Il y avait quatre parties, dans Agents et Agence. Chacune comportait un résumé d’un paragraphe, écrit dans un style assez théâtral.
— Oui, j’ai remarqué, dit Charleston. Cela ne se lisait pas du tout comme un document de la CIA. Plutôt comme un des nôtres. Nous employons des hommes pour rédiger nos rapports, voyez-vous, pas des ordinateurs. Mais continuez.
— Chaque paragraphe-résumé a six versions différentes et la mixture de ces paragraphes est unique pour chaque copie numérotée du rapport. Il y a plus de mille permutations possibles, mais seulement quatre-vingt-seize copies numérotées du document réel. La raison pour laquelle les paragraphes de résumé sont rédigés différemment, c’est d’inciter les journalistes à les citer mot à mot. Si les citations sont extraites de deux ou trois de ces paragraphes, nous savons quelle copie ce journaliste a eue en main et, par conséquent, d’où vient la fuite. On travaille en ce moment à une version encore plus raffinée du piège. Avec un ordinateur. On emploie un programme de dictionnaire pour jongler avec les synonymes et on peut rendre chaque copie du document absolument unique.
— Vous a-t-on dit si ça marchait ? demanda Holmes.
— Non, monsieur. Je n’avais rien à voir avec la sécurité, à l’Agence.
Grâce à Dieu / pensa Ryan.
— Oh, ça a marché, assura sir Basil. Cette idée est follement simple... et follement brillante ! Et puis il y avait l’aspect substantif de la communication. Vous a-t-on dit que votre rapport concordait point par point avec une enquête que nous avons effectuée l’année dernière ?
— Non, amiral. À ma connaissance, tous les documents sur lesquels j’ai travaillé venaient de chez nous.
— Vous avez donc fait toutes ces déductions de votre propre chef ? Admirable !
— Est-ce que j’ai commis une gaffe, amiral ?
— Vous auriez dû accorder plus d’attention à ce Sud-Africain. Vous n’aviez peut-être pas assez de renseignements à ce sujet, bien sûr, Nous le surveillons très étroitement, en ce moment.
Ryan vida son verre de Champagne et réfléchit à cette question. Il avait eu quand même pas mal de renseignements sur M. Martens... Qu’est-ce qui m’a échappé ? Il ne pouvait pas le demander, pas maintenant. Indélicat. Mais il pouvait quand même demander...
— Est-ce que les Sud-Africains ne...
— J’ai peur que la collaboration qu’ils veulent bien nous accorder soit moins bonne que par le passé et Érik Martens est un type très précieux pour eux. On ne peut guère leur en vouloir, vous savez. Il a le chic pour procurer ce qu’il faut à leurs militaires et cela limite les possibilités de pression du gouvernement, fit observer Holmes. Il faut aussi considérer la filière israélienne. Il leur arrive de s’écarter du droit chemin, mais nous avons trop d’intérêts communs pour secouer sérieusement ce bateau.
Ryan le reconnut. La défense israélienne avait l’ordre de faire rentrer le plus d’argent possible, ce qui était à l’occasion en contradiction avec les voeux des alliés d’Israël. Je me souviens des relations de Martens, mais quelque chose d’important a dû m’échapper... Quoi ?
— Je vous en prie, ne prenez pas cela comme une critique, dit Charleston. Pour un premier essai, le rapport était excellent. La CIA doit vous reprendre. C’est un des rares rapports de l’Agence sur lequel je n’ai pas failli m’endormir. À défaut d’autre chose, vous pourriez peut-être apprendre à écrire à leurs analystes. Ils vous ont sûrement demandé de rester, non ?
— Ils me l’ont demandé, amiral. Je n’ai pas trouvé que c’était une très bonne idée.
— Réfléchissez encore, conseilla aimablement sir Basil. Cette idée de Junior Varsity était bonne, comme le programme Equipe-B dans les années soixante-dix. Nous aussi, nous faisons venir à la boutique des universitaires de l’extérieur, afin d’avoir un oeil neuf pour examiner les données qui tombent en cascades sur notre paillasson. Le juge Moore, votre nouveau directeur, est une réelle bouffée d’air frais. Un type épatant. Il connaît bien le métier, mais il en a été éloigné pendant assez longtemps pour avoir de nouvelles idées. Vous en êtes une, mon cher Ryan. Votre place est dans le métier, mon garçon.
— Je n’en suis pas tellement sûr, amiral. Mon doctorat d’histoire et...
— Moi aussi, j’en ai un, intervint Bill Holmes. Les diplômes ne comptent pas. Dans les renseignements, nous cherchons la bonne tournure d’esprit. Vous semblez l’avoir. Évidemment, nous ne pouvons pas vous recruter, nous, n’est-ce pas ? Je serais assez déçu si Arthur et James ne faisaient pas une nouvelle tentative. Je vous en prie, pensez-y.
Ryan y avait pensé. Il n’en dit rien. Il hocha simplement la tête, l’air songeur, perdu dans ses propres réflexions. Mais j’aime enseigner l’histoire...
— Le héros du jour !
Un autre homme vint se joindre au groupe.
— Ah, bonsoir, Geoffrey, dit Charleston. Ryan, je vous présente Geoffrey Watkins, du Foreign Office.
— Comme David Ashley est du Home Office ? demanda Ryan en prenant la main tendue.
— À vrai dire, je passe le plus clair de mon temps ici, répondit Watkins.
— Geoff est l’agent de liaison entre le Foreign Office et la famille royale. Il s’occupe des mises au courant, se mêle du protocole et, dans l’ensemble, se rend insupportable, expliqua Holmes avec un sourire. Combien de temps maintenant, Geoff ?
Watkins fronça les sourcils en réfléchissant.
— Un peu plus de quatre ans, je crois. Il me semble que ce n’était que la semaine dernière. Rien du prestige qu’on pourrait imaginer. Je ne fais guère que transporter la boîte des dépêches et essayer de me cacher dans les coins.
Ryan sourit.
— Ridicule ! protesta Charleston. Un des esprits les plus aigus du Foreign Office. Sinon on ne vous aurait pas gardé ici.
Watkins fit un geste embarrassé.
— J’avoue que je suis assez occupé.
— Vous devez l’être, dit Holmes. Voilà des mois que je ne vous ai pas vu au tennis club.
— Monsieur Ryan, le personnel du palais m’a prié de vous exprimer son admiration pour ce que vous avez fait...
Il débita quelques phrases pompeuses, pendant une minute ou deux. Watkins avait trois centimètres de moins que Ryan et frisait la quarantaine. Ses cheveux bruns soigneusement coupés grisonnaient aux tempes et il avait la pâleur des personnes qui voient rarement le soleil. Il avait l’aspect d’un diplomate. Son sourire était si parfait qu’il devait le répéter devant la glace. C’était un de ces sourires qui veulent dire n’importe quoi ou, plutôt, rien du tout. Il y avait cependant de l’intérêt dans ses yeux bleus. Comme cela était déjà arrivé assez souvent, depuis quelques semaines, cet homme cherchait visiblement à savoir de quoi le Dr John Patrick Ryan était fait. Le sujet de cette investigation commençait à en avoir plus qu’assez, mais ne pouvait guère s’en défendre.
— Geoff est un expert sur la situation en Irlande du Nord, dit Holmes.
— Personne n’est expert en ce domaine, réfuta Watkins en secouant la tête. Je me trouvais là-bas au commencement, en 1969.
J’étais sous l’uniforme, alors, sous les ordres de... enfin, ça n’a plus d’importance. À votre avis, monsieur Ryan, comment pensez-vous que nous devrions traiter le problème ?
— Voilà trois semaines qu’on me pose cette question, monsieur Watkins. Comment diable voulez-vous que je le sache ?
— Vous cherchez toujours des idées, Geoff ? demanda Holmes.
— La bonne idée est par là, quelque part, répliqua Watkins sans quitter Ryan des yeux.
— Je ne la détiens pas, assura Jack. J’enseigne l’histoire, rappelez-vous, je ne la fais pas.
— Rien qu’un prof d’histoire et ces deux types vous tombent dessus ?
— Nous voulions voir s’il travaillait vraiment pour la CIA, comme les journaux le disent, intervint vivement Charleston.
Jack comprit le signal. Watkins n’était pas habilité à tous les secrets et ne devait pas être mis au courant de ses relations passées avec l’Agence... mais il était bien capable de tirer ses propres conclusions, se dit Ryan. Néanmoins, le règlement c’était le règlement. C’est bien pour ça que j’ai refusé l’offre de Greer, pensa-t-il. Tous ces règlements idiots. On ne doit parler à personne de ceci ou de cela, pas même à sa femme. Sécurité, sécurité, sécurité ! Connerie ! Oui, bien sûr, certaines choses devaient rester secrètes, mais si personne ne les connaissait, comment pourrait-on les utiliser ? À quoi servait un secret dont on ne pouvait pas se servir ?
— Vous savez, ce sera bon de retourner à Annapolis. Les midships, au moins, croient que je suis professeur !
— Bien sûr, marmonna Watkins.
Qu’est-ce que vous êtes au juste, Ryan ? pensait-il. Depuis qu’il avait quitté l’armée en 1972 et était entré au Foreign Office, Watkins avait souvent joué à ce petit jeu d’identification. Il recevait de Ryan des signaux confus, complexes, et cela rendait le jeu plus intéressant.
— Comment passez-vous votre temps à présent, Geoff ? demanda Holmes.
— Vous voulez dire à part mes journées de douze heures ? J’arrive à lire parfois un livre. Je viens de reprendre encore une fois Moll Flanders.
— Vraiment ? J’ai commencé Robinson Crusoe il y a quelques jours. Le moyen le plus sûr de détourner son esprit du monde, c’est de retourner vers les classiques.
— Vous lisez les classiques, monsieur Ryan ? demanda Watkins.
— Je les lisais. J’ai été élevé par les Jésuites, vous savez. Ils ne vous laissent pas passer à côté des vieilleries.
Est-ce que Moll Flanders est un classique ? se demanda Jack. Ce n’est pas en latin, ni en grec et ce n’est pas de Shakespeare...
— Des vieilleries ! Quelle épouvantable attitude !
Watkins rit et Ryan riposta :
— Vous avez déjà essayé de lire Virgile dans le texte ?
— Arma virumque cano, trojae qui primas oris... ?
— Geoff et moi étions ensemble à Winchester, expliqua Holmes. Contiquere omnes, inteque or a tenebant...
Les deux anciens d’une « public school » éclatèrent de rire ensemble.
— J’avais de bonnes notes en latin ! se défendit Ryan. Seulement j’ai tout oublié.
— Encore un colon philistin, observa Watkins.
Ryan se dit que M. Watkins ne lui plaisait pas du tout. Cet homme le harcelait délibérément pour provoquer ses réactions et Jack s’était depuis longtemps lassé de ce jeu.
— Navré. Par chez moi, nous avons des priorités quelque peu différentes.
— Bien sûr, reconnut Watkins.
Le sourire n’avait absolument pas changé. Jack s’en étonna, sans trop savoir pourquoi.
— Vous n’habitez pas loin de l’Académie navale, je crois ? Est-ce qu’il n’y a pas eu un incident là-bas, dernièrement ? demanda sir Basil. J’ai lu ça quelque part dans un rapport, il me semble. Il n’y avait pas beaucoup de détails.
— Ce n’était pas vraiment du terrorisme, rien que de la délinquance ordinaire. Deux midshipmen ont repéré un trafic de drogue, à Annapolis, et ils ont prévenu la police. Les garçons qui ont été arrêtés faisaient partie d’une bande de motards. Une semaine plus tard, certains membres de la bande ont décidé de régler leur compte aux midships. Ils sont passés sous le nez des Jimmy Legs, les gardes civils de la sécurité, vers 3 heures du matin et ils se sont introduits dans Bancroft Hall. Ils ont dû penser que ce n’était qu’un pavillon-dortoir comme dans n’importe quelle université, mais ils étaient loin du compte. Les gamins de quart les ont aperçus, ils ont donné l’alerte et tout a explosé. Les intrus se sont perdus — Bancroft a au moins trois kilomètres de couloirs – et ont été coincés. C’est une affaire fédérale du fait que ça s’est passé dans des locaux du gouvernement. Ceux-là vont être au frais pendant un bon moment. La bonne nouvelle, c’est que la garde des marines a été renforcée à l’Académie et maintenant il est beaucoup plus facile d’y entrer et d’en sortir.
— Plus facile ? s’étonna Watkins. Mais...
Jack sourit.
— Avec des marines sur le périmètre, ils laissent beaucoup plus de portails ouverts. Un marine de garde bat à tous les coups une porte verrouillée.
— Tiens donc ! Je...
Quelque chose avait attiré l’attention de Charleston. Ryan était tourné du mauvais côté, mais les réactions étaient assez évidentes Charleston et Holmes commencèrent à s’écarter et Watkins s’esquiva. Jack se retourna et vit la reine sur le seuil, qui passait devant un laquais.
Le duc était à ses côtés et Cathy les suivait, à une distance diplomatique. La reine vint tout de suite à lui.
— Vous avez bien meilleure mine.
Jack essaya de s’incliner — pensant qu’il le devait — sans mettre en danger la vie de la souveraine avec son plâtre. Le poids de son bras plâtré avait tendance à l’entraîner vers la gauche.
— Merci, Votre Majesté. Je me sens beaucoup mieux.
— Rebonsoir, Jack, dit le duc. Mettez-vous à votre aise. C’est une soirée tout à fait intime. Pas de défilé, pas de protocole. Détendez-vous.
— Ma foi, le Champagne est de bon secours.
— Excellent, déclara la reine. Je crois que nous allons vous laisser vous retrouver, Cathy et vous.
Elle s’éloigna avec le prince.
— Doucement sur l’alcool, Jack.
Cathy était absolument radieuse dans une robe de cocktail blanche si ravissante que Ryan oublia de se demander combien elle avait coûté. Ses cheveux étaient bien coiffés et elle était maquillée, deux choses que sa profession lui refusait d’habitude obstinément. Et, surtout, elle était Cathy Ryan. Il l’embrassa, sans se soucier du public.
— Tous ces gens...
— Qu’ils aillent se faire voire, murmura Jack. Comment va ma fille favorite ?
Les yeux de Cathy pétillèrent, mais ce fut d’une voix froidement professionnelle qu’elle annonça :
— Comme une fille enceinte.
— Quoi ! Tu es sûre... quand ?
— J’en suis sûre, mon chéri, parce que à) je suis médecin, b) j’ai quinze jours de retard. Pour ce qui est du quand, Jack, rappelle-toi notre arrivée, dès que nous avons eu couché Sally... Ces lits d’hôtel inconnus, Jack. Ça marche à tous les coups.
Jack ne trouva rien à répliquer. Il lui enlaça les épaules de son bras valide et la serra contre lui aussi discrètement que son émotion le permettait. Si elle avait deux semaines de retard... eh bien, il savait que Cathy était aussi régulière que sa montre suisse. Je vais encore être papa !
— Nous tâcherons de faire un garçon, cette fois, dit-elle.
— Tu sais que ce n’est pas important, ça.
— Je vois que vous le lui avez annoncé.
La reine était revenue, silencieuse comme un chat. Le duc parlait à l’amiral Charleston. De quoi ? se demanda Jack.
— Félicitations, sir John.
— Merci, Votre Majesté, et merci pour beaucoup de choses. Jamais nous ne pourrons vous rendre toutes vos bontés.
Encore une fois, le sourire de jour de fête.
— C’est nous qui avons une dette. D’après ce que me dit Cathy, vous aurez au moins un souvenir tangible de votre visite dans notre pays.
— Certainement, Majesté, mais plus d’un.
Jack commençait à comprendre les règles du jeu.
— Est-il toujours aussi galant, Cathy ?
— À vrai dire non, madame. Nous avons dû le surprendre dans un moment de faiblesse. Ou alors ce pays a une influence civilisatrice.
— C’est bon à savoir, après toutes les choses horribles qu’il a dites de votre petite Olivia. Savez-vous qu’elle refusait de se coucher sans m’embrasser et me souhaiter bonne nuit ? C’est un amour de petit ange. Et il la traitait de danger public !
Jack soupira. Il ne comprenait que trop. Après trois semaines dans cet environnement, Sally faisait probablement les plus mignonnes révérences dans l’histoire de la civilisation occidentale. Le personnel du Palais devait se battre à qui s’occuperait d’elle. Sally avait un talent inné pour manipuler les personnes qui l’entouraient et elle l’avait mis en pratique sur son père, toute sa vie.
— Peut-être ai-je exagéré, madame.
— C’était de la diffamation ! s’exclama la reine, les yeux brillant d’amusement. Elle n’a absolument rien cassé. Rien. Et de plus elle devient la meilleure écuyère que nous ayons vue depuis des années.
— Pardon ?
— Des leçons d’équitation expliqua Cathy.
— Tu veux dire, sur un cheval ?
— Que monterait-elle d’autre ? demanda la reine.
— Sally ? Sur un cheval ?
Jack regarda sa femme. Cette nouvelle ne lui plaisait pas beaucoup. La reine vola à la défense de Cathy.
— Elle progresse admirablement. Ce n’est pas du tout dangereux, sir John. L’équitation est un sport magnifique pour les enfants. Il enseigne la discipline, la coordination, la responsabilité.
Sans parler d’un moyen fabuleux de rompre son joli petit cou, pensa Ryan. Mais il se répéta qu’on ne doit pas contredire une reine, surtout pas sous son propre toit.
— Vous devriez essayer de monter vous-même, reprit la souveraine. Votre femme monte.
— Nous avons assez de terrain, maintenant, dit Cathy. Tu adorerais ça.
— Je tomberais, oui.
— Eh bien, vous remonteriez jusqu’à ce que vous ne tombiez plus, déclara une femme qui avait plus de cinquante ans d’équitation derrière elle.
C’est la même chose que la bicyclette, se dit Ryan, seulement on ne tombe pas de haut d’un vélo et Sally est encore trop petite pour le vélo. Il était pris de panique quand il la voyait pédaler dans le jardin sur son tricycle. Enfin quoi, elle est si petite que le cheval ne doit même pas savoir si elle est sur son dos ou non ! Cathy devina sa pensée :
— Les enfants doivent grandir. Tu ne peux pas la protéger de tout, toute sa vie.
— Oui, ma chérie, je sais.
Comment ça, je ne peux pas ? C’est mon métier !
Quelques minutes plus tard, tout le monde sortit du salon pour aller dîner. Ryan traversa le Salon bleu, une immense salle à colonnes qui lui coupa le souffle, et passa par une porte en miroirs à doubles battants dans la salle à manger d’apparat.
Le contraste était incroyable. Quittant une pièce d’un bleu discret ils entraient dans un flamboiement de rouge. Les murs étaient tapissés de soie. Le plafond voûté était ivoire et or et au-dessus de l’énorme cheminée blanche il y avait un grand portrait. De qui ? se demanda Ryan. Un roi, naturellement, du XVIIIe ou du XIXe siècle à en juger par sa culotte blanche ornée de la jarretière. Au-dessus de la porte par laquelle ils étaient entrés, il y avait le monogramme royal de la reine Victoria, VR, et il se demanda combien d’événements historiques s’étaient déroulés dans cette salle-là.
— Vous serez assis à ma droite, sir John, lui dit la reine.
Ryan jeta un rapide coup d’oeil à la table. Elle était assez grande pour qu’il n’ait pas trop à craindre d’assommer Sa Majesté avec son bras gauche, ce qui serait désastreux.
Le pire, à ce dîner, ce fut que Ryan allait être éternellement incapable de se rappeler ce qu’on avait servi. Il s’était déjà bien entraîné à ne manger que d’une main, mais jamais il n’avait eu tant de spectateurs et il était sûr que tout le monde l’observait. Après tout, il était un Yankee et il aurait été un objet de curiosité même sans son plâtre. Il se répétait constamment de faire attention, de ne pas trop boire de vin, de surveiller son langage. De temps en temps, il regardait furtivement Cathy, à côté du duc à l’autre bout de la table, absolument radieuse. Il était un peu jaloux de la voir plus à son aise que lui. Il se demanda s’il serait là à présent, s’il était un jeune flic ou un simple soldat des Royal Marines qui s’était trouvé par hasard au bon endroit et au bon moment. Probablement pas. Il ne savait pas pourquoi, mais il comprenait que quelque chose, dans cette institution de l’aristocratie, allait à l’encontre de sa nature américaine. En même temps, il ne lui déplaisait pas d’avoir été anobli, même si le titre n’était qu’honorifique. C’était une contradiction qui le troublait et le déroutait. Toutes ces attentions sont trop séduisantes, se dit-il, et je serais heureux d’y échapper. Vraiment ? Il but un peu de vin. Je sais que ma place n’est pas ici, mais est-ce que je voudrais y être, à ma place ? Bonne question ! Le vin ne lui apporta pas la réponse. Il lui faudrait la chercher ailleurs.
Il regarda sa femme, qui paraissait fort bien s’adapter. Elle avait grandi dans une atmosphère à peu près similaire, dans une vaste demeure du canton de Westchester, dans une famille fortunée qui donnait beaucoup de réceptions où le beau monde se pavanait. C’était une vie qu’il avait rejetée et qu’elle avait abandonnée. Ils étaient tous deux heureux de ce qu’ils avaient, chacun avec sa carrière, mais est-ce que cette aisance ne voulait pas dire qu’elle regrettait... Ryan fronça les sourcils.
— Vous allez bien, Jack ? demanda la reine.
— Oui, madame, que Votre Majesté m’excuse. J’ai peur qu’il me faille un moment pour m’habituer à tout ceci.
— Jack, dit-elle tout bas, si tout le monde vous aime, et nous vous aimons tous, vous savez, c’est à cause de ce que vous êtes, de celui que vous êtes. Tâchez de ne pas l’oublier.
Ryan pensa que c’était sans doute les mots les plus gentils qu’on lui eût jamais dits. La noblesse était peut-être plus un état d’esprit qu’une institution. Il se dit que son beau-père devrait en tirer une leçon.
Trois heures plus tard, Jack suivit sa femme dans leur chambre, précédée d’un petit salon. Devant lui, le lit était déjà préparé, la couverture rabattue. Il dénoua sa cravate, déboutonna son col et poussa un long soupir.
— Tu ne plaisantais pas en parlant de transformation en citrouille.
— Je sais.
Une seule veilleuse était allumée et Cathy l’éteignit. La chambre ne fut plus éclairée que par les lointaines lumières de la rue, filtrant entre les lourds rideaux. Sa robe blanche ressortait dans l’obscurité, mais Jack ne voyait de sa figure que l’arc de ses lèvres et le reflet de ses yeux. Son esprit combla les autres détails. Il la serra au creux de son bras valide en maudissant la monstruosité de plâtre qui lui emprisonnait le côté gauche. Elle laissa tomber sa tête sur la bonne épaule et il posa sa joue sur les fins cheveux blonds. Pendant une minute ou deux, ils gardèrent le silence. Il leur suffisait d’être seuls, ensemble dans une paisible obscurité.
— Je t’aime, bébé.
— Comment te sens-tu, Jack ?
C’était plus qu’une simple question sur sa santé.
— Pas mal. Assez bien reposé. L’épaule ne me fait plus grand mal. L’aspirine suffit à éliminer la douleur.
C’était une exagération, mais Jack était habitué à l’inconfort.
— Ah, je vois comment ils s’y sont pris !
Cathy était en train de tâtonner sur le côté gauche de la veste. Les tailleurs avaient mis des bandes velcro sur le dessous, pour que le vêtement donne davantage l’impression d’habiller Jack que de dissimuler le plâtre. Sa femme les détacha rapidement et retira la veste. La chemise suivit.
— Je suis capable de faire ça moi-même, tu sais.
— Tais-toi, Jack. Je ne veux pas attendre toute la nuit que tu te déshabilles.
Il entendit ensuite le léger crissement d’une longue fermeture à glissière.
— Je peux t’aider ?
Un rire dans l’obscurité.
— J’aurai peut-être envie de remettre un jour cette robe. Et prends garde où tu mets ton bras.
— Je n’ai encore assommé personne.
— Tant mieux. Essayons de garder des états de service parfaits.
Un murmure de soie. Elle vint le prendre par la main,
— Nous allons te faire asseoir.
Une fois qu’il fut assis sur le bord du lit, la suite se passa facilement. Cathy s’assit à côté de lui. Il la sentit fraîche et douce, un soupçon de parfum dans l’air. Il lui caressa l’épaule, fit lentement glisser sa main sur la peau satinée de l’abdomen.
— Tu vas avoir mon bébé, chuchota-t-il.
Il est là en ce moment, il pousse et se développe déjà. Il y a réellement un Dieu, et il y a vraiment des miracles.
Elle lui passa une main sur la figure.
— Tu sais, c’est bien vrai que je t’aime.
— Je sais, murmura-t-elle. Allonge-toi.
TOM CLANCY
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