lundi 28 janvier 2013

TROISIÈME PARTIE: LE PRISONNIER DE L’ÎLE SAINTE-MARGUERITE: CHAPITRE PREMIER LA VENGEANCE DE DURBEC.


Tant que vécut Mazarin, Castel-Rajac continua de
s’acquitter de ses fonctions de lieutenant aux mousquetaires
avec autant de brio que de loyauté, et de même que le fils de
Mazarin lui avait voué une affection sans bornes, le fils de Louis
XIII s’attacha à lui par les liens d’une réelle amitié. On eût dit
que les deux fils de la même femme n’avaient pour lui qu’un
même coeur.
Aussi se prit-il à les aimer autant l’un que l’autre.
D’ailleurs, en grandissant, la ressemblance s’accentuait encore,
et quand Gaëtan quittait Henry pour aller retrouver Louis, il lui
semblait que c’était le même qu’il avait devant lui. Sauf peutêtre
qu’Henry avait plus de douceur et Louis plus de volonté. Le
premier semblait être fait pour devenir un parfait gentilhomme,
et l’autre, pour devenir un grand roi.
La belle duchesse de Chevreuse, tout en poursuivant sa vie
de cour et s’acquittant de toutes les obligations mondaines que
lui assignait son rang élevé, n’oubliait pas son ami. Une
rencontre fortuite, le hasard d’un instant, avait suffi pour lier
ces deux coeurs d’une indestructible amitié.
Gaëtan, dès qu’il pouvait avoir une permission, s’échappait
pour rejoindre son cher Henry qui devenait un fier jouvenceau,
habile aux armes et à l’équitation. Mme de Chevreuse
s’arrangeait pour l’y rejoindre elle-même, et c’étaient quelques
instants enchantés que Castel-Rajac passait au milieu des deux
grandes affections de sa vie.
Hélas ! Il est écrit que jamais le bonheur complet ne peut
être de ce monde !

La haine, la rancune, la basse envie n’avaient point
désarmé. Le chevalier de Durbec veillait.
Tant que le cardinal Mazarin fut au pouvoir, il resta dans
l’ombre. Il savait qu’il aurait affaire à trop forte partie, et que le
chevalier de Castel-Rajac et son fils adoptif se trouveraient
toujours hors de ses atteintes.
Mais, lorsque le jeune roi atteignit ses vingt ans, Mazarin
mourut.
Cet événement affecta profondément le chevalier, et la
duchesse elle-même, qui perdaient de la sorte un puissant allié.
Certes, la reine Anne d’Autriche restait, et ferait l’impossible
pour protéger la destinée de son fils aîné. Mais comme elle
l’avait dit au Gascon lors de la mystérieuse et unique entrevue
qu’ils eurent, quelques années auparavant, le coeur d’une mère
n’est pas toujours assez fort pour préserver des embûches de la
vie !
Au grand étonnement de la Cour et des princes, ce fut un
roturier, le fils d’un marchand drapier, homme de confiance du
cardinal, Jean-Baptiste Colbert, qui fut désigné par le moribond
lui-même pour le remplacer…
Anne d’Autriche s’inclina. Elle connaissait la finesse de
l’Italien, et savait que s’il lui recommandait ce garçon, c’est qu’il
avait déjà su l’apprécier et distinguer en lui les qualités qui
feraient de lui un premier ministre digne de continuer la grande
tâche entreprise par Richelieu et son successeur.
Castel-Rajac et Marie de Rohan apprirent cette nomination
avec une certaine appréhension, quoique sans crainte bien
définie. Après tout, Colbert ignorait tout. Il suffisait de tenir le
jeune Henry soigneusement en dehors de la Cour, et de
l’entourage du jeune Roi.
Lorsque Durbec apprit la mort de Mazarin, et la
nomination de Jean-Baptiste Colbert, une idée diabolique
commença à germer dans sa cervelle.
Il y avait à peine quelques jours que Colbert était entré
dans ses nouvelles fonctions, quand l’officier de service lui
annonça un visiteur, qui attendait dans l’antichambre et
insistait pour le voir, disant qu’il avait une communication de la
plus haute importance à lui faire.
Le fils du marchand de drap de Reims était un petit
maigrichon, qui n’avait ni beauté, ni distinction, ni fière allure.
Mais son regard, son front, éclatants d’intelligence, laissaient
deviner tout le génie que cette enveloppe d’apparence si
ordinaire renfermait.
Il releva la tête à cette annonce, et, sans lâcher sa plume,
ordonna :
– Faites entrer !
Deux minutes plus tard, le chevalier de Durbec,
obséquieusement plié en deux, faisait son apparition.
Colbert le dévisagea. Du premier coup d’oeil, il le classa :
c’était un de ces hommes intelligents, mais prêts à tout, même
aux plus viles besognes, pourvu qu’en échange, ils reçoivent
profit ou récompense.
– Vous avez sollicité une entrevue. Monsieur, entama le
ministre, en disant que vous aviez un secret important à me
confier. Je vous écoute.

Le ton était poli, mais tenait à distance. Durbec accentua sa
courbette.
– Monsieur, commença-t-il, je n’ai pas exagéré, car il s’agit
d’un secret d’État, et qui peut un jour compromettre l’avenir de
la dynastie…
Colbert ne put réprimer un tressaillement. Il crut d’abord à
un complot espagnol ou autrichien, fomenté par quelques-uns
des grands, et semblables à ceux que le cardinal de Richelieu
avait déjà eu à réprimer.
– Parlez, Monsieur !
Durbec entra tout de go dans le vif du sujet.
– Saviez-vous, Monsieur, que Sa Majesté Anne d’Autriche a
deux fils ?
Colbert parut stupéfait.
– Deux fils ?
– Deux fils, répéta Durbec, qui sentit tout de suite sa partie
gagnée. Un, légitime, l’autre adultérin… Mais ce qui est grave,
c’est que c’est l’illégitime qui est l’aîné… et que, circonstance
aggravante, il ressemble à son frère notre jeune roi Louis, d’une
façon impressionnante…
– Que dites-vous là ?
– La stricte vérité !
– Pour avancer une chose si grave, il faut que vous ayez des
preuves !
– La meilleure est encore l’existence de cet enfant, qu’il
vous est loisible de contrôler !
– Et le père ?
– Il est mort…
– Il y a longtemps ?
– Le jour où vous avez pris la place du cardinal, Monsieur.
– Quoi ! Voudriez-vous dire que Son Éminence…
Le visiteur fit un léger signe de tête.
Colbert sembla réfléchir profondément.
– Savez-vous que voilà de graves révélations ? dit-il enfin.
J’espère que personne n’est au courant de cette naissance
clandestine ?
– Quelques-uns, Monsieur.
– Vous les connaissez ?
– Mme la duchesse de Chevreuse…
– L’amie intime de Sa Majesté… C’est logique. Après ?
– Un chevalier gascon, actuellement lieutenant aux
mousquetaires, M. de Castel-Rajac, qui n’a pas craint
d’endosser la responsabilité de cette affaire en reconnaissant
l’enfant.
– Morbleu ! C’est galant ! Il connaissait le nom des
parents ?
– Non ; il ne les a appris, je crois, que dernièrement.
– Enfin, il sait lui aussi. Après ?
– La sage-femme qui a présidé à la naissance de l’enfant.
Mais au fait non : je me souviens maintenant qu’elle a toujours
ignoré la qualité de l’illustre malade.
– Elle sera à surveiller. Ensuite ?
– Il y a encore deux amis du chevalier de Castel-Rajac :
MM. d’Assignac et de Laparède qui sont aussi intéressés dans
cette aventure.
Colbert, au fur et à mesure, avait pris des notes et crayonné
les noms.
– C’est tout, conclut Durbec, satisfait.
Le ministre parcourut rapidement sa liste.
– Somme toute, peu de personnes. Quatre en tout, une
incertaine… Sont-elles capables de divulguer ce secret un jour ?
– Certainement non, répondit vivement l’interpellé, qui
devina l’idée de son vis-à-vis.
– Je vous remercie, monsieur… Je saurai vous prouver ma
reconnaissance en temps et lieu pour l’important service que
vous venez de rendre à la couronne. Je vais réfléchir à tout
ceci…
Il se leva, indiquant par là que l’entretien était terminé.
Durbec salua et partit, cette fois triomphant d’une joie

lundi 21 janvier 2013

L'HOMME AU MASQUE DE FER: DEUXIEME PARTIE: CHAPITRE VI: LA DAME MASQUÉE


Une fois encore, grâce à la vigilance de la petite hôtelière, la
vengeance du chevalier de Durbec avait échoué…
Tandis que les soldats de Condé fouillaient l’auberge, et
que l’hôte, éveillé, levait les bras au ciel et gémissait en prenant
à témoin tous les saints du paradis, les trois Gascons galopaient
ventre à terre, contournant la capitale investie pour regagner
Saint-Germain, où Castel-Rajac raconta cette agression à la
duchesse de Chevreuse.
Celle-ci ne s’y trompa pas.
– C’est encore un coup de Durbec ! s’écria-t-elle. Il a profité
des temps troublés que nous vivons pour lancer contre vous et
vos amis les sbires des frondeurs…
– Malheur à lui si je me trouve un jour face à face avec ce
fantoche malfaisant ! gronda Gaëtan. Je l’écraserai sans pitié !
Mais les événements subirent un tel revirement que
bientôt, la Fronde devait se calmer d’elle-même, comme une
mer agitée après la tempête.
L’injuste exécution des bourgeois et des partisans de
Mazarin avait soulevé l’opinion publique. Le régime tyrannique,
la période de terreur que le prince de Condé avait instituée à
Paris ne tarda pas à lui aliéner les sympathies des habitants. Et
ce furent les Parisiens eux-mêmes, ceux qui avaient crié le plus
fort : « À bas Mazarin ! » et « Vive la Fronde ! » qui adressèrent
une supplique à la Régente, afin de faire revenir la Cour à Paris.
Au reçu de cette délégation, Mazarin adressa à la Reine un
sourire.
– Que vous disais-je. Madame ? murmura-t-il. Chacun son
tour de chanter la canzonnetta !
Le régiment des mousquetaires revint donc, parmi les
premiers, dans la capitale, escortant les carrosses de la Cour, au
milieu des acclamations et des vivats. La Régente et Mazarin
triomphaient.
La paix et l’ordre une fois rétablis, Castel-Rajac s’empressa
de solliciter un congé auprès du capitaine de Guissancourt afin
d’aller jusqu’à la gentilhommière où sous la garde d’une
gouvernante, d’un intendant, et sous la surveillance d’un
précepteur, le digne abbé Vertot, Henry était en train de devenir
le plus charmant des garçonnets.
Ces jours de détente étaient pour le chevalier une halte
délicieuse au milieu de la rude vie qu’il menait. L’enfant avait
pour lui une vive tendresse, et c’était fête au logis lorsque le
lieutenant des mousquetaires du Roi venait y passer quelques
jours !
Cette fois-ci, comme les précédentes, il galopait
allègrement sur la route blanche de poussière, en songeant qu’il
allait revoir à la fois l’enfant de son coeur et la femme à laquelle
il n’avait pas cessé de porter la tendresse la plus vive.
Bientôt, il vit se dessiner, à travers les hautes branches de
la futaie, une grille qu’il connaissait bien. Celle-ci était ouverte.
Probablement, l’attendait-on déjà.

Sans se faire annoncer, il entra, suivit l’allée sablée qui
conduisait au perron.
Tout à coup, il s’arrêta, saisi, devant un tableau pour le
moins imprévu !
Deux femmes étaient assises dans de grands fauteuils, sur
la pelouse. L’une d’elles lui tournait presque le dos, et tenait le
petit Henry sur ses genoux, en lui prodiguant mille baisers. Ce
n’était pas la duchesse de Chevreuse, puisque celle-ci était la
seconde personne qui regardait cette scène en souriant.
– Sangdiou ! murmura notre Gascon, interloqué, qui est
cette femme ?
Juste à cet instant, celle-ci tourna la tête, sans voir le
cavalier, toujours immobile. Gaëtan eut un haut-le-corps : il
venait de reconnaître la reine Anne d’Autriche en personne !
L’exclamation de stupeur qu’il allait pousser s’étrangla
dans sa gorge.
Fut-ce prescience ? À cet instant, la duchesse de Chevreuse
aperçut le nouveau venu, que la surprise clouait sur place. Sans
affectation, après avoirs échangé quelques mots avec sa royale
amie, elle se dirigea vers le Gascon.
– On ne vous a pas vu, jeta-t-elle rapidement, à mi-voix.
Cela vaut mieux. Cachez-vous vite dans la maison.
Castel-Rajac, qui avait toujours peur qu’on le prive de son
pupille, se hâta d’obéir, et de suivre le conseil de sa très fine
amie.
Il venait à peine de pénétrer dans le petit salon où se tenait
d’habitude la duchesse, que celle-ci entra.

– Je pense, mon ami, dit-elle simplement, que l’heure est
venue de tout vous révéler, puisqu’un hasard vous a fait
surprendre la vérité.
– C’est exact. Madame ! répondit-il en baisant la main
qu’on lui tendait. J’ai déjà été admis en présence du jeune roi, et
j’avais déjà été frappé par l’extraordinaire ressemblance qui
existait entre lui et l’enfant que j’ai reconnu pour le mien.
– Inutile de vous celer plus longtemps que ce sont les deux
frères. Je pense que vous vous doutez également de l’extrême
gravité de la situation qui en résulte pour notre filleul. Ce secret
terrible, d’autres peuvent l’apprendre. Il ne peut en résulter que
des malheurs. Heureusement, Mazarin est au pouvoir, et
veillera autant qu’il le faudra sur la sécurité de cet enfant !
– Je comprends maintenant, dit pensivement le chevalier,
la suprême adjuration du cardinal de Richelieu, lorsque je lui
conduisis le petit Henry… « Veillez sur lui, m’a-t-il dit, car il se
peut qu’un jour, de graves dangers le menacent… »
– Oui, dit Marie de Rohan, Richelieu, lui, en avait pris son
parti. Mazarin est tout désigné pour veiller sur lui. Mais
ensuite ? Ne cherchera-t-on pas à abuser de cette situation, à
substituer, par exemple, un faux roi au vrai ? Ne cherchera-t-on
pas à agir sur la reine grâce à ce secret qui serait un scandale s’il
venait aux oreilles du peuple ? Pauvre enfant ! Sa jeune tête est
déjà accablée sous le poids d’une bien grosse responsabilité !
– Soyez tranquille, ma chère Marie ! s’écria le Gascon. Pour
ma part, je garderai jalousement cette découverte, et je n’en
aurai que plus de zèle pour accomplir la tâche que vous avez
bien voulu me confier !

Il attendit que la reine soit repartie pour sortir à son tour.
Henry, en le voyant, se jeta à son cou avec les marques de la
plus grande joie.
Ces quelques jours de congé passèrent comme l’éclair, puis
le lieutenant dut rejoindre son poste.
Par ses fonctions mêmes, il était appelé à voir assez
fréquemment le jeune roi. Et plus il le voyait, plus il était frappé
par ce caprice de la nature qui avait donné aux deux frères un
visage identique…
Quelque temps s’écoula. Castel-Rajac ne pensait plus guère
à ce qu’il avait involontairement surpris dans le jardin de
Mme de Chevreuse, lorsqu’un jour, il reçut un billet de sa belle
amie :
« Soyez ce soir à minuit à la petite porte du Louvre, disait
la missive. Et laissez-vous guider par la personne qui vous
attendra. »
– Mordiou ! se dit le Gascon, intrigué. Voilà qui sent
terriblement le mystère ! Cependant, je ne puis m’y tromper : il
s’agit là de l’écriture de ma belle duchesse. On dirait à s’y
méprendre un rendez-vous galant !
Quoi qu’il en soit, Gaëtan attendit le soir avec une certaine
impatience. Il fit sa toilette avec un soin inaccoutumé. La lune
brillait déjà haut dans le ciel, lorsqu’il arriva à la petite porte du
Louvre où il lui était enjoint de se rendre.
D’abord, il ne vit rien. L’ombre était épaisse ; la lumière
nocturne glissait seulement sur la Seine, et pailletait ses eaux
d’argent.

Tout à coup, il sentit que quelqu’un lui saisissait la main. À
son tour, il serra les doigts qui le tenaient, et reconnut une main
de femme.
– Cordiou ! Madame, fit le jeune chevalier, qui êtes-vous et
que me voulez-vous ?
Mais la femme, qui était masquée, et qu’un long capuchon
noir enveloppait de la tête aux pieds, la rendant absolument
méconnaissable, se contenta de poser un doigt sur ses lèvres en
signe de silence, et le fit entrer par la petite porte qu’elle venait
d’ouvrir.
Aucune sentinelle ne s’y tenait. Cette ouverture donnait
directement sur les berges de la Seine.
À la suite l’un de l’autre, et dans l’obscurité la plus
profonde, ils grimpèrent un escalier aux marches hautes et
étroites. Puis ils suivirent un couloir interminable. Ils firent tant
de tours et de détours que Castel-Rajac, intrigué, se demanda si,
vraiment, cette promenade n’avait pas pour but de l’égarer.
Enfin, une portière fut soulevée. Gaëtan, ébloui, recula
d’un pas.
Il se trouvait dans un somptueux boudoir. De grands
candélabres de bronze où brûlaient des bougies roses et
parfumées éclairaient la pièce brillamment.
Sur un divan, une femme, également masquée, et
enveloppée aussi d’une mante noire, attendait.
– Approchez, monsieur de Castel-Rajac ! dit-elle d’une voix
harmonieuse, à l’imperceptible accent, qui fit tressaillir le
chevalier.

Il obéit, dominant son trouble. Celle qui l’avait amené
s’assit dans un fauteuil.
La dame masquée le regardait fixement. À travers les trous
du loup de velours, il voyait le feu de ses prunelles.
Un court silence régna. L’inconnue ne se pressait point
d’entamer la conversation. De son côté, Castel-Rajac attendait
respectueusement qu’on voulût bien l’interroger. Il avait cru,
malgré les précautions prises, reconnaître une illustre voix. Il
attendit, plein de déférence.
– Monsieur de Castel-Rajac, reprit la femme masquée, j’ai
beaucoup entendu parler de vous, et le désir m’est venu de vous
connaître. Je ne peux vous cacher que ce que j’ai ouï-dire à votre
sujet était tout à votre louange.
– Madame, répondit le Gascon avec finesse, la personne
qui vous a renseignée a témoigné d’une grande indulgence à
mon égard, et je vous prie de l’assurer de toute ma
reconnaissance.
– On m’a dit, monsieur, que vous étiez aussi chevaleresque
que brave, et que, le cas échéant, vous n’hésitez pas à vous
lancer dans les plus compromettantes aventures pour sauver
l’honneur d’une femme…
– Ce que j’ai pu faire n’a rien d’extraordinaire, Madame, et
tout gentilhomme de France l’eût fait avec joie comme moi je
l’ai fait !
– Cette réponse est digne de votre modestie, chevalier… À
propos : on m’a rapporté que vous aviez un fils ?
– Oui, Madame. Un charmant enfant, auquel je suis
attaché profondément…

– Vous êtes marié ?
– Non, Madame.
– Une aventure ?
– Si vous voulez, Madame.
– Vous êtes discret, chevalier !
– Madame, l’honneur d’une femme en dépend. Cette raison
doit être suffisante pour que je le sois…
– Je vous en félicite. Vous êtes bien tel qu’on me l’a
dépeint ! À propos : puis-je connaître le nom de cette femme ?
– Je regrette. Madame, mais… même à vous, je ne puis le
dire !
– Peut-être l’ignorez-vous ? lança l’inconnue avec
hardiesse.
Castel-Rajac se redressa.
– Non, Madame, dit-il avec un respect infini. Je connais le
nom de la mère de mon fils. Mais ce nom, je le garde dans mon
coeur, et il faudra l’ouvrir pour l’y lire ! Sur mon épée, moi
vivant, personne ne le saura !
Les yeux de l’inconnue brillèrent davantage. Castel-Rajac
ne baissa pas les yeux.
Elle se leva.

– Chevalier de Castel-Rajac, dit-elle lentement, je ne sais ce
que vous réserve l’avenir. Partez, maintenant. Mais avant, je
veux vous dire ceci : veillez sur cet enfant, qui est le vôtre, avec
le soin jaloux et la tendresse que vous lui avez toujours
témoignés. Le coeur d’une mère n’est pas toujours assez fort
pour préserver des embûches de la vie : il faut parfois un grand
courage et un coeur fort pour les détourner. Je suis certaine que
vous y parviendrez !
Elle sortit de la mante noire un bras et une main d’une
blancheur et d’une forme admirables, et les tendit au chevalier,
qui, mettant un genou en terre, y déposa respectueusement ses
lèvres. Puis Castel-Rajac se releva.
– Madame, dit-il, je renouvelle devant vous le serment fait
jadis : donner ma vie, s’il le faut, pour cet enfant et pour sa
mère !
– Adieu, chevalier ! murmura la voix harmonieuse, aux
inflexions un peu tristes. Je suis heureuse d’avoir fait la
connaissance, ce soir, d’un parfait gentilhomme.
L’autre dame masquée se leva et ouvrit la porte. Le Gascon
sortit, et, précédé par son guide muet, refit en sens inverse le
chemin déjà parcouru pour venir.
Lorsqu’il se trouva devant la petite porte du Louvre, devant
laquelle coulait le fleuve, il se tourna vers son guide anonyme.
Sous le masque de velours, il vit se dessiner un malicieux
sourire, et un regard brillant se posa sur lui.
– Marie ! murmura-t-il.
Et, sans attendre la réponse, persuadé qu’il s’agissait là de
sa belle amie, il l’attira vers lui et posa ses lèvres avec fougue sur
la jolie bouche souriante.

Alors, un frais éclat de rire retentit, et une voix inconnue
lui répondit :
– Monsieur le chevalier de Castel-Rajac, vous êtes bien
entreprenant… Je me nomme Gilberte, et je ne suis que la
première camériste de… de celle que vous venez de voir !
Et laissant le Gascon encore tout ébaubi, elle lui ferma la
porte au nez…

lundi 7 janvier 2013

L'HOMME AU MASQUE DE FER: DEUXIEME PARTIE: Chapitre V: DURBEC RÉAPPARAÎT


Les jours qui suivirent s’écoulèrent sans histoire. Castel-
Rajac et le bambin avaient regagné leur vieille gentilhommière,
où les attendaient le gros d’Assignac et de Laparède.
Durbec semblait avoir disparu. À vrai dire, il attendait le
moment propice, mais n’avait point encore abandonné ses
projets de vengeance.
Il avait appris le fait d’armes que Castel-Rajac avait
accompli en sauvant la vie du cardinal-ministre, et cette
nouvelle l’avait rempli d’une sombre fureur. Il comprenait bien
que maintenant, plus que jamais, le seul fait de porter la main
sur le Gascon déchaînerait des représailles dont lui, Durbec,
supporterait les conséquences. Aussi, avec un froid sourire, il
s’était dit :
– Attendons !
Durbec n’était pas pressé. Il était sûr d’avoir son heure !
Moins d’un an après ces événements, Richelieu mourut. Et
Louis XIII, comme s’il n’avait pu survivre à celui qui avait fait sa
grandeur et sa puissance, le suivit dans la tombe à quelques
mois de distance.
Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, à peine âgé de cinq
ans, fut nommée régente, pendant la minorité du roi. Son
premier acte fut de nommer Mazarin premier ministre.

Peu de temps après, Castel-Rajac recevait la visite de
Mme de Chevreuse.
Mais, cette fois, ce n’était pas seulement pour consacrer à
son ami quelques rares instants de liberté qu’elle s’efforçait de
conquérir sur ses obligations, mais pour lui annoncer que,
désormais, il n’avait plus rien à craindre de personne au sujet
du petit Henry.
– En quoi la mort de Sa Majesté et celle de Son Éminence
le cardinal peuvent-elles changer le sort de cet enfant ?
questionna le Gascon, peut-être faussement naïf. Je suis
persuadé que Richelieu, depuis que j’ai eu l’occasion de lui
sauver la vie, ne me voulait que du bien…
Mais Mme de Chevreuse n’était pas de celles que l’on prend
sans vert.
– Certes, répliqua-t-elle avec vivacité. Mais le père
véritable de ce bambin était un favori de Sa Majesté, et pour lui
être agréable, le roi n’aurait pas hésité à sévir… Rappelez-vous
que le cardinal lui-même le ménageait.
Puis, sans laisser à Gaëtan le temps de s’appesantir sur
cette réponse, elle reprit :
– D’ailleurs, je suis heureuse de voir que vous aurez enfin
une situation digne de vos mérites…
Castel-Rajac dressa l’oreille.
Marie de Chevreuse ouvrit une cassette, posée près d’elle,
en tira un rouleau cacheté et le remit en souriant à son amant.
– Ceci est le brevet de lieutenant aux mousquetaires du
Roi, dit-elle.

Un tressaillement de joie et d’orgueil secoua le jeune
homme. Servir dans ce corps d’élite avait toujours été son
ambition et son rêve.
– Et l’enfant ? interrogea-t-il pourtant.
– C’est à mon tour de m’en charger ! Mais soyez tranquille,
mon cher Gaëtan, vous n’en serez pas longtemps séparé, et vous
pourrez le voir chaque fois que vous le désirerez.
» Je vais l’installer dans cette maison de Chevreuse où il est
né, et que j’ai fait restaurer entièrement pour lui. Sa mère tient
en effet à ce qu’il demeure non loin d’elle. Mais il est bien
entendu que pour lui et pour tous, vous resterez son père. Vous
avez trop dignement conquis ce titre pour que personne ne
songe à vous l’enlever. »
Castel-Rajac mit un genou en terre devant sa belle amie et
lui baisa la main.
– Comment puis-je m’acquitter envers la gracieuse
Providence qui m’accable sous ses bienfaits ? murmura-t-il
tendrement.
La belle duchesse eut un sourire exquis, et comme Castel-
Rajac avait déjà répondu au cardinal quelques mois plus tôt sur
la route de Bordeaux, elle répliqua :
– Mais vous vous êtes déjà acquitté, mon ami !
Il attira son amie sur sa poitrine, et un baiser fervent vint
récompenser cet aveu.
Une seule chose chagrinait Gaëtan en pensant à cette
nouvelle et brillante situation qui l’attendait. L’enfant, il le
verrait fréquemment… d’ailleurs, confié aux soins de la
duchesse de Chevreuse, il était tranquille… Mais ses deux
inséparables, Assignac et Laparède, avec lesquels il avait vécu
de nombreuses et tranquilles années… Il allait falloir les
quitter !
Cependant, il ne se tenait pas encore pour battu. Dès qu’il
fut en possession de ses nouvelles fonctions, son premier soin
fut d’aller rendre visite au nouveau premier ministre. Celui-ci le
reçut d’une façon fort affable.
– Charmé de vous revoir, chevalier ! s’écria-t-il. Voici
longtemps que je ne vous ai vu…
– Que Votre Éminence daigne m’excuser… J’avais, ainsi
que vous le savez, des obligations précises qui m’absorbaient
fort…
Mazarin eut un gracieux sourire.
– Nous ne les avons pas oubliées, chevalier, et je suis
heureux de cette occasion pour vous remercier du zèle et du
soin que vous avez mis à vous en acquitter…
– Éminence, cet enfant a fait mon bonheur… C’est moi qui
serai éternellement reconnaissant à Mme la duchesse de
Chevreuse d’avoir bien voulu faire appel à moi…
– Je suis heureux, chevalier, de voir qu’aujourd’hui, vos
mérites vous ont fait accéder à une situation digne de vous.
– Ah ! soupira benoîtement le Gascon, j’ai fait de mon
mieux pour élever cet enfant dans les principes les plus élevés.
D’ailleurs, mes amis dévoués m’ont été dans cette tâche d’un
précieux secours, et c’est aussi grâce à eux si, aujourd’hui, je
peux affirmer que le petit Henry fera plus tard un gentilhomme
accompli.
Mazarin avait dressé la tête.
– Vos amis ? Quels amis, chevalier.
– Mais MM. d’Assignac et de Laparède, deux braves et
loyaux gentilshommes, que je regrette fort de savoir restés dans
les Pyrénées.
– Il faut les faire venir à Paris ! Nous leur trouverons un
emploi.
– Ah ! Éminence ! continua à soupirer le rusé chevalier. Il
n’y a qu’une seule chose qui les comblerait, mais je ne sais…
– Dites toujours ! On verra si on peut satisfaire leur désir !
– Oh ! peu de chose ! Entrer comme mousquetaires dans le
corps où je suis lieutenant.
– Hé ! monsieur le chevalier, savez-vous que les
mousquetaires sont un corps d’élite ?
– Je le sais, Éminence !
– On n’accepte pas n’importe qui !
– Ah ! Éminence, mes amis sont des gentilshommes de
bonne souche gasconne !
– Je n’en doute pas… Enfin monsieur de Castel-Rajac, je
verrai… je tâcherai d’en toucher deux mots à Monsieur de
Guissancourt, votre capitaine…

Le nouvel officier s’inclina jusqu’à terre et sortit,
rayonnant. Il était certain d’avoir gagné la partie.
En effet, quelques jours plus tard, Assignac et Laparède, au
fond de leur retraite méridionale, apprenaient, à leur vive joie,
qu’ils étaient incorporés dans cette glorieuse phalange des
mousquetaires, sous les ordres directs de leur ami, Gaëtan-
Nompar-Francequin de Castel-Rajac. À cette nouvelle, ils
commencèrent par tomber dans les bras l’un de l’autre. Puis,
bondissant chacun vers leur appartement respectif, ils se mirent
en devoir de préparer leur départ avec toute la célérité dont ils
étaient capables.
Il y avait à peine une semaine qu’ils étaient arrivés à Paris,
lorsque l’atmosphère politique commença à se gâter.
Le nouveau cardinal-ministre avait commencé par
augmenter les charges que supportait le bon peuple de France,
ce qui, du premier coup, ne l’avait point rendu populaire. Le
Parlement prit le parti des mécontents. Or le Parlement
représentait une puissance avec laquelle il fallait compter.
Il parla haut et fort. La réponse ne se fit pas attendre : le
lendemain même, les chefs les plus populaires et les plus
influents furent arrêtés. Carton, Blancmesnil et Broussel furent
incarcérés.
Ce fut, de la part du rusé Italien, un pas de clerc. Le peuple,
qui grognait ou chantait lorsqu’on l’accablait d’impôts, se
révolta carrément. Des barricades s’élevèrent.
Anne d’Autriche, fort effrayée, manda en hâte son ministre
auprès d’elle.
– Qu’allons-nous faire ? s’écria la régente. Voyez ce qui se
passe…
– Madame, répondit le Florentin, lorsqu’on n’est pas les
plus forts, il faut céder. Donnez l’ordre d’élargir les prisonniers,
en feignant d’agir par clémence pure. Le peuple en saura gré à
Votre Majesté, s’apaisera, et les messieurs du Parlement vous
seront également reconnaissants de ce geste plein de
mansuétude.
– Comment ? s’emporta la reine, dont l’orgueilleux sang
espagnol se révoltait à l’idée des concessions. Ce seront donc les
factieux qui auront raison ?
– Que non. Madame ! sourit l’Italien. Ce sera chacun son
tour de chanter la canzonetta…
Cependant, le ministre avait vu juste. Dès que les
parlementaires furent élargis, le peuple mua ses menaces en
clameurs d’enthousiasme, voulut porter Broussel en triomphe,
et cria vive la reine et vive le premier ministre. Un vent de
popularité soufflait.
Il ne dura pas longtemps.
Mazarin était patient. Lorsqu’il crut favorable l’occasion, il
agit.
Le prince de Condé était un de ces grands seigneurs
turbulents, actifs, pleins de feu et de courage, qui ne demandent
qu’à dépenser leur ardeur. Il pouvait devenir un ennemi
dangereux, car il commandait les troupes et était fort populaire
dans l’armée.
Mazarin, par des promesses, le gagna à la cause royale.
Mais Condé n’était pas seul. Longueville, Conti, Beaufort,
Elbeuf, s’estimèrent lésés par cette brusque faveur, et, faisant
cause commune avec le Parlement qui n’avait point désarmé,
ameutèrent si bien l’opinion qu’un beau matin, la situation
devint tout à fait menaçante pour la Cour.
– Nous pendrons ce faquin de Mazarin ! affirmait-on tout
haut.
Mazarin tenait à son cou ; la régente tenait à Mazarin, pour
des raisons qui n’étaient pas toutes d’État.
Aussi fallut-il aviser sans retard. Le ministre fit mander
tout de suite dans son cabinet le lieutenant de Castel-Rajac,
dont il connaissait le dévouement à la cause royale, et qu’il
savait aussi homme de bon conseil.
– Mordious, Éminence, répliqua vivement le Gascon
lorsqu’il fut mis au courant de la situation, il n’y a pas à hésiter !
Il faut mettre en sûreté Sa Majesté la Régente et le jeune Roi !
Espérons que tout ceci se réduira à une échauffourée, mais on
ne sait jamais jusqu’à quelles extrémités peuvent se porter tous
ces excités !
– J’y avais pensé, chevalier ! Je vais conseiller à Sa Majesté
de fuir à Saint-Germain, où elle attendra avec le roi son fils la
fin de cette ridicule aventure… Car ce n’est qu’une aventure,
n’est-ce pas, monsieur le chevalier ?
– Naturellement, Éminence !
– Puis-je compter sur vous pour escorter le carrosse royal
et le faire parvenir coûte que coûte et sans risque jusqu’à Saint-
Germain ?
Castel-Rajac étendit la main.
– Sur le nom que je porte, Éminence, il en sera ainsi !
– C’est bien ! La Cour se mettra donc sous la protection des
mousquetaires que vous commandez, chevalier. Nous partirons
aussitôt que possible, aujourd’hui même…
Deux heures plus tard, quatre carrosses, dans lesquels
avaient pris place la Reine, le Dauphin, Mme de Chevreuse,
quelques personnes de la suite et Mazarin, partaient au grand
galop dans la direction de Saint-Germain, entourés par un
détachement de mousquetaires dont Castel-Rajac avait pris la
tête.
Il avait sous sa protection non seulement ce qui
représentait la tête de la France, mais encore celle pour laquelle
il avait un véritable culte : sa chère Marie.
Elle se trouvait dans la voiture de la reine. Gaëtan
chevauchait avec d’Assignac d’un côté du carrosse ; le capitaine
de Guissancourt occupait l’autre portière avec Laparède. Les
autres mousquetaires galopaient à l’avant et à l’arrière.
Il y eut quelques murmures au passage du cortège.
Quelqu’un hurla :
– Au feu, le Mazarin !
L’Italien, tout pâle, se rejeta au fond de la voiture.
– Eh ! mordiou, Éminence ! lui dit Castel-Rajac sans façon,
ne vous montrez pas, ou je ne réponds plus de rien, moi !
Quelques exaltés firent mine de vouloir arrêter les chevaux.
Mais le Gascon, à grands coups de plat d’épée, déblaya le
chemin. Il clama :
– Gare, sangdiou ! la prochaine fois, ce sera avec le fil, que
je frapperai !

Cette menace eut le don de faire refluer la foule
immédiatement, et l’équipage, au grand galop de ses chevaux,
passa sans encombre.
Ils arrivèrent sains et saufs au château. Là la Cour était en
sûreté. L’orage s’apaiserait tout seul et, dans quelque temps,
rien ne s’opposerait à un retour dans la capitale.
Pourtant, les choses durèrent plus longtemps que prévu.
– Cela ne peut continuer ainsi ! s’écria un jour la bouillante
Autrichienne, alors qu’avec son amie inséparable, elles
causaient des derniers événements qui les forçaient à rester à
l’écart de la capitale. Il faut prendre un parti !
– Je n’en vois qu’un ! répondit la belle duchesse. Il faut
appeler les Espagnols à notre aide !
Anne d’Autriche eut un haut-le-corps.
– C’est un parti dangereux !
– Mais nécessaire ! Les Espagnols ne vous refuseront
certainement pas leur aide !
– Marie, il n’y faut pas compter ! Ce serait introduire
l’ennemi en France !
– Que faire, lorsque vos propres amis vous trahissent ?
La reine hésita.
– Si nous déclenchons la guerre civile, les événements
peuvent nous entraîner très loin…
– Anne ! préférez-vous rester éloignée de votre capitale
longtemps encore ? Les factieux ont besoin d’une punition ! Les
armées du roi d’Espagne sauront la leur donner !
– J’en parlerai au cardinal, dit enfin la Régente, partagée
entre le désir de se montrer la plus forte dans ce duel engagé
avec le Parlement et les mécontents, et la sagesse qui lui
déconseillait une telle entreprise.
Mais lorsque Mazarin fut mis au courant de l’idée de la
duchesse, il s’y montra catégoriquement opposé.
Certes, le Florentin avait bien des défauts ; il était cupide,
avare et rusé, mais il était doué d’un grand bon sens, et soit
attachement fidèle à la Régente et au petit Roi, soit parce que,
devenu premier ministre, il sentait toute la responsabilité qui
lui pesait aux épaules et entendait remplir sa tâche loyalement
et au plus grand profit du peuple dont il avait la sauvegarde, il
se refusa à entrer dans cette combinaison qui pouvait avoir pour
la France les plus funestes et les plus dangereuses
conséquences.
Le projet de la duchesse de Chevreuse fut donc repoussé et
on n’en parla plus.
Pendant ce temps, Condé, qui avait pris la tête du
mouvement insurrectionnel, s’occupait activement à lever des
troupes dans le Midi. Il rencontra les troupes royales à Bléneau
et les battit. Alors, il entra en maître dans Paris, à la grande
fureur d’Anne d’Autriche.
Cependant, tous les maréchaux n’étaient pas hostiles à la
royauté. Le brave Turenne se porta en hâte à la rencontre du
prince victorieux. Parmi ses troupes se trouvait le régiment des
mousquetaires, dont faisaient partie Castel-Rajac et ses deux
amis.

Le choc eut lieu au faubourg Saint-Antoine. Et les troupes
royales auraient été victorieuses, si la Grande Mademoiselle,
fille de Gaston d’Orléans, n’avait fait tirer le canon de la Bastille
sur l’armée régulière. Prise entre deux feux, celle-ci dut se
retirer, à la grande fureur du Gascon et de ses compagnons.
– Sangdiou ! hurlait Castel-Rajac, est-ce donc que nous
n’avons plus de sang dans les veines, que nous nous laissons
battre comme des femmelettes, nous, les mousquetaires ?
Laparède, le voyant en cet état d’excitation, lui frappa
amicalement sur l’épaule.
– Ce n’est pas ta faute, ni la nôtre, ni celle du corps où nous
servons… La fatalité l’a voulu. Sois tranquille : quelque chose
me dit que cela ne durera pas !
Cependant, en ces heures troubles, un personnage qui
s’était fait un peu oublier pendant ces derniers temps reparut.
C’était Durbec.
Après la bataille du faubourg Saint-Antoine, Condé s’était
installé à Paris.
Durbec, avec sa souplesse coutumière, avait réussi à se
glisser dans l’entourage du puissant du jour. Il tressaillit de joie
lorsque, peu de temps après, un officier de la troupe de Condé
lui dit :
– Monsieur le Prince a pris une excellente résolution : il va
purger la capitale de tous les partisans du Mazarini… Il a déjà
fait exécuter les bourgeois réfugiés à l’Hôtel de Ville…
À ces mots, Durbec tressaillit d’aise.
– C’est en effet un projet digne de l’énergie et de la volonté
que montre Monseigneur à assainir la capitale et faire entendre
raison à la Régente…
L’officier baissa un peu la voix.
– Le Mazarin n’en a plus pour longtemps… Monsieur le
Prince se fera nommer ministre à sa place, et on obligera Sa
Majesté à renvoyer son Italien à sa bonne ville de Florence, qu’il
n’aurait jamais dû quitter !
– Dites-moi, mon cher, interrogea doucereusement
Durbec, savez-vous les noms de ceux que Monseigneur compte
supprimer de sa route ?
– Il m’en fit dresser la liste voici à peine deux heures !
– Quoi ! Serait-ce vous qui êtes chargé de nommer tous les
suspects ?
– Je les note, en effet, car dès ce soir, ils seront exécutés…
Ce sera une petite Saint-Barthélémy !
Il fit un geste.
– C’est triste… Mais peut-on faire autrement ?
– Certainement que non ! s’écria Durbec, et j’approuve
Monseigneur de toutes mes forces… Lui seul, par sa naissance,
son intelligence et son énergie, est digne d’administrer la France
à la place de ce rustre d’Italien que la reine protège, on sait
pourquoi ! Mais je pourrais peut-être vous donner une
indication utile à ce sujet… Je connais personnellement trois
individus, fort dangereux, entièrement dévoués à la cause de
Mazarin, et qui devraient figurer en premier sur votre liste
noire.
– 168 –
– S’il en est ainsi, ils y figurent sûrement ! affirma l’officier.
Dites-moi leurs noms ?
– Il s’agit du chevalier de Castel-Rajac, Hector d’Assignac
et Henri de Laparède !
– Non, je n’ai pas ces noms-là, c’est vrai, convint l’officier.
Et vous dites que ce sont des fidèles du signor Mazarini ?
– Dites qu’ils se feraient tuer pour lui ! affirma l’espion.
– Que font-ils ? Où sont-ils ?
– Ils font partie du corps des mousquetaires du roi !
L’autre fit une grimace.
– Très dangereux… murmura-t-il.
– Très dangereux surtout pour Monseigneur. Ces hommes
ont le diable au corps, mon cher ! Croyez-moi : n’hésitez pas !
– Ils sont probablement à Saint-Germain. Nous ne
pouvons aller jusque-là ! Notre action se borne à la capitale !
– Ce soir, ils seront à Paris, ou presque : j’ai aussi ma
police, et je sais qu’ils doivent coucher à l’auberge du Vieux-
Bacchus, la première taverne sitôt passées les fortifications, en
se dirigeant vers Vincennes !
– En ce cas, concéda l’officier, peut-être pourrons-nous
agir, en effet. Je vous remercie du renseignement, j’espère que
nous pourrons en débarrasser Monsieur le Prince…

Ils se séparèrent après s’être serré la main, et partirent
chacun de leur côté : l’officier pour ajouter à sa liste le nom des
trois gentilshommes gascons, et le chevalier de Durbec, jubilant
et se frottant les mains, à l’idée que grâce à cet événement, il
verrait enfin sa vengeance assouvie sans risque pour lui !
Les trois amis avaient bien formé le projet de passer la nuit
dans l’auberge qu’il avait désignée au frondeur. La route était
longue, du faubourg Saint-Antoine jusqu’à Saint-Germain ; et
après avoir attendu quarante-huit heures afin de savoir s’il n’y
aurait pas contre-attaque, ils avaient décidé de rentrer à la Cour
en attendant les nouveaux événements. Mais, cette nuit encore,
ils coucheraient au Vieux-Bacchus, qu’ils avaient élu comme
gîte.
Tandis que les autres mousquetaires campaient avec
l’armée royale, un peu plus loin, les trois Gascons avaient
préféré une bonne table au menu incertain de la troupe.
De plus, la fille de l’aubergiste, une jolie fille de seize ans,
assurait le service, ce qui n’était point fait pour déplaire aux
convives, qui trouvaient le vin plus parfumé et la poularde plus
dorée lorsque c’étaient les jolies mains de Guillemette qui les
servaient.
La petite n’avait d’yeux que pour Gaëtan, tant et si bien que
Laparède, mi-riant, mi-vexé de voir que tout le succès allait à
son ami, s’écria :
– Tu perds ton temps, ma belle ! Notre ami n’aime que les
blondes !
La jeune fille avait rougi jusqu’à sa chevelure, dont les
boucles noires et lustrées cascadaient sur ses épaules, et
s’éclipsa sans rien dire.

Enfin, lorsqu’ils eurent copieusement soupé, ils
remontèrent dans leur chambre. Au passage, ils croisèrent
Guillemette, et ses beaux yeux noirs se posèrent avec
admiration sur le chevalier. Celui-ci s’en aperçut. Au passage, il
lui tapota la joue.
– Tu sais, dit-il en souriant, une brune comme toi ferait
oublier toutes les blondes !
Le naïf intérêt que la fillette témoignait pour lui l’avait à la
fois touché et flatté, et il pensait que cette attention valait bien
un compliment, même s’il n’en pensait pas le premier mot !
Paroles bienheureuses, qui allaient avoir sur les
événements à venir une influence décisive !
Guillemette, oubliant l’heure, s’était mise à sa fenêtre,
dissimulée par le feuillage d’un gros marronnier. Cette
circonstance lui permit d’entrevoir une troupe de cavaliers qui
s’approchait silencieusement. Devant l’auberge, ils mirent pied
à terre.
La jeune fille, croyant qu’il s’agissait de voyageurs, allait
descendre et s’informer de ce qu’ils désiraient, lorsque, soudain,
un nom saisi au vol l’arrêta tout net :
– Vous êtes bien sûr, capitaine, que ce Castel-Rajac est
lieutenant aux mousquetaires ?
– Mais oui ! Commencez par lui. Allez à sa chambre et dès
qu’il ouvrira, frappez-le sans explications. Vous exécuterez
ensuite ses deux compagnons.
L’homme qui avait parlé s’approcha de l’huis et heurta du
poing, tandis que Guillemette cherchait un moyen de soustraire
Gaëtan au danger qui le menaçait.
Comme, en bas, on cognait de nouveau, elle se pencha et
cria :
– Qui va là ?
– Ouvrez !
– Je passe un cotillon et je descends !
– Dépêche-toi, la fille ! Nous sommes pressés !
Guillemette avait déjà quitté la fenêtre. Sans prendre le
temps d’enfiler un jupon, pour la bonne raison qu’elle ne s’était
pas encore déshabillée, elle courut à la chambre de Castel-Rajac
et frappa de toutes ses forces.
– Monsieur ! Monsieur ! cria-t-elle d’une voix étouffée :
Ouvrez ! Ouvrez vite !
Gaëtan, qui venait juste de s’endormir, s’éveilla en sursaut,
bondit hors du lit et alla tirer le verrou.
– Que se passe-t-il ? s’écria-t-il, étonné.
– Il y a en bas une bande d’hommes armés qui demande à
entrer… Ils viennent vous assassiner, vous et vos deux amis !
Fuyez !
– Mordiou ! On ne nous assassine pas comme cela, la
belle ! s’écria le Gascon en courant éveiller ses deux
compagnons.
Un conseil rapide fut tenu.

– Il faut montrer à ces coquins qu’on est capable de
soutenir la lutte un contre dix ! affirma Gaëtan avec sa superbe
intrépidité.
Mais Laparède, qui avait glissé un coup d’oeil par la fente
des volets, secoua la tête.
– Mon ami, il y a des moments où la fuite est une nécessité.
Songe que tu as des responsabilités. Tu risques de te faire tuer
sans profit. La reine compte sur toi ; les mousquetaires sont ses
derniers fidèles…
– Fuir comme des lâches ? Jamais ! Guillemette, va ouvrir
la porte !
– Partez, Monseigneur ! implora la jeune fille. Je les ai
vus ; ils sont au moins trente ! Que voulez-vous faire contre
cette troupe ? Sautez par la fenêtre de la chambre de votre ami ;
elle donne dans le jardin. À droite, il y a l’écurie ; vous sortirez
par la porte, au fond. Elle ouvre sur la campagne. Pendant ce
temps, je les retiendrai avec des balivernes…
– Cette enfant a raison ! s’écria Assignac. Le courage est
louable, mais la témérité, surtout quand on est chargé de
responsabilités comme toi, est blâmable. Songe à Henry.
Le Gascon finit par se laisser persuader. Ils s’élancèrent
dans le jardin au moment où le verrou tiré, une bande
d’hommes armés envahissait l’auberge du Vieux-Bacchus...

vendredi 21 décembre 2012

L'HOMME AU MASQUE DE FER: DEUXIEME PARTIE: Chapitre IV: LA PROMESSE DE CASTEL-RAJAC


Le temps passa. Les jours formèrent des mois, puis des
années…
Castel-Rajac, ses deux amis et le bambin vivaient toujours
dans leur village pyrénéen. Quelque temps, Navailles était resté
dans la région. Puis, certain enfin que les protégés du cardinal
ne couraient plus aucun risque, il avait rejoint Paris, non sans
venir faire, de temps à autre, une incursion jusqu’à Bidarray. Il
avait revu de la sorte le gentilhomme gascon et ses amis, et avait
reçu, au vieux manoir, chaque fois un accueil aussi franc
qu’enthousiaste. Mais il n’avait jamais dévoilé à Castel-Rajac la
raison pour laquelle il revenait ainsi de temps à autre. Le
marquis de Navailles était à la fois le plus loyal et le plus discret
des serviteurs.
Puis ses visites s’espacèrent à mesure qu’il acquérait la
certitude que ses amis n’avaient plus rien à craindre.
Peu de temps avant la dernière crise qui devait l’emporter,
Richelieu partit pour Pau, espérant que le climat rétablirait sa
santé chancelante.
Il se souvint alors que Pau n’est pas tellement éloigné de la
Gascogne, et que dans cette province vivaient le chevalier de
Castel-Rajac et son fils.
Le cardinal n’avait nullement été dupe de l’habile
subterfuge employé par le défenseur de Mme de Chevreuse.

Le petit Henry resterait donc officiellement le fils de
Castel-Rajac, alors que le premier ministre aurait donné sa tête
à couper que le garçonnet était bien celui dont la reine avait
accouché clandestinement, quatre ans auparavant.
Le cardinal envoya un de ses officiers auprès de Castel-
Rajac, avec ordre de le ramener près de lui, ainsi que son fils.
Afin de donner toute sécurité à Gaëtan, l’émissaire du
cardinal n’était autre que le marquis de Navailles. Il était
porteur d’un sauf-conduit qui donnait toutes garanties à Castel-
Rajac et à l’enfant.
Tout d’abord, le Gascon hésita. Il se dit :
– Si c’était un piège ?
Avec sa franchise habituelle, il ne se gêna nullement pour
faire part de ses soupçons à M. de Navailles.
– Monsieur, lui dit-il, j’ai charge d’âme. Je respecte Son
Éminence. Mais je ne puis oublier que j’ai été appelé à jouer visà-
vis d’Elle un rôle qu’elle ne m’a peut-être pas encore
pardonné…
– Chevalier, répondit le marquis de Navailles avec non
moins de franchise, si cette invitation était un guet-apens,
jamais Son Éminence n’aurait osé m’envoyer comme émissaire !
Cette fière réponse décida Castel-Rajac.
– Si vous le désirez, ajouta Navailles, je puis vous donner
ma parole d’honneur que les intentions du cardinal sont pleines
de bienveillance, et que vous n’avez à redouter aucune traîtrise.
– Monsieur le marquis, votre parole d’honneur est plus que
suffisante ! Votre première réponse me satisfaisait déjà, et je
suis prêt à partir avec mon fils quand il vous plaira !
Dès le lendemain, ils se mirent en route. Le petit Henry
était alors un délicieux bambin de quatre ans, déjà solide et
éveillé.
Richelieu les reçut dans une grande salle du château où
était né Henri IV.
Déjà marqué par la mort, le visage amaigri, les mains
osseuses et quasi squelettiques, l’oeil toujours aussi lumineux, il
semblait, au seuil du tombeau, plus grand encore qu’au sommet
de sa vie.
Malgré son audace naturelle Gaëtan-Nompar-Francequin
de Castel-Rajac se sentit tout à coup dominé par la majesté de
celui qui, depuis tant d’années, était le véritable roi de France.
Au regard bienveillant que « l’homme rouge » lui adressa,
et à l’appel affectueux de la main qu’il fit au petit Henry qui le
contemplait d’un air un peu effarouché, mais respectueux,
comme si, d’instinct, il devinait qu’il se trouvait en face d’une
des plus grandes forces humaines qui eussent jamais existé,
l’ami de la duchesse de Chevreuse comprit que M. de Navailles
lui avait dit la vérité, et qu’il avait bien fait de ne point se
dérober à l’appel du cardinal-ministre.
Celui-ci, d’une voix grave, lui dit :
– Monsieur le chevalier, si je vous ai mandé près de moi, ce
n’est point dans un sentiment de curiosité, et encore moins de
rancune ; c’est parce que je voulais, avant de mourir, avoir de
votre bouche toute la vérité.
Et, attirant l’enfant près de lui, il les regarda
successivement avec beaucoup d’attention, puis il reprit :
– Je voudrais vous parler seul un instant.
Gaëtan prit le petit par la main et, l’emmenant au bout
d’une vaste salle, près d’une grande fenêtre qui donnait sur la
cour d’honneur, il lui dit :
– Regarde tous ces cavaliers… regarde-les bien, afin d’être
un jour comme eux !
L’enfant s’absorba dans la contemplation des officiers et
des gardes qui cavalcadaient sur le pavé. Le Gascon revint alors
vers Richelieu, qui se disait :
– Il n’est pas encore tranquille, puisqu’il n’a pas voulu
emmener le petit hors de sa présence. Cela prouve qu’il est aussi
prudent que brave et cela n’est point pour me déplaire.
Castel-Rajac, qui s’était approché de Richelieu, attendait,
dans une attitude pleine de déférence, que celui-ci daignât lui
adresser la parole. Après l’avoir considéré pendant un instant
l’homme rouge reprit :
– Savez-vous, monsieur le chevalier, que vous avez été
mêlé à une aventure qui aurait pu vous coûter la tête ?
– Je le sais, Éminence !
– Sans doute, vous êtes-vous étonné qu’après la tuerie du
château de Montgiron, je n’eusse point songé à châtier ceux qui
avaient massacré mes gardes ?
Avec sa netteté habituelle, Gaëtan répondait :
– J’ai supposé que Votre Éminence avait perdu ma trace,
ainsi que celle de mes amis !
– Il n’en était rien, monsieur ! À peine un mois après votre
rébellion, je connaissais le lieu de votre retraite, et si je vous ai
épargné, c’est que j’ai appris que vous aviez agi en très bonne
foi, et que si vous aviez pourfendu plusieurs de mes meilleurs
soldats c’était uniquement pour tenir le serment d’honneur que
vous aviez fait à la duchesse de Chevreuse, de défendre jusqu’à
la mort l’enfant qu’elle vous avait confié.
Tout en s’inclinant légèrement, Gaëtan répondait :
– Je constate que Votre Éminence est admirablement
renseignée !
– Maintenant, monsieur, j’ai une question très grave à vous
poser. Elle est même la vraie raison pour laquelle je vous ai fait
venir ici.
Tout en fixant dans les yeux le Gascon, qui soutint son
regard avec la tranquille énergie d’une âme sincère, il dit :
– Connaissez-vous le père et la mère de cet enfant ?
Spontanément, l’amant de la belle Marie répliquait :
– Le père… je m’en doute un peu…
– Il est inutile de me dire que c’est vous, coupait Richelieu,
car je ne vous croirais pas, bien que vous l’eussiez déclaré sur le
registre de baptême de l’église de Saint-Marcelin. D’ailleurs,
cela n’a que peu d’importance… Mais la mère… Connaissez-vous
la mère, ou plutôt, le nom de la mère ?
– Non, Éminence…
– La duchesse de Chevreuse n’a jamais laissé échapper
devant vous aucune parole qui fût de nature à éveiller vos
soupçons ?
– Jamais, Éminence !
– Et vous, n’avez-vous même point cherché à pénétrer ce
secret qui doit être d’importance, puisqu’on a fait autour de lui
un si grand mystère ?
– Non, Éminence…
– Vous me le jurez ?
– Je vous le jure…
Le cardinal garda un moment le silence. Puis il reprit :
– Êtes-vous ambitieux, chevalier ?
Castel-Rajac sourit.
– Oh ! pas du tout ! J’aime mon pays, son soleil, ses
paysages ; cette vie simple me suffit, et je ne demande ni la
richesse, ni la gloire.
– Cependant, vous me paraissez doué de qualités telles
qu’il est dommage de penser qu’elles demeureront stériles…
Vous n’êtes guère fortuné, mais vous êtes de bonne souche. J’ai
là, dans cette cassette, un brevet de colonel. Que diriez-vous si je
le signais ?
Le chevalier s’inclina.

– Éminence, je serais pénétré envers vous de la plus
profonde reconnaissance…
Et, avec finesse, il ajouta :
– Il va donc y avoir la guerre ?
Richelieu répliqua :
– Pourquoi me dites-vous cela ?
– Mais, Éminence, parce que s’il n’y a point de guerre, il n’y
a pas lieu de me nommer colonel !
– Et s’il y a la guerre ?
– Eh ! mordiou, je me battrai en soldat !
Le grand cardinal dissimula un rapide sourire. Cette verve
gasconne l’amusait. Il étendit la main pour saisir la cassette et
mettre sa promesse à exécution. Mais le chevalier l’arrêta
respectueusement.
– Pardonnez-moi, Éminence… Mais il existe un motif qui
m’interdit l’honneur et la joie d’accepter l’immense faveur que
vous daignez me proposer…
Le cardinal prit un air interrogatif.
Alors, Castel-Rajac, désignant le petit Henry qui continuait
à regarder dans la cour les évolutions des cavaliers, fit, avec une
profonde tendresse :
– Qui s’occuperait du petit ? Le confier à mes parents ? Car
je suis célibataire et j’entends le rester. Ma pauvre maman est
bien âgée et… je ne devrais point dire cela devant un prince de
l’Église, elle est un peu trop dévote.
De nouveau, un sourire furtif courut sur les lèvres du grand
cardinal.
Encouragé par cet accueil, Gaëtan continua :
– Le confier à des étrangers ? Je ne serais pas tranquille…
Je préfère être à la fois son père nourricier et son éducateur, et
quand je le vois déjà, si ardent et si beau, et puis quand je
découvre dans sa petite âme, qui s’épanouit peu à peu, de belles
promesses, j’ai l’impression, Éminence, que je suis en quelque
sorte le gouverneur d’un prince charmant qu’une bonne fée
aurait déposé devant ma porte !
À ces mots, qu’il prit pour une transparente allusion,
Richelieu eut un imperceptible tressaillement, et son regard
aigu fouilla celui du Gascon.
Mais celui-ci resta impassible. Il acheva, avec tendresse :
– Et puis, je l’aime tant !
– Autant que s’il était vraiment votre fils ?
– Il l’est, Éminence !
Le cardinal-ministre comprit qu’avec ce fin matois, il
n’aurait jamais le dernier mot. Castel-Rajac savait-il ou ne
savait-il pas la vérité ? À vrai dire, le gentilhomme, s’il se
doutait que son pupille était d’illustre naissance, ne soupçonnait
point encore son origine royale, et sa phrase de l’instant
précédent était un effet du hasard. Mais Richelieu, sachant à qui
il avait affaire, n’en était pas absolument certain.

Le prélat se recueillit quelques instants, cherchant une
solution. Enfin, il prononça d’un air grave, méditatif :
– Eh bien ! gardez-le ! Mieux vaut qu’il soit entre vos mains
que dans celles de bien d’autres ! Faites-en, ainsi que vous le
proposez, un beau gentilhomme, dévoué à son roi et à son pays.
C’est tout ce qui pouvait arriver de plus heureux à cet enfant.
Mais je voudrais lui parler, à lui…
Castel-Rajac, enchanté de la tournure qu’avait prise
l’entrevue, appelait déjà :
– Henry ! Henry, viens saluer Son Éminence…
L’enfant s’empressa d’accourir, et s’inclina gracieusement
devant Richelieu, qui, tout en le contemplant avec une
expression de douceur et de bonté que nul, peut-être encore ne
lui avait connue, fit, en désignant le jeune chevalier qui
s’efforçait de comprimer son émotion :
– Mon enfant, regarde bien ton père. C’est un vaillant
gentilhomme qui ne peut que te donner de bons exemples.
Aime-le sans cesse. Imite-le toujours. Et plus tard, quand tu
seras grand, tu te souviendras que peu de temps avant qu’il ne
s’en fût rendre ses comptes à Dieu, le cardinal de Richelieu ne
t’a pas donné sa bénédiction, parce qu’on ne bénit pas un ange,
mais a imprimé sur ton front un baiser affectueux.
Le cardinal approcha ses lèvres du front que lui tendait le
fils de Mazarin et d’Anne d’Autriche. Puis, le contemplant
encore, il murmura :
– Comme il ressemble à son frère !
Et tout à coup, il fit :

– Chevalier, vous pouvez vous retirer avec votre fils. Veillez
sur lui, car il se peut qu’un jour, de graves dangers le menacent,
et ce ne sera pas trop de votre épée pour les écarter de son
chemin…
Castel-Rajac s’inclina profondément devant le premier
ministre et sortit.
En emmenant l’enfant, les paroles prononcées au cours de
cet entretien lui revinrent à la mémoire. Il songea :
– Pour que le cardinal m’ait parlé de la sorte, et témoigné
en présence de cet enfant un trouble aussi profond, il faut que
mon fils soit celui d’un bien grand personnage et d’une bien
grande dame !
Comme il se faisait tard, le chevalier, ne voulant pas
voyager de nuit, à cause du jeune Henry, auquel il voulait éviter
les fatigues d’un déplacement nocturne, se décida à souper et à
coucher dans la ville de Pau.
Ses moyens, plutôt restreints, ne lui permettaient de se
rendre que dans une très modeste auberge.
C’était une hostellerie où se rencontrait un monde plutôt
mélangé. Ce qui ne l’empêcha nullement de manger avec un
superbe appétit, ainsi d’ailleurs que le petit Henry, qui, pendant
tout le repas, se montra d’une grande gaieté.
Ce ne fut qu’à la fin du souper que ses yeux commencèrent
à papilloter. Et Gaëtan, qui veillait sur lui avec autant de
vigilance qu’une mère, l’emmena se coucher dans la chambre
qu’il avait retenue au second étage de la maison.
Quand le petit fut dévêtu et endormi, comme il était trop
tôt pour qu’il en fasse autant, Castel-Rajac descendit dans le
jardin et s’en fut s’asseoir sur un banc, dans un bosquet, où il se
mit à rêver à la jolie Marie de Rohan, devenue l’idole exclusive
de sa vie.
Mais bientôt, son attention fut attirée par un murmure de
voix assez rapproché.
– Mordiou ! pensa-t-il. Quels sont ceux qui prennent les
arbres comme confidents ? C’est quelquefois une méthode
dangereuse…
Il distingua plusieurs voix d’hommes. Il prêta l’oreille.
Soudain, l’un d’eux prononça un nom qui le fit tressaillir.
– Sangdiou ! Serait-ce la Providence qui m’a guidé
jusqu’ici ? fit-il entre ses dents.
Le chevalier n’avait plus envie de rire. Sans doute les
paroles qu’il entendait étaient-elles de la plus haute gravité, car
son visage revêtit une expression d’inquiétude assez vive.
Maintenant, il s’était levé, et, à pas de loup, prenant bien
garde de ne point faire craquer sous ses semelles quelque
brindille, il s’était approché autant qu’il l’avait pu du groupe
dont il n’était séparé que par un simple buisson.
Retenant sa respiration, il écouta quelques instants de la
sorte. Enfin, il se redressa lentement. Les personnages dont il
venait de surprendre les propos s’éloignaient maintenant dans
la direction de la ville.
Castel-Rajac les laissa partir. Après quoi, il remonta dans
sa chambre.
Son fils d’adoption dormait d’un sommeil à la fois paisible
et profond.

Alors, il boucla son ceinturon, enfonça son feutre sur sa
tête, se drapa dans son manteau, et, d’un pas rapide, gagna le
château de Pau.
Devant la grille, une ombre se dressa, croisa son arme
devant lui.
– Qui vive ? fit une voix.
– Où est le chef de poste ?
– Qui êtes-vous ?
– Un gentilhomme qui veut être introduit immédiatement
auprès de M. le capitaine des gardes de Son Éminence !
La sentinelle regarda d’un air défiant cet inconnu, puis
devant l’insistance de Castel-Rajac qui s’écriait déjà qu’il allait
entrer de gré ou de force, elle alla chercher l’officier de service.
Celui-ci comprit qu’il avait affaire à un gentilhomme. À la
demande du Gascon, il s’inclina avec politesse, mais répondit
que Son Éminence était partie pour Bordeaux depuis une demiheure,
et que le capitaine de ses gardes, M. le baron de Savières,
l’accompagnait.
– Tiens ! philosopha Castel-Rajac, en souriant dans sa
moustache, il s’en est fallu de peu que je me retrouve nez à nez
avec ce sympathique capitaine…
Il laissa échapper un sonore juron gascon et gronda :
– Pourvu que je n’arrive pas trop tard !

– Que se passe-t-il donc ? interrogeait l’officier, déjà
inquiet.
– Je viens de découvrir un complot qui a pour but
d’assassiner le cardinal au cours de son retour à Paris !
L’officier eut un haut-le-corps.
– Est-ce possible !
– J’en suis sûr ! Aussi, il n’y a pas une minute à perdre !
Donnez-moi un cheval, un très bon cheval, et je réponds de
tout !
Comme son interlocuteur le regardait avec une certaine
méfiance, se demandant quel crédit il devait accorder à cet
inconnu qui voulait réquisitionner un cheval appartenant au
service de Son Éminence, Gaëtan s’exclama :
– Je suis le chevalier de Castel-Rajac, et tout le monde,
dans le pays, vous affirmera que je dis toujours la vérité !
– Ça, c’est vrai ! dit un soldat en s’avançant.
– Tiens, c’est toi… Crève-Paillasse ! lançait le chevalier en
reconnaissant un jeune paysan originaire de la localité
pyrénéenne où il s’était retiré.
– Oui, monsieur le chevalier ! répondait le soldat. Il y a
justement à l’écurie un pur-sang qui ne demande qu’à galoper
un train d’enfer !
– Eh bien ! amène-le-moi vite ! commandait déjà l’amant
de la duchesse de Chevreuse.
Mais l’officier de service intervenait à nouveau.

– Minute ! Il me faut d’autres garanties !
Castel-Rajac fronça les sourcils.
– Prenez garde, monsieur l’officier, s’écria-t-il. Vous
assumez là une lourde responsabilité ! Chaque minute que vous
me faites perdre risque de coûter la vie à Son Éminence ! Et s’il
arrive malheur au cardinal de Richelieu, je ne manquerai point
de dire très haut que c’est par votre faute !
Ce dernier argument dissipa les scrupules du militaire.
– Va chercher le cheval ! lança-t-il à Crève-Paillasse qui
partit aussitôt.
Moins de cinq minutes après, Gaëtan sautait en selle et
partait au triple galop sur la route de Bordeaux.
Crève-Paillasse avait dit vrai. Sa monture, une bête
admirable, avait véritablement des ailes.
Castel-Rajac galopa environ pendant deux lieues à francs
étriers. Puis, à un détour du chemin, il aperçut des lueurs de
torches, en même temps que son ouïe, très fine, percevait un
cliquetis d’armes, révélateur d’un proche combat.
– Sangdiou ! grommela-t-il. Est-ce que j’arriverais trop
tard, déjà ?
En quelques bonds de sa monture, il arriva sur le théâtre
de la lutte. Et il aperçut, entourant le carrosse du cardinal, une
bande d’hommes masqués qui ferraillait contre les gardes de
Son Éminence.

Il était hors de doute que l’escorte allait succomber sous le
nombre, et qu’aussi valeureux que soit l’appui que le Gascon
était décidé à leur donner, les conspirateurs ne pouvaient
manquer d’avoir le dessus.
Mais Castel-Rajac, une fois de plus, allait leur prouver que
l’esprit d’un Gascon est capable de triompher des pires
situations.
Sautant à bas de son cheval, et profitant de ce que les
combattants, acharnés dans une bataille sans merci n’avaient
point remarqué sa présence, il grimpa sur un arbre, au pied
duquel le carrosse était arrêté.
Il le fit si doucement et si prestement que personne ne
s’aperçut de rien. Les gardes du cardinal combattaient en
braves, mais visiblement, ils commençaient à faiblir, ce qui
encourageait les sacripants à attaquer de plus belle.
– Il est temps d’intervenir, mordiou ! se dit le chevalier
après avoir prudemment observé les phases de la lutte.
Il tira son épée, qu’il plaça entre ses dents. Puis, sans
hésitation, il se laissa tomber sur la toiture du véhicule.
Le cardinal, effaré, mit la tête à la portière, persuadé que
c’était un de ses ennemis qui allait l’égorger ; mais déjà, Castel-
Rajac s’était dressé, et d’une voix vibrante, qui domina le
tumulte, il clama :
– À moi, mes amis ! À bas les traîtres et vive le cardinal !
Les assaillants, surpris par ce renfort inopiné, levèrent la
tête. Ils aperçurent le Gascon, debout sur le carrosse,
brandissant son épée. Bondissant comme un diable, Gaëtan
sauta sur le dos de l’adversaire le plus proche, qui s’étala
aussitôt en poussant un cri d’agonie : l’épée l’avait traversé de
part en part.
– En avant, en avant ! hurla Castel-Rajac derechef.
Et il se jeta avec furie au milieu de la mêlée.
Convaincus qu’une troupe importante arrivait au secours
de Son Éminence, les conjurés eurent un mouvement
d’hésitation, suivi d’un léger recul. Les gardes en profitèrent
pour les contre-attaquer aussitôt avec succès. Castel-Rajac,
sautant à la gorge d’un des conspirateurs qui le menaçait de son
arme, roula avec lui à terre en hurlant :
– Sangdiou ! Je vais t’apprendre comment on étrangle les
gens, en Gascogne !
Et il le fit avec un tel brio que les conspirateurs, persuadés
qu’un renfort de plusieurs hommes venait de leur tomber sur le
dos, s’empressèrent de rejoindre leurs chevaux, qu’ils avaient
laissés à la lisière d’un champ voisin, et de s’enfuir dans une
galopade effrénée.
Le capitaine des gardes, qui était bien en effet le baron de
Savières, avait reconnu en son sauveur l’homme qui, quelques
années auparavant, lui avait joué, au château de Montgiron, le
tour que l’on n’a pas oublié. Il s’écria :
– Il est vraiment étrange, monsieur le chevalier, que ce soit
à vous que je doive aujourd’hui la vie !
Mais déjà, une voix s’élevait du carrosse :
– N’est-ce point le chevalier de Castel-Rajac ?
– Mais oui, Éminence !

Et l’amant de Marie de Rohan, s’avançant vers l’homme
d’État dit, tout en le saluant en grande cérémonie :
– Vous voyez, Éminence, qu’un bienfait n’est jamais perdu,
puisque votre indulgence à mon égard me vaut l’honneur de
vous délivrer aujourd’hui de ces misérables qui voulaient vous
assassiner !
– Chevalier, dit le cardinal, vous n’aurez point obligé un
ingrat. Je saurai vous récompenser…
– Votre Éminence l’a fait d’avance !
– Comment cela ?
– En me laissant mon fils, Éminence…
Puis, tout haut, il reprit :
– Ne nous attardons pas dans ces parages et évitons de
donner à nos adversaires l’occasion d’un retour offensif. Je vais
vous accompagner par des chemins détournés que je connais
bien, jusqu’au bourg de Saint-Parens, où cantonne, en ce
moment, un régiment de cavalerie qui se chargera d’assurer la
sécurité de Votre Éminence.
Et retournant vers son cheval qui, sans doute exercé aux
bruits de bataille, n’en avait paru nullement effrayé et s’était mis
philosophiquement à arracher les pousses d’un jeune chêne, il
remonta en selle et servit de guide à Richelieu et à ses soldats.
Après être arrivé sans encombre à Saint-Parens, Castel-
Rajac prit congé du ministre. Celui-ci eut un mince sourire.

– Allons, chevalier, je crois que nous finirons par devenir
de très bons amis ! dit-il.
– Je serai déjà heureux si Votre Éminence veut bien me
considérer avec la bienveillance qu’Elle accorde à ses fidèles
serviteurs ! riposta finement le Gascon en s’inclinant devant le
tout-puissant prélat.
Celui-ci accentua son sourire.
– L’avenir ne m’inquiète nullement pour vous chevalier !
Vous êtes brave, loyal, chevaleresque, et ce qui ne gâte rien,
vous avez de l’esprit. Vous deviendrez maréchal de France !
Ce fut sur cette prophétie pleine d’espérance que le jeune
homme se retira.
Mais il n’en avait pas encore fini avec la reconnaissance
que son geste avait provoquée. Dans la cour, au moment où il
allait remonter à cheval, il vit s’avancer un homme vers lui. À la
lueur d’une torche que tenait un soldat, il reconnut le capitaine
de Savières.
– Chevalier, fit celui-ci en lui tendant une main large
comme l’épaule d’un boeuf, je sais ce que nous vous devons tous,
à commencer par Son Éminence Je ne sais pas comment notre
cardinal pense s’acquitter. Mais moi, ce que je veux vous dire,
c’est que, morbleu ! je suis votre ami, et si jamais vous avez
besoin de moi, je serai là !
– Capitaine, répondit le Gascon en lui rendant sa poignée
de main, je suis fier qu’un homme aussi brave que vous
m’appelle son ami, et heureux d’avoir pu vous rendre ce léger
service !

Puis, décidément réconcilié définitivement avec ses anciens
ennemis, le jeune homme sauta sur son cheval et reprit la route
de Pau à fond de train.
Il y arriva au petit matin. Son premier soin fut de ramener
sa monture au château. L’officier de service s’y trouvait
toujours. En quelques mots, Gaëtan lui narra ce qui s’était
passé. L’autre manqua défaillir en pensant à la responsabilité
qu’il avait failli encourir en refusant un cheval à cet inconnu.
Castel-Rajac vit son trouble.
– Ne craignez rien, monsieur ! À l’heure actuelle, Son
Éminence est saine et sauve, et le régiment de cavalerie de
Saint-Parens, où je l’ai conduite, renforcera son escorte et la
conduira jusqu’à Bordeaux !
Il ne tarda pas enfin à regagner l’auberge où il avait laissé
le petit Henry. Il trouva celui-ci dormant toujours de son
sommeil de chérubin et souriant aux anges. Castel-Rajac le
considéra un instant avec attendrissement.
– Ah ! oui ! murmura-t-il. Je suis déjà payé au centuple de
ce que j’ai fait pour le cardinal… Que serais-je devenu, sans cet
enfant ?


vendredi 14 décembre 2012

L'HOMME AU MASQUE DE FER: DEUXIEME PARTIE: Chapitre III: UN ENVOYÉ DU CARDINAL


Une fois Durbec fixé sur le gîte où s’étaient réfugiés le
gentilhomme gascon et son fils adoptif, il fit demi-tour, n’ayant
plus rien à faire dans les Pyrénées.
Tout en ruminant ses projets de vengeance, il brûlait les
étapes et avalait les lieues, n’accordant à son cheval et à luimême
que le temps strictement indispensable au repos.
Un fer perdu par son cheval, et une légère boiterie qui en
résulta le retarda un peu. Enfin, un beau matin, il franchit la
barrière d’Enfer, et se trouva dans la capitale.
Onze heures sonnaient à Saint-Germain-l’Auxerrois,
lorsqu’il demanda à être introduit auprès du premier ministre.
Hélas ! cette entrevue, comme les deux précédentes, ne
devait lui réserver que des désillusions. Richelieu accueillit avec
une satisfaction évidente les renseignements qu’il lui
communiqua, mais ne manifesta en aucune façon l’intention de
s’approprier l’enfant de la reine ou même d’intervenir d’une
façon quelconque dans les affaires du Gascon.
Durbec, dépité, insinua quelques perfidies contre Castel-
Rajac, tentant un ultime effort pour dresser contre lui la colère
du prélat. Mais ce fut en vain. Bien au contraire, le ministre
fronça les sourcils et le congédia sèchement.

Le chevalier sortit, en proie à une colère qui, pour être
cachée, n’en était pas moins violente, et jura de se venger. Il
n’avait que trop tardé à agir par lui-même.
Richelieu connaissait trop les hommes et le secret des âmes
pour que la haine de celui qu’il employait lui échappât.
Dès que la porte se fut refermée sur son espion, le cardinal
se plongea dans une profonde méditation.
Enfin, au bout d’un moment, il allongea sa main vers un
cordon de sonnette. Un officier parut.
– Prévenez M. de Navailles que j’ai à lui parler
immédiatement ! ordonna-t-il.
Quelques instants plus tard, le marquis de Navailles faisait
son entrée.
C’était un des fidèles de Richelieu. Mais en même temps,
c’était un des plus loyaux gentilshommes du royaume de
France.
Il s’inclina profondément devant le cardinal et attendit ses
ordres.
– Monsieur de Navailles, dit Richelieu, je connais vos
mérites, et je veux aujourd’hui vous donner une preuve de
confiance en vous chargeant d’une mission délicate entre toutes.
Navailles, un grand et fier gaillard, aux moustaches
conquérantes et aux yeux gris d’acier, répliqua :
– Votre Éminence peut croire que je lui en suis
profondément reconnaissant, et que je m’efforcerai d’accomplir
de mon mieux ce qu’Elle daignera m’ordonner de faire…

– Avant, reprit Richelieu, qui se caressait le menton dans
un geste machinal, je dois vous donner quelques mots
d’explication préliminaire…
« Il existe dans les Pyrénées un petit village, du nom de
Bidarray. C’est là que vous allez vous rendre… »
Navailles réprima un geste de surprise, mais ne dit rien.
– Dans ce village, continua le ministre, vit un jeune enfant,
avec son père, le chevalier Gaëtan de Castel-Rajac, et deux
autres gentilshommes : MM. d’Assignac et de Laparède… J’ai
des raisons spéciales et très graves pour m’intéresser à ce
bambin, et par contre-coup, au chevalier de Castel-Rajac. Il se
pourrait qu’ils soient en butte à des attaques sournoises
d’adversaires qu’ils ne soupçonnent pas… Vous allez donc,
comme je vous l’ai déjà dit, partir pour ce village. Votre mission
consistera à veiller sur la sécurité de ces deux personnes. Je ne
veux pas qu’aucun mal leur arrive. Vous m’avez compris ?
Le marquis de Navailles s’inclina jusqu’à terre.
– J’ai compris, Éminence… Aucun mal ne leur arrivera.
– Merci, monsieur. Je sais que je peux compter sur vous.
– Jusqu’à la mort, Éminence !
– Allez, monsieur… Je vous remercie…
Le gentilhomme se retira, laissant Richelieu à ses
réflexions.

Les révélations de Durbec ne faisaient que confirmer le
cardinal dans la supposition que Mazarin était bien le père
légitime de cet enfant.
Richelieu, bien que décidé à faire surveiller attentivement
Castel-Rajac et son pupille, avait résolu, en même temps, que
cette surveillance serait une protection contre certaines
manoeuvres occultes qu’il ne soupçonnait que trop.
En effet, Durbec, après son entrevue avec le cardinal,
n’avait rien eu de plus pressé que de réenfourcher son cheval et
de reprendre la route des Pyrénées.
Il était persuadé que le grand air lui porterait conseil, et
qu’en route, il trouverait un plan pour se venger enfin de celui
qu’il haïssait.
Un soir, comme il arrivait à l’auberge des Quatre-Frères,
non loin de Bordeaux, il remarqua un cavalier d’élégante
tournure qui mettait lui-même pied à terre devant l’auberge.
Lorsqu’il entra dans la grande salle, le cavalier était déjà
installé devant une table, un pichet de vin du Bordelais devant
lui, attendant paisiblement son dîner. Il se présentait de telle
façon que Durbec ne put que très mal distinguer son visage,
mais il lui sembla que cette silhouette lui était familière.
Ce voyageur n’était autre que le marquis de Navailles, qui
se rendait à son poste, suivant les ordres reçus.
Mais si Durbec avait remarqué ce client sans pouvoir
définir sa personnalité, Navailles, lui, n’avait pas hésité un
instant :

– Morbleu ! pensa Navailles, intrigué, que vient-il faire
dans ce pays, cet oiseau-là ? Aurait-il reçu une mission
similaire ?
Mais à peine cette idée lui eut-elle traversé l’esprit qu’il la
rejeta.
– Non ! non ! C’est impossible. Son Éminence m’a parlé
« d’une mission d’honneur »… Il ne peut l’avoir confiée à ce
traître !
Comme corollaire, une réflexion vint tout de suite se greffer
sur sa première idée.
– Mais alors, s’il n’est pas en mission pour le cardinal, que
vient-il donc faire par ici ?
Navailles avait l’esprit prompt. Il ne tarda pas à se souvenir
de l’algarade qui avait mis aux prises, au château de Montgiron,
les gardes de Richelieu et le chevalier gascon, pendant laquelle
Durbec avait été blessé par Castel-Rajac en personne.
– Tiens… tiens… tiens ! fit lentement le marquis. Ceci
m’ouvrirait de nouveaux horizons… Peut-être Son Éminence
n’a-t-elle pas eu tort en supposant que la sécurité de ce
gentilhomme et de son fils est assez gravement compromise.
Car je crois cet individu capable de tout !
Lorsque Durbec descendit le lendemain matin, après une
excellente nuit, et prêt à reprendre la route, il ne revit point
l’inconnu qu’il avait remarqué la veille au soir. D’ailleurs, son
souvenir même lui était passé de la tête.
Navailles après les soupçons qui l’avaient assailli la veille,
n’avait pas attendu le réveil du chevalier pour prendre le large.

Aussi, dès l’aube, il avait fait seller son cheval et était parti
au galop, espérant gagner une assez grande avance pour arriver
à destination sans être rejoint par Durbec.
Il se rendait compte qu’il avait sur lui un avantage
appréciable : il connaissait sa présence, et peut-être le but de
son voyage, tandis que Durbec, lui, ignorait jusqu’à la mission
dont Navailles était chargé.
Mais le marquis était trop rusé pour se présenter armé de
pied en cap dans ce petit village. À la ville voisine, il laissa son
cheval, acheta des habits modestes, et, vêtu comme un
marchand, arriva à Bidarray.
On l’accueillit sans méfiance. Il en passait tellement ! Sans
hésiter, Navailles se rendit au presbytère. C’était une vieille
maison où vivait un brave curé presque aussi âgé qu’elle.
Sous couleur de lui proposer une pièce de drap et des
almanachs, il réussit à le voir, et là, il lui révéla sa qualité, et
pour quelle raison il était céans.
– Monsieur le curé, conclut-il, vous savez tout. Il me faut
un gîte. Puis-je compter sur vous pour me l’accorder ?
– Mon cher enfant, répondit le vieux prêtre, il y a toujours
eu ici une place pour le pauvre et l’errant. À plus forte raison
lorsqu’il s’agit du service de Son Éminence le cardinal. Tout ce
que j’ai ici est à vous, vous êtes chez vous !
Le bruit courut au village que le marchand était un vague
neveu au curé de Bidarray. Il était naturel qu’il réside chez son
parent quelque temps, après avoir pris la peine de monter
jusqu’en ce pays perdu !

Tandis que ce petit complot s’arrangeait au presbytère, làhaut,
à la gentilhommière, les trois Gascons et leur pupille
filaient des jours sans histoire.
Marie de Chevreuse avait été s’établir dans le village voisin,
et partageait son temps entre cette résidence champêtre et le
logis où des amis fidèles l’hébergeaient, à Pau. Dès qu’elle était à
la montagne, un petit berger partait vers Bidarray et remettait
un message au chevalier gascon… Alors, le soir, à la brune,
celui-ci se glissait jusqu’à l’humble demeure où la grande dame
consentait à demeurer quelques jours pour l’amour de lui…
Puis, après trois ou quatre rencontres, et pour ne pas
éveiller les soupçons, la duchesse retournait à Pau.
De la sorte, chacun était parfaitement heureux, et leur vie
n’aurait été marquée par aucun événement, si la haine n’avait
entrepris de démolir ce bonheur tranquille.
Durbec était arrivé lui aussi à Bidarray. Il n’avait pas eu
besoin de se travestir pour donner le change, son allure le
rendait semblable aux petits bourgeois des environs.
D’ailleurs, il menait la vie la plus discrète qui fût, ne
sortant qu’à la nuit de la maison isolée où il avait trouvé gîte,
afin de rôder autour de la gentilhommière où vivait son ennemi.
Ce fut ainsi qu’il surprit le manège du courrier, et vit, à
différentes reprises, arriver, à toutes jambes, un petit berger,
qui entra au château.
Il le fila, et ne fut pas long à se convaincre que chaque fois
que le petit pâtre venait à Bidarray, Castel-Rajac, à la nuit,
enveloppé d’un grand manteau, enfourchait son cheval et
partait rejoindre sa bien-aimée à travers les défilés de la
montagne.

Voilà qui pouvait être d’une grande utilité… Un accident est
si vite arrivé, la nuit, dans ces parages !
Mais le triste personnage ne pensait point à exécuter luimême
sa sombre besogne. Il savait qu’en cas d’échec, il aurait
risqué trop gros, et il entendait bien obtenir satisfaction avec le
minimum de risques.
Durbec n’était pas un novice dans ces sortes d’expéditions.
Il descendit un jour jusqu’à Pau…
*
* *
– Castel-Rajac ! On te demande, mon ami…
Le gros d’Assignac entra dans la bibliothèque où le Gascon
lisait. Celui-ci se leva d’un bond et jeta son livre.
– Le berger ?
– Oui… fit Hector en clignant malicieusement de l’oeil, car
les deux compères savaient fort bien ce que signifiait pour leur
compagnon l’arrivée du gamin.
Gaëtan n’avait même pas entendu la réponse. Il s’était
élancé dans le vestibule, où l’enfant l’attendait.
– Monseigneur, dit-il, voici une missive pour vous…
– Merci ! Tiens ! attrape !
Le jeune homme lui lança sa bourse en voltige, que l’autre
fit disparaître dans sa veste.

Le Gascon fit sauter le cachet, ne remarquant pas, dans sa
hâte amoureuse, que celui-ci ne portait pas le sceau habituel de
la duchesse…
La lettre ne contenait que ces mots :
« Ce soir ! »
Il ne songea pas non plus à s’étonner de la brièveté du
message. Il était obsédé par l’idée qu’il allait enfin revoir sa belle
maîtresse. Les périodes où elle était absente lui semblaient
désespérément longues…
Lorsque la nuit tomba, Castel-Rajac, après avoir
hâtivement avalé quelques bouchées, fit seller son cheval et se
dirigea vers le petit bourg de Saint-Martin d’Arrossa, où était
descendue Marie de Rohan.
Le chemin était assez difficile, car le sentier côtoyait par
instants de profonds précipices.
Il en aurait fallu davantage pour faire reculer l’intrépide
chevalier ! Il en avait suffisamment vu pour ne point redouter
les embûches que pouvait réserver la montagne nocturne.
Cependant, cette fois-ci, il devait être à deux doigts d’y
laisser sa vie…
Il venait de perdre Bidarray de vue, et il suivait l’étroit
chemin qui reliait les deux villages, sifflotant avec insouciance,
laissant flotter les brides du cheval, tout à son rêve que berçait
encore une nuit idéale de pleine lune.
Soudain, d’une anfractuosité de roc, des hommes jaillirent.

Ce fut tellement inattendu que la monture du chevalier fit
un brusque écart, et sans la poigne solide de celui qui le
montait, ils roulaient tous les deux dans le gouffre.
– Capédédiou, mes drôles ! cria Castel-Rajac, mettant
flamberge au poing, voilà une façon peu civile de souhaiter le
bonsoir au voyageur !
Mais sans lui répondre, un grand escogriffe, qui semblait
avoir pris la tête de l’attaque, s’écria, tourné vers les aigrefins :
– Sus ! Sus ! Jetez-le dans le vallon !
– Ouais ! ricana Gaëtan, faisant faire une demi-volte à son
cheval, et s’adossant à la muraille rocheuse pour éviter d’être
cerné. Vous pouvez toujours essayer, mais je doute que vous
réussissiez !
– Malepeste ! hurla le grand diable, par mon nom de La
Rapière, je veux le perdre si je n’ai pas tes os !
– Ho ! ho ! riposta le Gascon sans s’émouvoir. Voilà une
outrecuidante prétention, mon ami ! J’ai grand peur que tu ne
perdes ton élégant sobriquet, et peut-être même quelque chose
de beaucoup plus précieux !
Ce disant, il allongea prestement le bras, et son épée alla
trouer l’épaule du truand, qui poussa un hurlement de douleur
et de rage.
Ce fut le signal de l’attaque.
Gaëtan, arc-bouté contre la paroi montagneuse, fit face à
ses adversaires. Par deux fois, son épée rencontra un obstacle
humain. Un des vide-goussets alla rouler dans l’abîme avec un
grand cri. Un autre s’affaissa, la gorge traversée.

Ces deux disparitions, loin de ralentir l’audace des autres,
les jetèrent en vociférant vers leur adversaire.
L’éclair bleu des lames rayait la nuit de rayons fulgurants,
et le cliquetis de l’acier se répercutait au loin dans la vallée,
éveillant d’étranges échos…
– En avant ! hurlait La Rapière, qui, bien que blessé, payait
de sa personne.
– Mordiou ! grommela le Gascon en parant un coup d’épée
et en attaquant aussitôt un adversaire plus entreprenant. Il faut
que la récompense soit de taille pour leur inspirer un tel
courage ! Serait-ce à Monsieur le Cardinal que je suis redevable
de cette gracieuse attention ?
Il aurait pu le croire, car la qualité des ferrailleurs et leur
nombre pouvaient en effet donner à penser que le prix payé
était rondelet.
Castel-Rajac était un escrimeur hors ligne. Cependant, il
devenait impossible de faire face à toute cette racaille. Ils étaient
au moins douze contre lui.
– Sangdiou ! s’écria-t-il en éclatant de rire, je vois que Son
Éminence ne mésestime pas mon courage ! Douze hommes
pour me mettre à la raison ! Bravo !
– N’accusez pas Son Éminence ! répondit une voix forte,
qui semblait jaillir des ténèbres. Ce n’est pas Monsieur de
Richelieu qui vous a fait tomber dans ce lâche guet-apens,
chevalier ! En garde, toi, là, sacripant, ou je te transperce !

Et, rapide comme la pensée, l’épée du marquis de
Navailles, car c’était lui, pourfendait le premier misérable
rencontré sur son chemin.
– Et d’un ! Courage, monsieur de Castel-Rajac ! Nous
aurons raison de ces coquins !
– Sangdiou ! monsieur, je ne sais pas qui vous êtes, mais ce
dont je suis sûr c’est que j’ai affaire à un brave gentilhomme !
– Vous ne vous trompez pas, monsieur, répondit le
nouveau venu en ferraillant comme un enragé. Je me nomme le
marquis Gustave de Navailles.
– Capédédiou ! monsieur ! riposta le Gascon sans cesser de
parer et d’attaquer furieusement. Voici un nom dont je me
souviendrai, et j’espère pouvoir vous prouver ma
reconnaissance, si cette graine de galère nous en donne loisir !
– Je m’en voudrais de laisser périr un aussi brave cavalier
que vous ! Nous mourrons ensemble ou nous vaincrons
ensemble, chevalier !
– Voilà qui est parlé ! Hé ! toi ! Ton compte est réglé !
Tout en parlant, il avait transpercé un autre coquin. Mais
lui-même venait de recevoir un coup d’épée dans le bras gauche.
– Peuh ! ricana-t-il. Une égratignure ! Canailles, nous
allons vous découper en lanières !
Sur cette hardie gasconnade, il se lança plus
audacieusement que jamais au milieu de la mêlée. Son
compagnon faisait merveille de son côté, tant et si bien que,
malgré les promesses reçues et le coquet acompte déjà touché,
les tire-laine finirent par s’enfuir sans demander leur reste,
trouvant la besogne trop ardue.
Ils s’évanouirent dans les ténèbres tandis que les deux
hommes se serraient énergiquement la main.
– Monsieur le marquis ! s’écria Castel-Rajac, sans vous, je
ne sais trop comment cette aventure-là aurait tourné ! Ils
avaient le nombre pour eux !
– Oui, sourit Navailles, mais nous avions la valeur pour
nous !
Ils éclatèrent de rire, et se séparèrent. Navailles retournant
à Bidarray, et Gaëtan continuant sa route vers Saint-Martin
d’Arrossa.
Là, une étrange surprise l’attendait. Les volets étaient clos,
les lumières éteintes, et à la fenêtre de la chambre qu’occupait
ordinairement sa belle, le chevalier ne distingua nulle lueur.
Il allait mélancoliquement tourner bride, lorsqu’il vit surgir
en courant sur le chemin le petit berger qui regagnait son gîte
en galopant à perdre haleine. Il s’arrêta net en reconnaissant le
chevalier et voulut faire demi-tour. Mais Castel-Rajac, sautant à
bas de son cheval, eut tôt fait de le cueillir par le fond de sa
culotte.
– Hé ! toi ! s’écria-t-il, viens donc ici, mon gars, que nous
ayons deux mots d’explication !
Le gamin baissait le nez.
– Madame la duchesse n’est pas ici, n’est-ce pas ?
Pas de réponse.

Le Gascon tira une pièce d’or de sa bourse, lentement, et la
fit miroiter sous les yeux du gamin ébloui.
– Tu l’auras si tu réponds ! Dans le cas contraire, tu
recevras une volée de bois vert comme jamais tu n’en reçus !
Cette menace acheva de décider le berger.
– Non, Monseigneur ! pleurnicha-t-il.
– En ce cas, qui t’a chargé de porter ce mot ?
– Un cavalier. Monseigneur… un cavalier que je ne connais
pas… Il m’a offert un écu pour la commission… J’ai accepté… Je
ne savais pas…
– Hum ! Je ne suis pas si sûr que cela que ta conscience ne
te reproche rien… Enfin ! Voilà ta pièce. Maintenant, ne t’avise
plus de me jouer des tours pareils, sinon, je te transforme en
pâté !
Le garçon se hâta de disparaître derrière un éboulis de
rochers. Castel-Rajac, riant encore de son effroi, entendit le
bruit des sabots claquant précipitamment sur le sol. Puis tout
s’éteignit.
Le chevalier remonta à cheval et reprit le chemin de
Bidarray, tout songeur. Il était clair que l’agression avait été
voulue, préparée… Mais par qui ?
– Veillons ! conclut-il.
S’il avait été moins préoccupé de combattre et de se
défendre, il aurait aperçu, précautionneusement abrité par une
roche, un homme drapé dans une ample cape brune. Il vit

l’intervention de Navailles, dont le visage était éclairé en plein
par la lune. Il l’entendit se nommer au Gascon.
– Malédiction ! gronda-t-il, les dents serrées. L’homme de
l’auberge ! L’envoyé du cardinal !
C’était pour lui la preuve tangible que Richelieu, loin de
vouloir poursuivre le père adoptif et l’enfant de sa haine,
cherchait au contraire à les protéger.
Durbec, malgré la rage qui l’étouffait, comprit qu’il avait
tout à perdre et rien à gagner dans une lutte, même occulte,
contre le premier ministre. Il regagna Pau par des chemins
détournés.
Le lendemain matin, il reprenait la route de la capitale,
abandonnant ses projets pour l’instant.
– Patience… murmura-t-il. Mon heure sonnera ! Alors…



jeudi 6 décembre 2012

L'HOMME AU MASQUE DE FER: DEUXIEME PARTIE: Chapitre II: MARIE DE ROHAN PART POUR UN AGRÉABLE EXIL


Par un beau matin tout poudré de poussière d’or, un de ces
matins parisiens où l’automne s’alanguit sur les berges de la
Seine, le carrosse de la duchesse de Chevreuse quitta une
nouvelle fois la capitale pour l’exil.
À vrai dire, la jeune femme n’était pas trop inquiète, elle
savait bien que sa disgrâce ne serait pas éternelle, car sa royale
amie emploierait toute son influence pour la faire revenir plus
tôt.
L’escorte de la noble dame galopait autour d’elle, sans
s’apercevoir que derrière, à une distance respectueuse, un
cavalier, emmitouflé dans un manteau gris, suivait la même
route. D’ailleurs, le chemin du Roi était à tout le monde, et ce
voyageur ne pouvait leur inspirer aucun soupçon.
Apprenant le départ de Mme de Chevreuse, Durbec s’était
dit qu’il n’aurait jamais meilleure occasion de retrouver la piste
de Castel-Rajac et celle de l’enfant.
Sa haine couvait encore n’attendant qu’un hasard favorable
pour s’assouvir. Il n’avait pas oublié le coup d’épée du chevalier.
Le voyage fut sans histoire. Trottant le jour, s’arrêtant la
nuit, l’équipage de la duchesse, par étapes successives, ne tarda
pas à gagner le village de Saint-Marcelin. On fit halte au Faisan
d’Or.

Bien entendu, quelques instants après, Durbec, le plus
discrètement possible, demandait à son tour une chambre.
Mais, à l’étonnement du chevalier, le lendemain, il n’y eut
point d’ordre de départ.
– Ho ! ho ! grommela Durbec. Est-ce que par hasard, ma
bonne étoile me favoriserait plus tôt que je ne le pense, et
verrais-je arriver notre cher Gascon ?
Mme Lopion, la brave hôtelière, se souvenait bien de la
dame qui accompagnait Castel-Rajac et l’enfant, lors de leur
premier voyage. Elle ne vit pas sans défiance survenir la belle
inconnue. La malheureuse aubergiste se rappelait encore
l’incursion des gardes du cardinal et le beau tapage qui en était
résulté.
Ses craintes ne furent pas diminuées, lorsqu’à la brune, elle
vit arriver à francs étriers un cavalier dont le chapeau était
rabattu sur les yeux, ce qui ne l’empêcha point de reconnaître
Castel-Rajac !
– Bonne Sainte Mère ! murmura la bonne femme en se
signant plusieurs fois. Pour sûr qu’il va y avoir encore du
grabuge !
Marie de Rohan, dès qu’elle avait su son ordre d’exil,
n’avait rien eu de plus pressé que d’envoyer un courrier en
porter la nouvelle à son amant, qui s’était réfugié sur la frontière
espagnole, au petit village de Bidarray, avec l’enfant et ses deux
inséparables compagnons, Laparède et Assignac.
Il avait été convenu que le Gascon retrouverait sa maîtresse
à Saint-Marcelin, et là, l’escorterait jusqu’à leur nouvelle
résidence, afin qu’elle voie l’enfant et puisse, à son retour à
Paris, en porter des nouvelles à la mère.

Les deux jeunes gens se retrouvèrent avec joie. Castel-
Rajac était sincèrement épris de cette gracieuse femme, aussi
spirituelle que jolie. Quant à la duchesse, elle s’était laissé
prendre aux yeux noirs et à la mine conquérante du cadet de
Gascogne, et ces retrouvailles allégeaient beaucoup pour elle les
tristesses de l’exil.
Mais quelqu’un d’autre que la brave Mme Lopion avait aussi
reconnu Castel-Rajac. C’était Durbec, à l’affût derrière la
jalousie de sa chambre.
– C’est bien ce que je pensais ! murmura-t-il. Décidément,
le sort me favorise ! J’espère que cette fois, le cardinal sera
content !
Les deux amants étaient loin de se douter qu’ils étaient
épiés et suivis de la sorte. Ils se livraient à toute la joie de s’être
retrouvés sans arrière-pensée.
– Chère Marie ! dit Castel-Rajac en enveloppant d’un geste
caressant l’épaule de sa maîtresse, quel profond bonheur est
pour moi notre réunion ! Pardonnez-moi mon égoïsme, mais je
bénis la rigueur du cardinal, qui, par votre disgrâce, vous a
rapprochée de moi !
– Fi chevalier ! s’écria Marie en riant. Je devrais vous en
vouloir pour cette parole ! Vous vous réjouissez de mon
malheur !
– M’en voulez-vous vraiment beaucoup ? demanda
tendrement le Gascon en se rapprochant encore de la duchesse.
Il la contemplait, et dans les yeux noirs du jeune homme
brillait le feu d’une telle passion, que Mme de Chevreuse,
troublée, balbutia :

– Comment puis-je vous en vouloir…
Elle n’acheva pas sa phrase. Castel-Rajac l’avait saisie et
l’embrassait avec emportement.
Il la lâcha avec autant de brusquerie qu’il l’avait prise. La
porte s’ouvrait, et Mme Lopion, qui apportait le dîner, entra.
– Excusez-moi…, commença la brave femme. J’ai frappé
trois fois…
– Oui, oui, dit Marie… Cela n’a pas d’importance… Posez
les plats…
L’aubergiste prépara la table, dans la chambre de Marie, où
celle-ci avait prié qu’on la serve, et disparut comme une ombre.
Lorsqu’elle fut sortie, ils ne purent s’empêcher de rire.
– Pauvre femme ! dit Castel-Rajac. Elle semblait toute
confuse. Bah ! je suis certain que cela ne l’empêche pas
maintenant d’écouter à la porte…
Il se leva et, sur la pointe des pieds, ouvrit le battant.
– Oh ! monsieur le chevalier ! s’écria Mme Lopion, rouge
comme le ruban qui ornait sa guimpe, j’allais justement vous
demander si vous aviez encore besoin de mes services…
– Non, non, madame Lopion, rassurez-vous ! fit le Gascon
qui riait sous cape. Vous nous avez apporté tout ce qu’il nous
faut, et maintenant, nous ne désirons plus que la tranquillité…

Gaëtan vint de nouveau s’asseoir sur un petit tabouret, aux
pieds de sa dame. Celle-ci passa sa main, blanche et fine, aux
doigts parfumés, dans la chevelure du jeune homme.
– Çà, mon beau chevalier, fit-elle, badine, avez-vous un peu
rêvé à moi ?
– Si j’ai rêvé à vous, capédédiou ! s’écria-t-il. Je peux dire,
que nuit et jour, votre pensée ne m’a pas quitté…
Il s’arrêta pour baiser avec passion les mains qu’on lui
abandonnait.
– Mon plus vif désir est de vous voir rester ici le plus
longtemps possible… Vous verrez commet notre village est beau
et pittoresque ! On croit habiter le bout du monde… Plus rien,
que la nature devant soi… Vous oublierez Paris, duchesse !
Mme de Chevreuse eut un fugitif sourire.
– Je ne sais trop… Je n’ose vous le promettre… Des devoirs
aussi m’attachent à la Cour, vous le savez bien…
Gaëtan se passa la main sur le front.
– Pardonnez-moi : je rêve encore ! je suis fou… Mais
qu’importe ! Je vous ai pour quelques jours ; ce répit me semble
si beau que j’ose à peine y croire… Laissez-moi l’illusion qu’il est
éternel !
– Enfant ! murmura-t-elle.
– Marie… Je vous aime…
Elle retira son bras, dont il s’était emparé.

– Chut ! soyez sage ! Avant, parlez-moi d’Henry…
– Il est charmant… Il est confié à une nourrice basque, qui
en prend soin comme si c’était son propre enfant. Vous serez
fière de moi lorsque vous le verrez !
– Vous ressemble-t-il déjà ? interrogea-t-elle
malicieusement.
Ils éclatèrent de rire.
– Ce serait bien là le miracle du Saint-Esprit ! s’écria
Gaëtan. Non… Il ressemblerait plutôt… au signor Capeloni…
– Chut ! murmura la duchesse, effrayée, en mettant un
doigt sur ses lèvres. Voilà une imprudente parole, chevalier !
Mme de Chevreuse ne croyait pas encore si bien dire. Car,
derrière le vantail de la porte du couloir, un homme, courbé,
tenait son oreille collée et ne perdait pas une syllabe de la
conversation.
– Oh ! oh ! fit-il pour lui-même en se redressant. Voilà une
indication intéressante ! Après tout, c’est bien possible ! Voyezmoi
ce faquin de Mazarini !
Il se retira sur la pointe des pieds, laissant les amants à leur
tête-à-tête. Il en savait assez pour ce soir-là.
Comme il l’avait prévu, dès le lendemain matin, on se remit
en route, au grand soulagement de Mme Lopion, qui croyait à
chaque instant voir surgir les gardes du cardinal-ministre et
recommencer une bataille comme celle à laquelle elle avait déjà
assisté.

Castel-Rajac chevauchait à côté du carrosse de sa bienaimée,
et tout en marchant, ils réussissaient à échanger
quelques mots. Ils se sentaient l’un et l’autre parfaitement
heureux. Jamais Richelieu n’avait imaginé, pour celle qu’il
espérait punir, une pénitence aussi agréable !
Mais comme un rappel de l’homme rouge qui, de son aire,
les surveillait encore, Durbec, derrière l’escorte, les suivait
comme leur ombre, guidé par l’intérêt qui le liait au service du
cardinal et par sa haine personnelle.
Bientôt, le paysage changea. Après la plaine de Gascogne,
apparurent les premiers contreforts des montagnes
pyrénéennes.
D’un geste, Castel-Rajac les montra à Marie.
– Voyez ! s’écria-t-il. C’est au milieu de cette nature
sauvage que notre filleul est élevé. L’air des montagnes lui fera
des muscles forts et un coeur intrépide…
Marie sourit.
– Dites aussi votre éducation et votre exemple, ami ! Je ne
doute pas que notre cher Henry ne soit aussi un jour un
gentilhomme accompli.
Lorsqu’ils arrivèrent à Bidarray, la jeune femme put se
convaincre que le cadre était en effet idéal.
C’était un tout petit village, dominé par une vieille
gentilhommière qui appartenait à une tante d’Hector
d’Assignac, laquelle avait eu le bon esprit de mourir afin de
laisser son manoir à son neveu.

Il était perché à l’avant d’un rocher faisant éperon, et
dominant toute une verdoyante vallée, au fond de laquelle
mugissait un torrent. Les maisons des paysans s’accrochaient au
petit bonheur à la pierre, et les champs dégringolaient de
terrasse en terrasse coupés çà et là de boqueteaux. Des
troupeaux de chèvres faisaient tinter leurs clochettes ; par
instant, l’aboi bref du chien qui les gardait se répercutait au loin
dans le vallon. Le soleil peignait d’or les flancs de la montagne,
et irradiait les vitres du vieux castel. En face, l’autre versant se
teignait de pourpre et de violet comme une robe cardinalice.
Très haut, dans le ciel, tournoyait un oiseau de proie… Et l’air
était si pur, le ciel était si bleu, que Marie, suffoquée de plaisir,
comprit maintenant pourquoi le jeune homme lui avait dit :
« Vous oublierez Paris… »
Immobile, les narines frémissantes, la duchesse regardait
ce prestigieux spectacle, ne pouvant s’en arracher. Il fallut que
Gaëtan, doucement, lui murmure :
– Marie… Ne voulez-vous point voir le petit ?
La jeune femme tressaillit. Puis, s’arrachant à cette vision
magique, elle se détourna.
– Vous avez raison, mon ami. Menez-moi vers lui !
Elle ne remonta point dans son carrosse, qu’elle avait
quitté pour mieux contempler le splendide paysage. Elle voulut
aller à pied jusqu’au château, dont la grande porte était ouverte
à deux battants sur la cour intérieure.
– Prenez mon bras, ma chère Marie ! murmura Castel-
Rajac.

Soutenant la jeune femme, dont les pieds délicats
s’accommodaient mal des rudes galets des Pyrénées, ils
arrivèrent au pont-levis et entrèrent dans la grande cour.
Des poules, des oies, picoraient, jusqu’entre les pattes d’un
gros chien noir et feu, qui les laissait faire. Un homme s’avança
à leur rencontre, et salua Marie jusqu’à terre. C’était Henri de
Laparède.
– Où donc est monsieur d’Assignac ? interrogea
gracieusement la duchesse.
Laparède eut un sourire.
– Par ma foi, madame, venez donc avec moi, si cela vous
plaît ; je vous le montrerai…
Ils s’approchèrent du grand perron et le gravirent.
– Serait-il malade ? questionna Mme de Chevreuse, avec
sollicitude, inquiète de ne pas avoir vu leur hôte.
– C’est, en tout cas, une maladie sans gravité, répondit
Laparède.
Castel-Rajac devait savoir à quoi s’en tenir, car il souriait
silencieusement.
Laparède ouvrit une porte.
Une nourrice était assise près d’un berceau. Dans celui-ci,
un ravissant bébé riait aux anges. Et devant, le gros d’Assignac
faisait mille pitreries pour distraire le fils adoptif de son ami