lundi 5 novembre 2012

LA MESSE DE L'ATHEE

Un médecin à qui la science doit une belle théorie physiologique, et qui, jeune encore, s’est placé parmi les célébrités de l’École de Paris, centre de lumières auquel les médecins de l’Europe rendent tous hommage, le docteur Bianchon a longtemps pratiqué la chirurgie avant de se livrer à la médecine. Ses premières études furent dirigées par un des plus grands chirurgiens français, par l’illustre Desplein, qui passa comme un météore dans la science. De l’aveu de ses ennemis, il enterra dans la tombe une méthode intransmissible. Comme tous les gens de génie, il était sans héritiers : il portait et emportait tout avec lui. La gloire des chirurgiens ressemble à celle des acteurs, qui n’existent que de leur vivant et dont le talent n’est plus appréciable dès qu’ils ont disparu.
 Les acteurs et les chirurgiens, comme aussi les grands chanteurs, comme les virtuoses qui décuplent par leur exécution la puissance de la musique, sont tous les héros du moment. Desplein offre la preuve de cette similitude entre la destinée de ces génies transitoires. Son nom, si célèbre hier, aujourd’hui presque oublié, restera dans sa spécialité sans en franchir les bornes. Mais ne faut-il pas des circonstances inouïes pour que le nom d’un savant passe du domaine de la Science dans l’histoire générale de l’Humanité ? Desplein avait-il cette universalité de connaissances qui fait d’un homme le verbe ou la figure d’un siècle ? Desplein possédait un divin coup d’oeil : il pénétrait le malade et sa maladie par une intuition acquise ou naturelle qui lui permettait d’embrasser les diagnostics particuliers à l’individu, de déterminer le moment précis, l’heure, la minute à laquelle il fallait opérer, en faisant la part aux circonstances atmosphériques et aux particularités du tempérament. Pour marcher ainsi de conserve avec la Nature, avait-il donc étudié l’incessante jonction des êtres et des substances élémentaires contenues dans l’atmosphère ou que fournit la terre à l’homme qui les absorbe et les prépare pour en tirer une expression particulière ? Procédait-il par cette puissance de déduction et d’analogie à laquelle est dû le génie de Cuvier ? Quoi qu’il en soit, cet homme s’était fait le confident de la Chair, il la saisissait dans le passé comme dans l’avenir, en s’appuyant sur le présent. Mais a-t-il résumé toute la science en sa personne comme ont fait Hippocrate, Galien, Aristote ? A-t-il conduit toute une école vers des mondes nouveaux ? Non. S’il est impossible de refuser à ce perpétuel observateur de la chimie humaine, l’antique science du Magisme, c’est-à-dire la connaissance des principes en fusion, les causes de la vie, la vie avant la vie, ce qu’elle sera par ses préparations avant d’être ; malheureusement tout en lui fut personnel : isolé dans sa vie par l’égoïsme, l’égoïsme suicide aujourd’hui sa gloire. Sa tombe n’est pas surmontée de la statue sonore qui redit à l’avenir les mystères que le Génie cherche à ses dépens. Mais peut-être le talent de Desplein était-il solidaire de ses croyances, et conséquemment mortel. Pour lui, l’atmosphère terrestre était un sac générateur : il voyait la terre comme un oeuf dans sa coque, et ne pouvant savoir qui de l’oeuf, qui de la poule, avait commencé, il n’admettait ni le coq ni l’oeuf. Il ne croyait ni en l’animal antérieur, ni en l’esprit postérieur à l’homme. Desplein n’était pas dans le doute, il affirmait. Son athéisme pur et franc ressemblait à celui de beaucoup de savants, les meilleurs gens du monde, mais invinciblement athées, athées comme les gens religieux n’admettent pas qu’il puisse y avoir d’athées. Cette opinion ne devait pas être autrement chez un homme habitué depuis son jeune âge à disséquer l’être par excellence, avant, pendant et après la vie, à le fouiller dans tous ses appareils sans y trouver cette âme unique, si nécessaire aux théories religieuses. En y reconnaissant un centre cérébral, un centre nerveux et un centre aéro-sanguin, dont les deux premiers se suppléent si bien l’un l’autre, qu’il eut dans les derniers jours de sa vie la conviction que le sens de l’ouïe n’était pas absolument nécessaire pour entendre, ni le sens de la vue absolument nécessaire pour voir, et que le plexus solaire les remplaçait, sans que l’on en pût douter ; Desplein, en trouvant deux âmes dans l’homme, corrobora son athéisme de ce fait, quoiqu’il ne préjuge encore rien sur Dieu. Cet homme mourut, dit-on, dans l’impénitence finale où meurent malheureusement beaucoup de beaux génies, à qui Dieu puisse pardonner.
La vie de cet homme si grand offrait beaucoup de petitesses, pour employer l’expression dont se servaient ses ennemis, jaloux de diminuer sa gloire, mais qu’il serait plus convenable de nommer des contre-sens apparents. N’ayant jamais connaissance des déterminations par lesquelles agissent les esprits supérieurs, les envieux ou les niais s’arment aussitôt de quelques contradictions superficielles pour dresser un acte d’accusation sur lequel ils les font momentanément juger. Si, plus tard, le succès couronne les combinaisons attaquées, en montrant la corrélation des préparatifs et des résultats, il subsiste toujours un peu des calomnies d’avant-garde. Ainsi, de nos jours, Napoléon fut condamné par ses contemporains, lorsqu’il déployait les ailes de son aigle sur l’Angleterre : il fallut 1822 pour expliquer 1804 et les bateaux plats de Boulogne.
Chez Desplein, la gloire et la science étant inattaquables, ses ennemis s’en prenaient à son humeur bizarre, à son caractère ; tandis qu’il possédait tout bonnement cette qualité que les Anglais nomment excentricity. Tantôt superbement vêtu comme Crébillon le tragique, tantôt il affectait une singulière indifférence en fait de vêtement ; on le voyait tantôt en voiture, tantôt à pied. Tour à tour brusque et bon, en apparence âpre et avare, mais capable d’offrir sa fortune à ses maîtres exilés qui lui firent l’honneur de l’accepter pendant quelques jours, aucun homme n’a inspiré plus de jugements contradictoires. Quoique capable, pour avoir un cordon noir que les médecins n’auraient pas dû briguer, de laisser tomber à la cour un livre d’heures de sa poche, croyez qu’il se moquait en lui-même de tout ; il avait un profond mépris pour les hommes, après les avoir observés d’en haut et d’en bas, après les avoir surpris dans leur véritable expression, au milieu des actes de l’existence les plus solennels et les plus mesquins. Chez un grand homme, les qualités sont souvent solidaires. Si, parmi ces colosses, l’un d’eux a plus de talent que d’esprit, son esprit est encore plus étendu que celui de qui l’on dit simplement : Il a de l’esprit. Tout génie suppose une vue morale. Cette vue peut s’appliquer à quelque spécialité ; mais qui voit la fleur, doit voir le soleil. Celui qui entendit un diplomate, sauvé par lui, demandant : « Comment va l’Empereur ? » et qui répondit : « Le courtisan revient, l’homme suivra ! » celui-là n’est pas seulement chirurgien ou médecin, il est aussi prodigieusement spirituel. Ainsi, l’observateur patient et assidu de l’humanité légitimera les prétentions exorbitantes de Desplein et le croira, comme il se croyait lui-même, propre à faire un ministre tout aussi grand qu’était le chirurgien.
Parmi les énigmes que présente aux yeux de plusieurs contemporains la vie de Desplein, nous avons choisi l’une des plus intéressantes, parce que le mot s’en trouvera dans la conclusion du récit, et le vengera de quelques sottes accusations.
De tous les élèves que Desplein eut à son hôpital, Horace Bianchon fut un de ceux auxquels il s’attacha le plus vivement. Avant d’être interne à l’Hôtel-Dieu, Horace Bianchon était un étudiant simplement : Il a de l’esprit. Tout génie suppose une vue morale. Cette vue peut s’appliquer à quelque spécialité ; mais qui voit la fleur, doit voir le soleil. Celui qui entendit un diplomate, sauvé par lui, demandant : « Comment va l’Empereur ? » et qui répondit : « Le courtisan revient, l’homme suivra ! » celui-là n’est pas seulement chirurgien ou médecin, il est aussi prodigieusement spirituel. Ainsi, l’observateur patient et assidu de l’humanité légitimera les prétentions exorbitantes de Desplein et le croira, comme il se croyait lui-même, propre à faire un ministre tout aussi grand qu’était le chirurgien.
Parmi les énigmes que présente aux yeux de plusieurs contemporains la vie de Desplein, nous avons choisi l’une des plus intéressantes, parce que le mot s’en trouvera dans la conclusion du récit, et le vengera de quelques sottes accusations.
De tous les élèves que Desplein eut à son hôpital, Horace Bianchon fut un de ceux auxquels il s’attacha le plus vivement. Avant d’être interne à l’Hôtel-Dieu, Horace Bianchon était un étudiant en médecine, logé dans une misérable pension du quartier latin, connue sous le nom de la Maison Vauquer. Ce pauvre jeune homme y sentait les atteintes de cette ardente misère, espèce de creuset d’où les grands talents doivent sortir purs et incorruptibles comme des diamants qui peuvent être soumis à tous les chocs sans se briser. Au feu violent de leurs passions déchaînées, ils acquièrent la probité la plus inaltérable, et contractent l’habitude des luttes qui attendent le génie, par le travail constant dans lequel ils ont cerclé leurs appétits trompés. Horace était un jeune homme droit, incapable de tergiverser dans les questions d’honneur, allant sans phrase au fait, prêt pour ses amis à mettre en gage son manteau, comme à leur donner son temps et ses veilles. Horace était enfin un de ces amis qui ne s’inquiètent pas de ce qu’ils reçoivent en échange de ce qu’ils donnent, certains de recevoir à leur tour plus qu’ils ne donneront. La plupart de ses amis avaient pour lui ce respect intérieur qu’inspire une vertu sans emphase, et plusieurs d’entre eux redoutaient sa censure. Mais ces qualités, Horace les déployait sans pédantisme. Ni puritain ni sermonneur, il jurait de bonne grâce en donnant un conseil, et faisait volontiers un tronçon de chière lie quand l’occasion s’en présentait. Bon compagnon, pas plus prude que ne l’est un cuirassier, rond et franc, non pas comme un marin, car le marin d’aujourd’hui est un rusé diplomate, mais comme un brave jeune homme qui n’a rien à déguiser dans sa vie, il marchait la tète haute et la pensée rieuse. Enfin, pour tout exprimer par un mot, Horace était le Pylade de plus d’un Oreste, les créanciers étant pris aujourd’hui comme la figure la plus réelle des Furies antiques. Il portait sa misère avec cette gaieté qui peut-être est un des plus grands éléments du courage, et comme tous ceux qui n’ont rien, il contractait peu de dettes. Sobre comme un chameau, alerte comme un cerf, il était ferme dans ses idées et dans sa conduite. La vie heureuse de Bianchon commença du jour où l’illustre chirurgien acquit la preuve des qualités et des défauts qui, les uns aussi bien que les autres, rendent doublement précieux à ses amis le docteur Horace Bianchon. Quand un chef de clinique prend dans son giron un jeune homme, ce jeune homme a, comme on dit, le pied dans l’étrier. Desplein ne manquait pas d’emmener Bianchon pour se faire assister par lui dans les maisons opulentes où presque toujours quelque gratification tombait dans l’escarcelle de l’interne, et où se révélaient insensiblement au provincial les mystères de la vie parisienne ; il le gardait dans son cabinet lors de ses consultations, et l’y employait ; parfois, il l’envoyait accompagner un riche malade aux Eaux ; enfin il lui préparait une clientèle. Il résulte de ceci qu’au bout d’un certain temps, le tyran de la chirurgie eut un Séide. Ces deux hommes, l’un au faîte des honneurs et de sa science, jouissant d’une immense fortune et d’une immense gloire ; l’autre, modeste Oméga, n’ayant ni fortune ni gloire, devinrent intimes. Le grand Desplein disait tout à son interne ; l’interne savait si telle femme s’était assise sur une chaise auprès du maître, ou sur le fameux canapé qui se trouvait dans le cabinet et sur lequel Desplein dormait : Bianchon connaissait les mystères de ce tempérament de lion et de taureau, qui finit par élargir, amplifier outre mesure le buste du grand homme, et causa sa mort par le développement du coeur. Il étudia les bizarreries de cette vie si occupée, les projets de cette avarice si sordide, les espérances de l’homme politique caché dans le savant ; il put prévoir les déceptions qui attendaient le seul sentiment enfoui dans ce coeur moins de bronze que bronzé.
Un jour, Bianchon dit à Desplein qu’un pauvre porteur d’eau du quartier Saint-Jacques avait une horrible maladie causée par les fatigues et la misère ; ce pauvre Auvergnat n’avait mangé que des pommes de terre dans le grand hiver de 1821. Desplein laissa tous ses malades. Au risque de crever son cheval, il vola, suivi de Bianchon, chez le pauvre homme et le fit transporter lui-même dans la maison de santé établie par le célèbre Dubois dans le faubourg Saint-Denis. Il alla soigner cet homme, auquel il donna, quand il l’eut rétabli, la somme nécessaire pour acheter un cheval et un tonneau. Cet Auvergnat se distingua par un trait original. Un de ses amis tombe malade, il l’emmène promptement chez Desplein, en disant à son bienfaiteur : – « Je n’aurais pas souffert qu’il allât chez un autre. » Tout bourru qu’il était, Desplein serra la main du porteur d’eau, et lui dit : – « Amène-les-moi tous. » Et il fit entrer l’enfant du Cantal à l’Hôtel-Dieu, où il eut de lui le plus grand soin. Bianchon avait déjà plusieurs fois remarqué chez son chef une prédilection pour les Auvergnats et surtout pour les porteurs d’eau ; mais, comme Desplein mettait une sorte d’orgueil à ses traitements de l’Hôtel-Dieu, l’élève n’y voyait rien de trop étrange.
Un jour, en traversant la place Saint-Sulpice, Bianchon aperçut son maître entrant dans l’église vers neuf heures du matin. Desplein, qui ne faisait jamais alors un pas sans son cabriolet, était à pied, et se coulait par la porte de la rue du Petit-Lion, comme s’il fût entré dans une maison suspecte. Naturellement pris de curiosité, l’interne qui connaissait les opinions de son maître, et qui était Cabaniste en dyable par un y grec (ce qui semble dans Rabelais une supériorité de diablerie), Bianchon se glissa dans Saint-Sulpice, et ne fut pas médiocrement étonné de voir le grand Desplein, cet athée sans pitié pour les anges qui n’offrent point prise aux bistouris, et ne peuvent avoir ni fistules ni gastrites, enfin, cet intrépide dériseur, humblement agenouillé, et où ?... à la chapelle de la Vierge devant laquelle il écouta une messe, donna pour les frais du culte, donna pour les pauvres, en restant sérieux comme s’il se fût agi d’une opération.
– Il ne venait, certes, pas éclaircir des questions relatives à l’accouchement de la Vierge, disait Bianchon dont l’étonnement fut sans bornes. Si je l’avais vu tenant, à la Fête-Dieu, un des cordons du dais, il n’y aurait eu qu’à rire ; mais à cette heure, seul, sans témoins, il y a, certes, de quoi faire penser !
Bianchon ne voulut pas avoir l’air d’espionner le premier chirurgien de l’Hôtel-Dieu, il s’en alla. Par hasard, Desplein l’invita ce jour-là même à dîner avec lui, hors de chez lui, chez un restaurateur. Entre la poire et le fromage Bianchon arriva, par d’habiles préparations, à parler de la messe, en la qualifiant de momerie et de farce.
– Une farce, dit Desplein, qui a coûté plus de sang à la chrétienté que toutes les batailles de Napoléon et que toutes les sangsues de Broussais ! La messe est une invention papale qui ne remonte pas plus haut que le VIe siècle, et que l’on a basée sur Hoc est corpus. Combien de torrents de sang n’a-t-il pas fallu verser pour établir la Fête-Dieu par l’institution de laquelle la cour de Rome a voulu constater sa victoire dans l’affaire de la Présence Réelle, schisme qui pendant trois siècles a troublé l’Église ! Les guerres du comte de Toulouse et les Albigeois sont la queue de cette affaire. Les Vaudois et les Albigeois se refusaient à reconnaître cette innovation.
Enfin Desplein prit plaisir à se livrer à toute sa verve d’athée, et ce fut un flux de plaisanteries voltairiennes, ou, pour être plus exact, une détestable contrefaçon du Citateur.
– Ouais ! se dit Bianchon en lui-même, où est mon dévot de ce matin ?
Il garda le silence, il douta d’avoir vu son chef à Saint-Sulpice. Desplein n’eût pas pris la peine de mentir à Bianchon : ils se connaissaient trop bien tous deux, ils avaient déjà, sur des points tout aussi graves, échangé des pensées, discuté des systèmes de natura rerum en les sondant ou les disséquant avec les couteaux et le scalpel de l’Incrédulité. Trois mois se passèrent. Bianchon ne donna point de suite à ce fait, quoiqu’il restât gravé dans sa mémoire. Dans cette année, un jour, l’un des médecins de l’Hôtel-Dieu prit Desplein par le bras devant Bianchon, comme pour l’interroger.
– Qu’alliez-vous donc faire à Saint-Sulpice, mon cher maître ? lui dit-il.
– Y voir un prêtre qui a une carie au genou, et que madame la duchesse d’Angoulême m’a fait l’honneur de me recommander, dit Desplein.
Le médecin se paya de cette défaite, mais non Bianchon.
– Ah ! il va voir des genoux malades dans l’église ! Il allait entendre sa messe, se dit l’interne.
Bianchon se promit de guetter Desplein ; il se rappela le jour, l’heure auxquels il l’avait surpris entrant à Saint-Sulpice, et se promit d’y venir l’année suivante au même jour et à la même heure, afin de savoir s’il l’y surprendrait encore. En ce cas, la périodicité de sa dévotion autoriserait une investigation scientifique, car il ne devait pas se rencontrer chez un tel homme une contradiction directe entre la pensée et l’action. L’année suivante, au jour et à l’heure dits, Bianchon, qui déjà n’était plus l’interne de Desplein, vit le cabriolet du chirurgien s’arrêtant au coin de la rue de Tournon et de celle du Petit-Lion, d’où son ami s’en alla jésuitiquement le long des murs à Saint-Sulpice, où il entendit encore sa messe à l’autel de la Vierge. C’était bien Desplein ! le chirurgien en chef, l’athée in petto, le dévot par hasard. L’intrigue s’embrouillait. La persistance de cet illustre savant compliquait tout. Quand Desplein fut sorti, Bianchon s’approcha du sacristain qui vint desservir la chapelle, et lui demanda si ce monsieur était un habitué.
– Voici vingt ans que je suis ici, dit le sacristain, et depuis ce temps monsieur Desplein vient quatre fois par an entendre cette messe ; il l’a fondée.


– Une fondation faite par lui ! dit Bianchon en s’éloignant. Ceci vaut le mystère de l’Immaculée Conception, une chose qui, à elle seule, doit rendre un médecin incrédule.
Il se passa quelque temps sans que le docteur Bianchon, quoique ami de Desplein, fût en position de lui parler de cette particularité de sa vie. S’ils se rencontraient en consultation ou dans le monde, il était difficile de trouver ce moment de confiance et de solitude où l’on demeure les pieds sur les chenets, la tête appuyée sur le dos d’un fauteuil, et pendant lequel deux hommes se disent leurs secrets. Enfin, à sept ans de distance, après la révolution de 1830, quand le peuple se ruait sur l’Archevêché, quand les inspirations républicaines le poussaient à détruire les croix dorées qui poindaient, comme des éclairs, dans l’immensité de cet océan de maisons ; quand l’Incrédulité, côte à côte avec l’Émeute, se carrait dans les rues, Bianchon surprit Desplein entrant encore dans Saint-Sulpice. Le docteur l’y suivit, se mit près de lui, sans que son ami lui fît le moindre signe ou témoignât la moindre surprise. Tous deux entendirent la messe de fondation.


– Me direz-vous, mon cher, dit Bianchon à Desplein quand ils sortirent de l’église, la raison de votre capucinade ? Je vous ai déjà surpris trois fois allant à la messe, vous ! Vous me ferez raison de ce mystère, et m’expliquerez ce désaccord flagrant entre vos opinions et votre conduite. Vous ne croyez pas en Dieu, et vous allez à la messe ! Mon cher maître, vous êtes tenu de me répondre.
– Je ressemble à beaucoup de dévots, à des hommes profondément religieux en apparence, mais tout aussi athées que nous pouvons l’être, vous et moi.
Et ce fut un torrent d’épigrammes sur quelques personnages politiques, dont le plus connu nous offre en ce siècle une nouvelle édition du Tartufe de Molière.
– Je ne vous demande pas tout cela, dit Bianchon, je veux savoir la raison de ce que vous venez de faire ici, pourquoi vous avez fondé cette messe.
– Ma foi, mon cher ami, dit Desplein, je suis sur le bord de ma tombe, je puis bien vous parler des commencements de ma vie.
En ce moment Bianchon et le grand homme se trouvaient dans la rue des Quatre-Vents, une des plus horribles rues de Paris. Desplein montra le sixième étage d’une de ces maisons qui ressemblent à un obélisque, dont la porte bâtarde donne sur une allée au bout de laquelle est un tortueux escalier éclairé par des jours justement nommés des jours de souffrance. C’était une maison verdâtre au rez-de-chaussée de laquelle habitait un marchand de meubles, et qui paraissait loger à chacun de ses étages une différente misère. En levant le bras par un mouvement plein d’énergie, Desplein dit à Bianchon : – J’ai demeuré là-haut deux ans !
– Je le sais, d’Arthez y a demeuré, j’y suis venu presque tous les jours pendant ma première jeunesse, nous l’appelions alors le bocal aux grands hommes ! Après ?
– La messe que je viens d’entendre est liée à des événements qui se sont accomplis alors que j’habitais la mansarde où vous me dites qu’a demeuré d’Arthez, celle à la fenêtre de laquelle flotte une corde chargée de linge au-dessus d’un pot de fleurs. J’ai eu de si rudes commencements, mon cher Bianchon, que je puis disputer à qui que ce soit la palme des souffrances parisiennes. J’ai tout supporté : faim, soif, manque d’argent, manque d’habits, de chaussure et de linge, tout ce que la misère a de plus dur. J’ai soufflé sur mes doigts engourdis dans ce bocal aux grands hommes, que je voudrais aller revoir avec vous. J’ai travaillé pendant un hiver en voyant fumer ma tête, et distinguant l’aire de ma transpiration comme nous voyons celle des chevaux par un jour de gelée. Je ne sais où l’on prend son point d’appui pour résister à cette vie. J’étais seul, sans secours, sans un sou ni pour acheter des livres ni pour payer les frais de mon éducation médicale ; sans un ami : mon caractère irascible, ombrageux, inquiet me desservait. Personne ne voulait voir dans mes irritations le malaise et le travail d’un homme qui, du fond de l’état social où il est, s’agite pour arriver à la surface. Mais j’avais, je puis vous le dire, à vous devant qui je n’ai pas besoin de me draper, j’avais ce lit de bons sentiments et de sensibilité vive qui sera toujours l’apanage des hommes assez forts pour grimper sur un sommet quelconque, après avoir piétiné longtemps dans les marécages de la Misère. Je ne pouvais rien tirer de ma famille, ni de mon pays, au delà de l’insuffisante pension qu’on me faisait. Enfin, à cette époque, je mangeais le matin un petit pain que le boulanger de la rue du Petit-Lion me vendait moins cher parce qu’il était de la veille ou de l’avant-veille, et je l’émiettais dans du lait : mon repas du matin ne me coûtait ainsi que deux sous. Je ne dînais que tous les deux jours dans une pension où le dîner coûtait seize sous. Je ne dépensais ainsi que neuf sous par jour. Vous connaissez aussi bien que moi quel soin je pouvais avoir de mes habits et de ma chaussure ! Je ne sais pas si plus tard nous éprouvons autant de chagrin par la trahison d’un confrère que nous en avons éprouvé, vous comme moi, en apercevant la rieuse grimace d’un soulier qui se découd, en entendant craquer l’entournure d’une redingote. Je ne buvais que de l’eau, j’avais le plus grand respect pour les Cafés. Zoppi m’apparaissait comme une terre promise où les Lucullus du pays latin avaient seuls droit de présence. – Pourrais-je jamais, me disais-je parfois, y prendre une tasse de café à la crème, y jouer une partie de dominos ? Enfin, je reportais dans mes travaux la rage que m’inspirait la misère. Je tâchais d’accaparer des connaissances positives afin d’avoir une immense valeur personnelle, pour mériter la place à laquelle j’arriverais le jour où je serais sorti de mon néant. Je consommais plus d’huile que de pain : la lumière qui m’éclairait pendant ces nuits obstinées me coûtait plus cher que ma nourriture. Ce duel a été long, opiniâtre, sans consolation. Je ne réveillais aucune sympathie autour de moi. Pour avoir des amis, ne faut-il pas se lier avec des jeunes gens, posséder quelques sous afin d’aller gobeloter avec eux, se rendre ensemble partout où vont des étudiants ! Je n’avais rien ! Et personne à Paris ne se figure que rien est rien. Quand il s’agissait de découvrir mes misères, j’éprouvais au gosier cette contraction nerveuse qui fait croire à nos malades qu’il leur remonte une boule de l’oesophage dans le larynx. J’ai plus tard rencontré de ces gens, nés riches, qui, n’ayant jamais manqué de rien, ne connaissent pas le problème de cette règle de trois : Un jeune homme EST au crime comme une pièce de cent sous EST à X. Ces imbéciles dorés me disent : – Pourquoi donc faisiez-vous des dettes ? pourquoi donc contractiez-vous des obligations onéreuses ? Ils me font l’effet de cette princesse qui, sachant que le peuple crevait de faim, disait : – Pourquoi n’achète-t-il pas de la brioche ? Je voudrais bien voir l’un de ces riches, qui se plaint que je lui prends trop cher quand il faut l’opérer, seul dans Paris, sans sou ni maille, sans un ami, sans crédit, et forcé de travailler de ses cinq doigts pour vivre ? Que ferait-il ? où irait-il apaiser sa faim ? Bianchon, si vous m’avez vu quelquefois amer et dur, je superposais alors mes premières douleurs sur l’insensibilité, sur l’égoïsme desquels j’ai eu des milliers de preuves dans les hautes sphères ; ou bien je pensais aux obstacles que la haine, l’envie, la jalousie, la calomnie ont élevés entre le succès et moi. À Paris, quand certaines gens vous voient prêts à mettre le pied à l’étrier, les uns vous tirent par le pan de votre habit, les autres lâchent la boucle de la sous-ventrière pour que vous vous cassiez la tête en tombant ; celui-ci vous déferre le cheval, celui-là vous vole le fouet : le moins traître est celui que vous voyez venir pour vous tirer un coup de pistolet à bout portant. Vous avez assez de talent, mon cher enfant, pour connaître bientôt la bataille horrible, incessante que la médiocrité livre à l’homme supérieur. Si vous perdez vingt-cinq louis un soir, le lendemain vous serez accusé d’être un joueur, et vos meilleurs amis diront que vous avez perdu la veille vingt-cinq mille francs. Ayez mal à la tête, vous passerez pour un fou. Ayez une vivacité, vous serez insociable. Si, pour résister à ce bataillon de pygmées, vous rassemblez en vous des forces supérieures, vos meilleurs amis s’écrieront que vous voulez tout dévorer, que vous avez la prétention de dominer, de tyranniser. Enfin vos qualités deviendront des défauts, vos défauts deviendront des vices, et vos vertus seront des crimes. Si vous avez sauvé quelqu’un, vous l’aurez tué ; si votre malade reparaît, il sera constant que vous aurez assuré le présent aux dépens de l’avenir ; s’il n’est pas mort, il mourra. Bronchez, vous serez tombé ! Inventez quoi que ce soit, réclamez vos droits, vous serez un homme difficultueux, un homme fin, qui ne veut pas laisser arriver les jeunes gens. Ainsi, mon cher, si je ne crois pas en Dieu, je crois encore moins à l’homme. Ne connaissez-vous pas en moi un Desplein entièrement différent du Desplein de qui chacun médit ? Mais ne fouillons pas dans ce tas de boue. Donc, j’habitais cette maison, j’étais à travailler pour pouvoir passer mon premier examen, et je n’avais pas un liard. Vous savez ! j’étais arrivé à l’une de ces dernières extrémités où l’on se dit : Je m’engagerai ! J’avais un espoir. J’attendais de mon pays une malle pleine de linge, un présent de ces vieilles tantes qui, ne connaissant rien de Paris, pensent à vos chemises, en s’imaginant qu’avec trente francs par mois leur neveu mange des ortolans. La malle arriva pendant que j’étais à l’École : elle avait coûté quarante francs de port ; le portier, un cordonnier allemand logé dans une soupente, les avait payés et gardait la malle. Je me suis promené dans la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés et dans la rue de l’École-de-Médecine, sans pouvoir inventer un stratagème qui me livrât ma malle sans être obligé de donner les quarante francs que j’aurais naturellement payés après avoir vendu le linge. Ma stupidité me fit deviner que je n’avais pas d’autre vocation que la chirurgie. Mon cher, les âmes délicates, dont la force s’exerce dans une sphère élevée, manquent de cet esprit d’intrigue, fertile en ressources, en combinaisons ; leur génie, à elles, c’est le hasard : elles ne cherchent pas, elles rencontrent. Enfin, je revins à la nuit, au moment où rentrait mon voisin, un porteur d’eau nommé Bourgeat, un homme de Saint-Flour. Nous nous connaissions comme se connaissent deux locataires qui ont chacun leur chambre sur le même carré, qui s’entendent dormant, toussant, s’habillant, et qui finissent par s’habituer l’un à l’autre. Mon voisin m’apprit que le propriétaire, auquel je devais trois termes, m’avait mis à la porte : il me faudrait déguerpir le lendemain. Lui-même était chassé à cause de sa profession. Je passai la nuit la plus douloureuse de ma vie. – Où prendre un commissionnaire pour emporter mon pauvre ménage, mes livres ? comment payer le commissionnaire et le portier ? où aller ? Ces questions insolubles, je les répétais dans les larmes, comme les fous redisent leurs refrains. Je dormis. La misère a pour elle un divin sommeil plein de beaux rêves. Le lendemain matin, au moment où je mangeais mon écuellée de pain émietté dans mon lait, Bourgeat entre et me dit en mauvais français : « Monchieur l’étudiant, che chuis un pauvre homme, enfant trouvé de l’hospital de Chain-Flour, chans père ni mère, et qui ne chuis pas achez riche pour me marier. Vous n’êtes pas non plus fertile en parents, ni garni de che qui che compte ? Écoutez, j’ai en bas une charrette à bras que j’ai louée à deux chous l’heure, toutes nos affaires peuvent y tenir ; si vous voulez, nous chercherons à nous loger de compagnie, puisque nous chommes chassés d’ici. Che n’est pas après tout le paradis terrestre. – Je le sais bien, lui dis-je, mon brave Bourgeat. Mais je suis bien embarrassé, j’ai en bas une malle qui contient pour cent écus de linge, avec lequel je pourrais payer le propriétaire et ce que je dois au portier, et je n’ai pas cent sous. – Bah ! j’ai quelques monnerons, me répondit joyeusement Bourgeat en me montrant une vieille bourse en cuir crasseux. Gardez votre linge. » Bourgeat paya mes trois termes, le sien, et solda le portier. Puis, il mit nos meubles, mon linge dans sa charrette, et la traîna par les rues en s’arrêtant devant chaque maison où pendait un écriteau. Moi, je montais pour aller voir si le local à louer pouvait nous convenir. À midi nous errions encore dans le quartier latin sans y avoir rien trouvé. Le prix était un grand obstacle. Bourgeat me proposa de déjeuner chez un marchand de vin, à la porte duquel nous laissâmes la charrette. Vers le soir, je découvris dans la cour de Rohan, passage du Commerce, en haut d’une maison, sous les toits, deux chambres séparées par l’escalier. Nous eûmes chacun pour soixante francs de loyer par an. Nous voilà casés, moi et mon humble ami. Nous dînâmes ensemble. Bourgeat, qui gagnait environ cinquante sous par jour, possédait environ cent écus, il allait bientôt pouvoir réaliser son ambition en achetant un tonneau et un cheval. En apprenant ma situation, car il me tira mes secrets avec une profondeur matoise et une bonhomie dont le souvenir me remue encore aujourd’hui le coeur, il renonça pour quelque temps à l’ambition de toute sa vie : Bourgeat était marchand à la voie depuis vingt-deux ans, il sacrifia ses cent écus à mon avenir.
Ici Desplein serra violemment le bras de Bianchon.
– Il me donna l’argent nécessaire à mes examens ! Cet homme, mon ami, comprit que j’avais une mission, que les besoins de mon intelligence passaient avant les siens. Il s’occupa de moi, il m’appelait son petit, il me prêta l’argent nécessaire à mes achats de livres, il venait quelquefois tout doucement me voir travaillant ; enfin il prit des précautions maternelles pour que je substituasse à la nourriture insuffisante et mauvaise à laquelle j’étais condamné, une nourriture saine et abondante. Bourgeat, homme d’environ quarante ans, avait une figure bourgeoise du moyen âge, un front bombé, une tête qu’un peintre aurait pu faire poser comme modèle pour un Lycurgue. Le pauvre homme se sentait le coeur gros d’affections à placer ; il n’avait jamais été aimé que par un caniche mort depuis peu de temps, et dont il me parlait toujours en me demandant si je croyais que l’Église consentirait à dire des messes pour le repos de son âme. Son chien était, disait-il, un vrai chrétien, qui, durant douze années, l’avait accompagné à l’église sans avoir jamais aboyé, écoutant les orgues sans ouvrir la gueule, et restant accroupi près de lui d’un air qui lui faisait croire qu’il priait avec lui. Cet homme reporta sur moi toutes ses affections : il m’accepta comme un être seul et souffrant ; il devint pour moi la mère la plus attentive, le bienfaiteur le plus délicat, enfin l’idéal de cette vertu qui se complaît dans son oeuvre. Quand je le rencontrais dans la rue, il me jetait un regard d’intelligence plein d’une inconcevable noblesse : il affectait alors de marcher comme s’il ne portait rien, il paraissait heureux de me voir en bonne santé, bien vêtu. Ce fut enfin le dévouement du peuple, l’amour de la grisette reporté dans une sphère élevée. Bourgeat faisait mes commissions, il m’éveillait la nuit aux heures dites, il nettoyait ma lampe, frottait notre palier ; aussi bon domestique que bon père, et propre comme une fille anglaise. Il faisait le ménage. Comme Philopémen, il sciait notre bois, et communiquait à toutes ses actions la simplicité du faire, en y gardant sa dignité, car il semblait comprendre que le but ennoblissait tout. Quand je quittai ce brave homme pour entrer à l’Hôtel-Dieu comme interne, il éprouva je ne sais quelle douleur morne en songeant qu’il ne pourrait plus vivre avec moi ; mais il se consola par la perspective d’amasser l’argent nécessaire aux dépenses de ma thèse, et il me fit promettre de le venir voir les jours de sortie. Bourgeat était fier de moi, il m’aimait pour moi et pour lui. Si vous recherchiez ma thèse, vous verriez qu’elle lui a été dédiée. Dans la dernière année de mon internat, j’avais gagné assez d’argent pour rendre tout ce que je devais à ce digne Auvergnat en lui achetant un cheval et un tonneau, il fut outré de colère de savoir que je me privais de mon argent, et néanmoins il était enchanté de voir ses souhaits réalisés ; il riait et me grondait, il regardait son tonneau, son cheval, et s’essuyait une larme en me disant : – C’est mal ! Ah ! le beau tonneau ! Vous avez eu tort, le cheval est fort comme un Auvergnat. Je n’ai rien vu de plus touchant que cette scène. Bourgeat voulut absolument m’acheter cette trousse garnie en argent que vous avez vue dans mon cabinet, et qui en est pour moi la chose la plus précieuse. Quoique enivré par mes premiers succès il ne lui est jamais échappé la moindre parole, le moindre geste qui voulussent dire : C’est à moi qu’est dû cet homme ! Et cependant sans lui la misère m’aurait tué. Le pauvre homme s’était exterminé pour moi : il n’avait mangé que du pain frotté d’ail, afin que j’eusse du café pour suffire à mes veilles. Il tomba malade. J’ai passé, comme vous l’imaginez, les nuits à son chevet, je l’ai tiré d’affaire la première fois ; mais il eut une rechute deux ans après, et malgré les soins les plus assidus, malgré les plus grands efforts de la science, il dut succomber. Jamais roi ne fut soigné comme il le fut. Oui, Bianchon, j’ai tenté, pour arracher cette vie à la mort, des choses inouïes. Je voulais le faire vivre assez pour le rendre témoin de son ouvrage, pour lui réaliser tous ses voeux, pour satisfaire la seule reconnaissance qui m’ait empli le coeur, pour éteindre un foyer qui me brûle encore aujourd’hui ! – Bourgeat, reprit après une pause Desplein visiblement ému, mon second père est mort dans mes bras, me laissant tout ce qu’il possédait par un testament qu’il avait fait chez un écrivain public, et daté de l’année où nous étions venus nous loger dans la cour de Rohan. Cet homme avait la foi du charbonnier. Il aimait la sainte Vierge comme il eût aimé sa femme. Catholique ardent, il ne m’avait jamais dit un mot sur mon irréligion. Quand il fut en danger, il me pria de ne rien ménager pour qu’il eût les secours de l’Église. Je fis dire tous les jours la messe pour lui. Souvent, pendant la nuit, il me témoignait des craintes sur son avenir, il craignait de ne pas avoir vécu assez saintement. Le pauvre homme ! il travaillait du matin au soir. À qui donc appartiendrait le paradis, s’il y a un paradis ? Il a été administré comme un saint qu’il était, et sa mort fut digne de sa vie. Son convoi ne fut suivi que par moi. Quand j’eus mis en terre mon unique bienfaiteur, je cherchai comment m’acquitter envers lui ; je m’aperçus qu’il n’avait ni famille, ni amis, ni femme, ni enfants. Mais il croyait ! il avait une conviction religieuse, avais-je le droit de la discuter ? Il m’avait timidement parlé des messes dites pour le repos des morts, il ne voulait pas m’imposer ce devoir, en pensant que ce serait faire payer ses services. Aussitôt que j’ai pu établir une fondation, j’ai donné à Saint-Sulpice la somme nécessaire pour y faire dire quatre messes par an. Comme la seule chose que je puisse offrir à Bourgeat est la satisfaction de ses pieux désirs, le jour où se dit cette messe, au commencement de chaque saison, j’y vais en son nom, et récite pour lui les prières voulues. Je dis avec la bonne foi du douteur : « Mon Dieu, s’il est une sphère où tu mettes après leur mort ceux qui ont été parfaits, pense au bon Bourgeat ; et s’il y a quelque chose à souffrir pour lui, donne-moi ses souffrances, afin de le faire entrer plus vite dans ce que l’on appelle le paradis. » Voilà, mon cher, tout ce qu’un homme qui a mes opinions peut se permettre. Dieu doit être un bon diable, il ne saurait m’en vouloir. Je vous le jure, je donnerais ma fortune pour que la croyance de Bourgeat pût m’entrer dans la cervelle.
Bianchon, qui soigna Desplein dans sa dernière maladie, n’ose pas affirmer aujourd’hui que l’illustre chirurgien soit mort athée. Des croyants n’aimeront-ils pas à penser que l’humble Auvergnat sera venu lui ouvrir la porte du Ciel, comme il lui ouvrit jadis la porte du temple terrestre au fronton duquel se lit : Aux grands hommes la patrie reconnaissante !



mardi 30 octobre 2012

L'HOMME AU MASQUE DE FER: Chapitre IV: À L’HOSTELLERIE DU « FAISAN D’OR »


Huit jours après ces événements, un carrosse couvert de
poussière tiré par des chevaux ruisselant de sueur, s’arrêtait
devant l’hostellerie du Faisan d’Or, gloire du village de Saint-
Marcelin.
À l’une des portières se tenait le chevalier Gaëtan-Nompar-
Francequin de Castel-Rajac. Sautant prestement de son cheval,
il écarta l’un des rideaux du carrosse et aida la duchesse de
Chevreuse à mettre pied à terre.
– Attendez là, dit-elle à une femme qui, restée assise dans
le véhicule, portait sur ses genoux, enveloppé dans ses langes,
un enfant de quelques jours.
Après avoir confié son cheval à un garçon d’écurie, le
chevalier de Castel-Rajac et la duchesse entrèrent dans la cour
de l’hostellerie, et Gaëtan qui n’avait jamais été d’aussi belle
humeur fit une révérence comique à une servante qui balayait le
sol, lui disant :
– Pourrais-je parler à la maîtresse de céans ?
La fille, éclatant de rire, déclara :
– Monsieur le chevalier est toujours farceur…
Et, clignant de l’oeil vers la duchesse, elle ajouta :
– Surtout quand il est avec de belles dames.

Déjà Mme Lopion, la propriétaire du Faisan d’Or, qui avait
reconnu la voix sonore du chevalier, s’avançait vers le seuil et lui
disait :
– Vous voilà déjà revenu ? Votre voyage n’a pas été bien
long.
Et reconnaissant la voyageuse inconnue qui avait séjourné
une nuit dans son hôtel, elle fit, d’un air malicieux :
– Ah ! je comprends !
Gaëtan ne lui laissa pas le temps de développer sa pensée
et, tout de suite, il la coupa :
– Je voudrais votre plus belle chambre pour Madame, et
une autre…
– Pour vous ?
– Non, madame, pour une nourrice et son nourrisson !
– Tiens…, tiens, souligna la patronne avec un petit sourire
polisson.
Au regard sévère que lui lança Castel-Rajac, elle jugea plus
prudent de se mordre légèrement la langue, ainsi qu’elle le
faisait chaque fois que celle-ci la démangeait par trop.
Ayant ainsi mis un frein à sa faconde, Mme Lopion reprit :
– J’ai ce que vous demandez, monsieur le chevalier.


Castel-Rajac retourna près du carrosse, en fit descendre la
nourrice, qui portait avec précaution l’enfant mystérieux, et
l’amena jusqu’à la porte de l’hostellerie.
Mme Lopion conduisit elle-même la duchesse jusqu’à la
chambre qu’elle lui destinait et qui communiquait directement
avec celle qui avait été dévolue à la nourrice.
L’enfant fit entendre un léger cri. La duchesse se mit à le
bercer avec autant de douceur que s’il eût été son enfant.
Mme Lopion s’était approchée et regardait le nourrisson qui,
déjà calmé, s’était rendormi.
– C’est un garçon ? demanda-t-elle.
– Oui, répondit Marie de Rohan.
En glissant un coup d’oeil malicieux dans la direction de
Gaëtan, Mme Lopion ne put s’empêcher d’ajouter :
– Il ressemble déjà à son papa…
Le jeune Gascon allait protester…, mais, d’un signe rapide,
Mme de Chevreuse le retint. Il lui convenait fort que Castel-Rajac
endossât la paternité du rejeton d’Anne d’Autriche et de
Mazarin, quitte à passer elle-même pour la maman…
Mais, pour se débarrasser de la présence de l’hôtelière,
qu’elle commençait à trouver quelque peu encombrante, la
duchesse reprit :
– Je meurs de faim. Aussi, je vous prie de bien vouloir
donner les ordres nécessaires pour que l’on me prépare un
repas que vous aurez l’obligeance de me faire servir dans cette
chambre.

Mme Lopion, qui, décidément, ignorait l’art de la plus
élémentaire discrétion, demanda :
– Faudra-t-il mettre aussi un couvert pour M. le chevalier ?
– Certainement ! répliqua Marie de Rohan, qui
commençait à manifester une certaine nervosité.
– Allez, madame Lopion, allez…, ordonna Castel-Rajac.
Tandis que la tenancière s’éclipsait, la duchesse rendit
l’enfant à sa nourrice qui l’emporta dans sa chambre.
Mme de Chevreuse dit alors à Gaëtan :
– Maintenant, ami, je puis bien vous le dire : depuis huit
jours et huit nuits que nous avons quitté Chevreuse, voilà la
première fois que je respire librement.
– Est-ce possible ? s’étonna le jeune Gascon. Sur l’honneur,
je ne me suis pas aperçu un seul instant que vous fussiez
inquiète…
– C’est parce qu’en même temps, murmura la duchesse,
j’étais une femme divinement heureuse.
– Pour cette parole, laissez-moi vous prendre un baiser…
– Dix, si vous le voulez !
Longuement, ils s’étreignirent. Puis, se ressaisissant la
première, Marie reprit :
– Écoutez, mon ami, nous avons à parler sérieusement,
très sérieusement même.

Et, encore toute vibrante des caresses partagées, elle
poursuivit :
– Que vous disais-je donc ?
– Que, pendant huit grands jours et huit longues nuits,
vous aviez été très inquiète…
– C’est vrai ! Je craignais d’apercevoir derrière nous des
cavaliers lancés à notre poursuite…
– Par qui donc ?
– Mais… par… le mari…
– Puisqu’il est en voyage !
– Je tremblais à la pensée qu’il ne fût revenu.
– N’étais-je point là pour les recevoir, lui… et ses gens ?
– C’est précisément ce qui me rassurait… Mais vous
continuerez à veiller sur ce pauvre petit…
– Puisque je vous l’ai promis !
Et, avec un large sourire, Gaëtan s’écria :
– Il est donc si terrible, ce mari trompé ?
– Oui, plutôt ! déclara Mme de Chevreuse.
Et détournant brusquement la conversation, elle ajouta :

– Il me vient une idée. Tout à l’heure, je me suis aperçue, et
vous avez dû le constater aussi, que cette hôtelière était
convaincue que cet enfant était le nôtre !…
– Elle a fait mieux que de nous le laisser entendre.
– Je crois qu’à cause de vous, et surtout de vos parents, il
serait peut-être bon de couper court à cette légende, et voilà ce
que j’ai imaginé… Ce n’est pas extraordinaire, c’est somme toute
assez vraisemblable. La morale et la religion vont y trouver leur
compte à la fois.
» Que diriez-vous, mon cher Gaëtan, si nous racontions
que nous avons trouvé cet enfant, de quelques jours à peine,
abandonné sur la route ?
– Pour ma part, je n’y vois aucun inconvénient. Comme
vous le dites si bien, cela est fort plausible.
– Nous l’aurions adopté en commun et, qui mieux est, nous
prierions M. le curé du pays de bien vouloir, demain, par
exemple, baptiser ce chérubin.
– De mieux en mieux, approuva Gaëtan. De cette façon,
rien ne me sera plus facile que d’emmener ensuite le nourrisson
et la nourrice jusque chez mes parents qui, certains de ne point
abriter un bâtard de leur fils, ne lui en feront qu’un accueil plus
favorable.
– Voulez-vous, aussitôt que nous aurons réparé nos forces,
vous occuper de la cérémonie ?
– Avec le plus grand plaisir. Je suis au mieux avec le curé
de cette paroisse. C’est un très digne homme et je suis sûr qu’il
se montrera plus tard, envers notre pupille, aussi bon qu’il l’a
été envers moi.

Mme Lopion, poussée par la curiosité, apportait elle-même
un couvert complet qu’elle dressait sur une table tout en
s’efforçant de lier de nouveau conversation avec la duchesse.
– Comme il est beau, ce petit ! Ah ! on voit bien qu’il a du
sang d’aristocrate dans les veines.
– À quoi voyez-vous cela ? lança Castel-Rajac.
– À tout et à rien…
– Alors, si on vous disait que c’est le fils d’un charretier et
d’une fille de cuisine ?…
– Je répondrais que c’est impossible.
– Vous n’en savez rien, madame Lopion, pas plus que
Madame et moi…
– Comment… comment ?…
– Cet enfant, nous l’avons trouvé dans un fossé, près
duquel nous étions assis pour permettre à nos chevaux de
souffler.
– Que me racontez-vous là ?
En fronçant les sourcils, le jeune Gascon martelait :
– Ah ça ! madame Lopion, est-ce que vous ne savez pas que
le chevalier de Castel-Rajac a pour principe de dire toujours la
vérité ?
Réellement effrayée, l’aubergiste protesta.

– Ne vous fâchez pas, monsieur le chevalier. Je vous crois.
Cet enfant a été trouvé dans un fossé. Cependant, vous ne
m’empêcherez pas de vous dire qu’il est beau comme un ange et
qu’il a plutôt l’air d’avoir dans les veines du sang de grand
seigneur que de manant.
– Vous avez tout à fait raison, intervint la duchesse, que
cette querelle paraissait amuser.
Une servante apportait une gibelote de lapin et, un instant
après, les deux amants faisaient honneur au talent de M. Lopion
qui, rivé à ses fourneaux, avait pour principe de se cantonner
dans ses fonctions gastronomiques et de ne jamais se
préoccuper de ce qui se passait hors de sa cuisine.
Pendant ce temps, un cavalier s’arrêtait devant l’hostellerie
du Faisan d’Or et, après avoir laissé son cheval aux soins du
garçon d’écurie, pénétrait dans la grande salle.
Allant droit à Mme Lopion, le cavalier lui lançait sur le ton
d’un homme irrité :
– Le chevalier Gaëtan de Castel-Rajac est bien ici ?
– Pourquoi me demandez-vous cela ?
– Parce que je veux le voir, répliqua le gentilhomme d’un
ton d’autorité qui contrastait singulièrement avec son visage
avenant.
– Je ne sais pas si M. le chevalier est visible. M. le chevalier
vient d’arriver d’un très long voyage. Il est en train de se
restaurer… Je n’aurai garde de le déranger.
De plus en plus impérieux, le cavalier rugit :

– Vous allez immédiatement le prévenir que le comte
Capeloni l’attend ici et qu’il a besoin de lui parler, toute affaire
cessante.
Au regard que lui lança son interlocuteur, Mme Lopion
comprit que toute résistance de sa part risquait de lui causer de
réels ennuis, et elle remonta vers ses hôtes, tout en grommelant,
non sans inquiétude, ce qui tendait à prouver que les
affirmations du jeune Gascon ne l’avaient nullement
convaincue :
« Pourvu que ce ne soit pas le mari ! »
– Excusez-moi de vous déranger, fit-elle en pénétrant dans
la chambre, mais il y a en bas un gentilhomme qui désire parler
à Monsieur le chevalier.
– Un gentilhomme, répétait Gaëtan. Vous a-t-il dit son
nom ?
– Oui, mais je ne m’en souviens plus.
La duchesse intervint :
– Ne serait-ce point Capeloni ?
– C’est ça.
– Mordious !… s’écriait Castel-Rajac, tandis que la
duchesse pâlissait légèrement.
» Dites au comte de Capeloni que je le rejoins.
– Ou plutôt non, ordonna la duchesse, priez-le de monter
sur-le-champ.

Mme Lopion ne se le fit pas dire deux fois et s’en fut
s’acquitter de sa mission avec tout le zèle dont elle était capable.
Demeuré seul avec la duchesse, Castel-Rajac remarqua la
préoccupation répandue sur ses traits :
– Vous craignez qu’il se soit passé là-bas quelques fâcheux
événements ?
– Je le crains.
– Le mari ?
– Nous allons tout savoir. Il est certain, pour que le comte
soit venu nous rejoindre aussi rapidement…
Elle s’arrêta. On frappait à la porte. Mme Lopion faisait
entrer dans la pièce M. de Mazarin, qui, s’inclinant devant la
duchesse et tendant la main à Castel-Rajac, s’écria :
– Dieu soit loué, j’arrive à temps !
Le premier mot de Mme de Chevreuse fut :
– Et notre amie ?
Mazarin répliqua :
– Quand je l’ai quittée, il y a quatre jours environ, elle se
portait aussi bien que possible, mais, depuis ce moment,
j’ignore ce qui a pu se passer et je ne vous cacherai pas que je
suis en proie aux plus vives angoisses.
Gênée par la présence de Castel-Rajac que, décemment,
elle ne pouvait congédier, la duchesse interrogea :

– Le mari aurait-il vent de quelque chose ?
– Non ! déclara nettement Mazarin, en mettant aussitôt
son langage et son attitude à l’unisson de ceux de
Mme de Chevreuse. J’ai même acquis la certitude qu’il n’avait
pas l’ombre d’un soupçon. Vous connaissez son indifférence
conjugale. J’ai la conviction qu’en ce moment il ne pense
nullement à son épouse et qu’il croit fermement celle-ci en train
de prier le Seigneur. Mais il n’en est point de même de son…
intendant…
À ces mots, la belle Marie de Rohan eut un mouvement de
recul. L’intendant, n’était-ce pas Richelieu ? Mieux que
personne, elle savait combien Anne d’Autriche avait à redouter
de l’homme d’État qui l’exécrait, non seulement parce qu’elle
avait toujours contrecarré sa politique, mais parce qu’elle avait
un jour repoussé les offres amoureuses du cardinal qui s’était
mis en tête de suppléer à l’insuffisance du roi et de donner un
héritier à la couronne de France.
Aussi ne put-elle s’empêcher de souligner :
– Si l’intendant a découvert notre secret, tout est perdu.
Castel-Rajac commençait à bouillir d’impatience :
– Ah ça ! cet intendant est donc si puissant, pour qu’il vous
inspire de pareilles craintes.
Et, tout en tourmentant la poignée de son épée, il ajouta :
– Que je sache seulement où il se loge et comment il se
nomme, je me charge de lui passer mon épée au travers du
corps, aussi facilement que maître Lopion met un dindon à son
tournebroche.

Mazarin répliqua vivement :
– Mon cher chevalier, modérez vos ardeurs et renoncez à
pourfendre ce faquin. Une telle équipée ne pourrait que
provoquer un scandale qui compromettrait à tout jamais
l’honneur d’une femme, que Mme la duchesse de Chevreuse et
moi nous avons le devoir de défendre avec encore plus
d’acharnement que vous.
– Je me tais, dit aussitôt le jeune Gascon, mais sachez que
vous pouvez entièrement compter sur moi, en toute heure, en
toute circonstance. J’ai juré de veiller sur l’enfant. N’est-ce pas
le défendre que défendre aussi sa mère ?
– Quel brave coeur ! murmura Mme de Chevreuse, en
enveloppant le jeune homme d’un regard plein de tendresse.
Puis, se tournant vers Mazarin :
– Mon cher comte, continuez, je vous en prie.
Mazarin déclara :
– Cet intendant, qui, depuis un certain temps, faisait
espionner votre amie, a réussi à découvrir sa retraite et à
acquérir la preuve de sa maternité clandestine. Mais, comme, de
mon côté, je prévoyais que cet intendant cherchait à s’informer
et qu’il était parfaitement capable de découvrir la vérité, je l’ai
fait surveiller, moi aussi, et j’ai pu apprendre qu’il avait donné
ordre de vous faire rechercher par des agents secrets et de vous
faire arracher à n’importe quel prix, l’enfant que vous protégez.
– Cet intendant, intervint Gaëtan, m’a tout l’air de
dépasser les limites. Mordious, est-il donc si puissant pour
arriver à ses fins ?

– Hélas ! oui, déclara Mme de Chevreuse. Son maître est
l’un des plus intimes amis du cardinal et celui-ci n’a rien à lui
refuser. Je ne serais donc nullement surprise que Richelieu eût
mis à sa disposition toutes les forces de sa police.
– Certainement, appuya Mazarin. Voilà pourquoi je me
suis empressé de courir à francs étriers jusqu’à vous, afin de
vous prévenir que vous eussiez à vous tenir sur vos gardes.
– Qu’ils y viennent ! clama le jeune Gascon.
– Soyez tranquille, appuya Mazarin, ils y viendront.
– Eh bien, foi de gentilhomme, je vous garantis qu’ils ne
nous prendront pas le petit.
– Ils auront la force et le nombre, objecta l’Italien.
– Mais nous serons la ruse, répliqua le Gascon.
– À la bonne heure, approuva Mazarin. Il me plaît de vous
entendre parler ainsi.
– Auriez-vous déjà trouvé un expédient ? interrogea Marie
de Rohan.
– Oh ! bien mieux qu’un expédient… déclara Gaëtan. Et je
crois que si les argousins de l’intendant viennent ici tenter
l’aventure, ils s’en retourneront fortement déçus ; car je leur
ménage une de ces petites farces, comme on sait en préparer
dans ce pays.
– Quoi donc ? interrogea la duchesse.

Castel-Rajac s’en fut à pas de loup vers la porte.
Brusquement, il l’ouvrit et il aperçut la silhouette de Mme Lopion
qui fuyait dans l’ombre du couloir.
– L’aubergiste nous écoutait, fit-il. Je n’étais point sans
m’en douter et j’ai bien fait de m’en assurer avant de continuer.
» Mais, ainsi que le dit le proverbe, un homme averti en
vaut deux… et, comme j’ai tout lieu de penser qu’ici les murs ont
des oreilles, permettez-moi maintenant de vous parler tout bas.
Je crois que c’est encore le moyen pour qu’aucune indiscrétion
ne soit commise. »
Mme de Chevreuse et Mazarin se rapprochèrent du
chevalier qui leur murmura son projet. Celui-ci parut les
satisfaire, car, à mesure que Gaëtan s’exprimait, leur visage
prenait à tous deux une expression joyeuse.
Quand il eut terminé, la duchesse fit :
– Je trouve votre idée excellente. Qu’en pensez-vous, mon
cher comte ?
– Je l’approuve entièrement et je suis convaincu qu’il était
impossible de jouer un meilleur tour à ces gens et de se tirer
avec une désinvolture plus élégante d’une histoire qui risquait
d’avoir les plus redoutables conséquences.
Enchanté de l’accueil chaleureux que son projet venait de
rencontrer, Castel-Rajac s’écria :
– En vertu de ce principe qu’il faut battre le fer quand il est
chaud je veux vous demander la permission d’aller me livrer aux
préparatifs que réclame l’exécution du plan que je viens de vous
dévoiler.

– Allez, mon ami, s’écria la belle Marie. Laissez-moi vous
dire auparavant que jamais je n’oublierai…
– Ne me remerciez pas, je vous en prie, interrompit le
jeune Gascon qui semblait radieux de jouer un rôle aussi
important dans cette équipée dont il ignorait totalement le
véritable secret.
Et il ajouta, en adressant un petit salut à sa maîtresse :
– Croyez, chère madame, que, quoi qu’il arrive, c’est
toujours moi qui serai votre humble et reconnaissant serviteur !
Et, après avoir touché la main que Mazarin lui tendait, il
s’en fut, tout transporté de l’allégresse chevaleresque qui était
en lui.
– Il est admirable, n’est-ce pas ? s’écria Mme de Chevreuse.
– Admirabilissime, surenchérit l’Italien. J’ai rarement
rencontré sur ma route un gentilhomme doué de qualités aussi
brillantes et aussi solides à la fois. Il a l’étoffé d’un chef.
Un peu rêveuse, la duchesse dit en souriant :
– Il sera peut-être un jour maréchal de France.
– Qui sait ? fit en écho le futur ministre de Louis XIV.




mardi 23 octobre 2012

L'HOMME AU MASQUE DE FER. Chapitre III: La duchesse et le chevalier


Comme toujours, le cardinal de Richelieu avait été
exactement renseigné. C’était bien dans une simple
gentilhommière située aux alentours du château de Chevreuse,
qu’Anne d’Autriche, sur le point d’être mère, était venue se
cacher. Sa meilleure amie, la duchesse de Chevreuse, l’une des
femmes les plus jolies et, à coup sûr, la plus intelligente et la
plus spirituelle de son temps, lui avait ménagé cette retraite où
toutes les précautions avaient été prises pour que l’événement
se passât dans le plus grand mystère.
Il avait d’abord été convenu qu’en dehors d’elle et une
sage-femme, qu’elle avait fait venir de Touraine et qui, par
conséquent, ne connaissait point la future accouchée, nul
n’approcherait la reine.
Anne d’Autriche, confinée dans une chambre située au
premier étage, tout au fond d’un couloi roù nul n’avait le droit
de s’aventurer, attendait, non sans angoisse, l’heure de la
délivrance.
Ce soir-là, après avoir apporté elle-même à la reine son
repas du soir et l’avoir réconfortée par quelques-unes de ces
paroles affectueuses et enjouées dont elle avait le secret, la
duchesse était descendue dans un modeste salon du rez-dechaussée,
d’où elle pouvait surveiller, à travers les fenêtres
donnant sur un jardin, les allées et venues des rares
domestiques de la maison.


Bientôt, il lui sembla entendre un bruit de pas sur le
gravier. Elle ne se trompait pas. Moins de deux minutes après
un laquais introduisit dans le salon le comte Capeloni qui, tout
en saluant, dit à la duchesse :
– Je vous apporte, je crois, une nouvelle qui va doublement
vous faire plaisir.
– Laquelle donc, monsieur de Mazarin ?
L’amant d’Anne d’Autriche répliqua aussitôt :
– J’ai trouvé l’homme qu’il nous faut et, cet homme, vous
le connaissez !
– Son nom ?
– Le chevalier Gaëtan de Castel-Rajac !…
– Quelle est cette plaisanterie ? s’écria la belle Marie.
– Je ne plaisante pas, affirma l’Italien… J’ai soupé tout à
l’heure avec ce gentilhomme et, ayant appris qu’il était venu ici
pour vous retrouver…
– Il connaissait donc mon nom ? interrompit
Mme de Chevreuse.
– Il n’a même pas été très long à le découvrir, car il ne
manque ni de charme… ni de finesse.
Feignant un vif mécontentement, la duchesse s’écria :
– Alors, il a eu l’insolence de vous raconter…


– Il a été au contraire d’une discrétion admirable, affirma
Mazarin. C’est moi qui lui ai tiré les vers du nez.
– Cela ne m’étonne pas de vous, déclara Marie, car vous
seriez capable de faire parler une statue. Mais continuez.
– J’ai promis au chevalier de Castel-Rajac que vous le
recevriez dans une heure.
– Monsieur de Mazarin, vous mettez le comble à vos
impertinences.
– Madame la duchesse, ne soyez point courroucée, je vous
en prie. Vous qui êtes la bonté, la générosité mêmes, vous ne
pouvez décourager un amoureux qui vous est resté fidèle depuis
de si longs mois et n’a pas hésité à quitter sa famille et à faire un
voyage aussi hasardeux pour s’en venir tout simplement
apercevoir de loin votre adorable silhouette. Et puis, laissez-moi
vous le dire, bien que vous exerciez encore sur vos amis de si
terribles ravages, je ne crois pas que vous ayez encore inspiré un
amour aussi franc, aussi puissant que celui dont brûle pour vous
ce jeune et intrépide Gascon. Je suis certain que vous lui
demanderiez de sacrifier sa vie pour vous qu’il n’hésiterait pas
une seconde à le faire.
– Je n’ai nullement cette intention, déclara Marie de
Rohan.
– Vous ne seriez peut-être pas fâchée de rencontrer, pour
vous accompagner au cours du voyage très périlleux que vous
allez entreprendre, un cavalier dont vous avez déjà pu apprécier
la bravoure, la loyauté et… le dévouement !
– Je vous comprends, déclara la duchesse, devenue
pensive. Ce n’est peut-être point une mauvaise idée !


Et, d’un ton qui n’était pas exempt d’une certaine ironie,
elle ajouta :
– Puisque vous, monsieur de Mazarin, vous ne pouvez pas
m’accompagner !…
– Dieu sait si j’en suis désolé, s’écria l’Italien avec toutes les
apparences de la sincérité. Mais vous n’ignorez pas que Sa
Majesté la reine l’a interdit et qu’Elle tient absolument, en cas
d’alerte toujours possible, que je sois auprès d’elle.
La belle Marie se taisait. Sans doute réfléchissait-elle à la
proposition que venait de lui faire son interlocuteur car la
charmante amie d’Anne d’Autriche avait conservé un excellent
souvenir du bref et tendre moment qu’elle avait passé en
compagnie de l’ardent Méridional.
Il ne lui en avait pas fallu davantage pour se rendre compte
que si Castel-Rajac était un gentilhomme vaillant et sûr entre
tous, il était aussi un de ces amants qu’il n’est point donné à une
amoureuse de rencontrer souvent sur sa route.
Mazarin l’observait du coin de l’oeil. On eût dit qu’il
devinait toutes ses pensées ; car, à mesure que
Mme de Chevreuse se plongeait dans ses réflexions, un sourire
de satisfaction entrouvrait ses lèvres.
Redressant son joli front qu’encadraient ses cheveux
blonds d’une auréole de boucles naturelles, Marie lança, sur un
ton de parfaite bonne humeur :
– Décidément, monsieur de Mazarin, vous avez encore et
toujours raison. Faites savoir au chevalier de Castel-Rajac que je
l’attends.
L’Italien riposta aussitôt :

– Madame, il sera ici dans une demi-heure.
Et, s’inclinant avec grâce devant la charmante femme, il se
retira aussitôt.
Demeurée seule, Mme de Chevreuse quitta le salon,
remonta l’escalier et s’en fut doucement frapper à la porte de la
chambre où se cachait Anne d’Autriche. L’huis s’entrebâilla
doucement, laissant apercevoir seulement la tête de la sagefemme,
qui ne quittait plus le chevet de la reine, dans l’attente
d’un événement qui ne pouvait plus tarder. C’était une paysanne
au visage énergique et intelligent, qui semblait avoir une claire
conscience de sa valeur.
– Comment va mon amie ? interrogea à voix basse Marie
de Rohan.
– Elle repose, répondit la sage-femme, en adoucissant son
timbre qui n’était point sans rappeler celui d’un chantre de
paroisse.
Et elle ajouta, avec l’air assuré de quelqu’un qui ne se
trompe jamais :
– Ce sera pour cette nuit !
Sans rien ajouter, elle referma la porte au nez de la
duchesse et cela semblait nettement signifier qu’elle entendait
qu’on la laissât en paix.
Mme de Chevreuse n’hésita pas. Ce n’était ni le moment ni
l’occasion de mécontenter cette femme persuadée qu’elle avait
été appelée auprès d’une dame du monde désireuse de cacher à
son mari une maternité dont il était impossible de rendre celuici
responsable.


La situation demandait, en effet, une extrême prudence.
Soulever le moindre incident, n’était-ce pas risquer de
provoquer le plus effroyable scandale qu’ait jamais eu à
enregistrer la Cour de France ?
La duchesse était trop fine mouche pour ne pas éviter, par
tous les moyens, un esclandre qui eût à jamais déshonoré sa
reine, sa meilleure amie, et lui eût peut-être coûté, à elle, la
prison perpétuelle. Elle se contenta de songer :
« Si cette femme pouvait dire vrai ! Car plus vite l’enfant
viendra au monde, plus tôt notre sécurité à tous sera assurée. »
Et, tout en descendant l’escalier, elle se prit à murmurer :
– Ce diable de Mazarin aurait mieux fait de rester en
Italie !
Elle regagna le salon qui était maigrement éclairé par des
bougies plantées dans des appliques en bronze doré fixées de
chaque côté d’une vaste glace surmontant une haute cheminée.
Poussée par un mouvement de coquetterie bien féminine, elle
s’approcha du miroir et s’y regarda avec plus de sévérité que de
complaisance. Cet examen fit envoler aussitôt les doutes qu’elle
pouvait avoir sur son pouvoir de séduction.
Jamais, en effet, elle n’avait été plus séduisante.
– Allons, se dit-elle, mon jeune chevalier ne me trouvera
pas changée à mon désavantage et, ainsi que le prétend
Mazarin, je crois que je vais pouvoir en faire, non pas mon
chevalier, mais mon esclave, car, moi, ayant tout à lui accorder,
il n’aura rien à me refuser.


Une demi-heure après, ainsi que l’avait annoncé l’Italien,
on frappait de nouveau à la porte du salon et Mazarin se
présentait avec Castel-Rajac, qui, pendant le temps qu’il était
resté à l’hostellerie de Dampierre, en avait profité pour faire un
brin de toilette, s’épousseter, et réparer le désordre de ses
vêtements et de son abondante chevelure noire.
Maintenant, toute hardiesse l’avait abandonné. Il n’était
plus qu’un amoureux effaré de la bonne fortune inattendue qui
lui tombait du ciel et, oubliant même de saluer la dame de ses
pensées, il demeura immobile, pour une fois muet de
saisissement.
Ses yeux clairs et ardents exprimaient de si tendres
sentiments que, plus émue qu’elle ne voulût le paraître et
désireuse de le mettre tout de suite à son aise, Mme de Chevreuse
s’avança vers lui, et dit simplement :
– Est-il vrai, chevalier, que vous eussiez fait le voyage
d’Agen jusqu’ici uniquement pour me revoir ?
– Oui, madame, répondit timidement le jeune Gascon, en
cherchant des yeux le pseudo-comte Capeloni, qui, telle une
ombre discrète, s’était déjà évanoui.
Affectant un ton de reproche, la duchesse poursuivit :
– Savez-vous, monsieur le chevalier, que vous avez agi
envers moi avec une étourderie qui frise l’impertinence.
– Oh, madame !
– Et que je serais en droit de vous en vouloir vivement.
Mais rassurez-vous, je vous pardonne. Car je ne vous cacherai
point que, non seulement je ne vous avais pas complètement
oublié, mais que j’ai éprouvé, en vous retrouvant, un plaisir non


moins égal au regret que j’avais ressenti d’être obligée de vous
quitter si promptement.
– Ah ! madame, s’écria Gaëtan, auquel ces quelques mots
avaient suffi pour rendre tout son aplomb, vous ne pouvez vous
imaginer à quel point je suis heureux de vous entendre me
parler ainsi. Il me semble que je vis un rêve.
» Ah ! vous voir, vous entendre ! Certes, depuis l’an passé
votre voix aux inflexions harmonieuses n’avait cessé de chanter
à mes oreilles ; mais ce n’était qu’un souvenir, qu’une illusion,
tandis que vous êtes là, près de moi ; il me suffirait d’étendre la
main pour toucher la vôtre. Ah ! madame, je vous en prie,
laissez-moi vous admirer, vous adorer en silence, car, vraiment,
je suis incapable de trouver les mots qu’il faudrait pour vous
exprimer mon amour… Je crois même qu’il n’en est pas sur
terre…
Et, tout en disant, Castel-Rajac se pencha vers la duchesse
qui, reconquise de nouveau par cette ardeur juvénile et si
sincère, le contemplait, elle aussi, prête à s’abandonner de
nouveau.
Tout à coup, le visage du jeune Gascon s’assombrit. Un pli
d’amertume tordit sa bouche et un léger soupir gonfla sa
poitrine.
– Qu’avez-vous ? interrogea Marie de Rohan.
– Je songe, hélas ! que mon rêve est éphémère et qu’il va
bientôt se briser en éclats.
Tout en lui souriant, la duchesse lui dit doucement :
– Et si je vous donnais le moyen de le prolonger ?

– Pendant longtemps ?
– Plus longtemps, peut-être, que vous ne l’imaginez !
– Oh ! madame, vous seriez la plus généreuse…
– Écoutez-moi, mon ami… Bien que vous vous soyez
montré à mon égard d’une indiscrétion que je reconnais,
d’ailleurs, fort excusable…
– Madame, vous permettez ? interrompit le Gascon.
– Dites !
– Je vous avais juré de ne point interroger vos serviteurs,
mais je ne vous avais nullement promis de ne point questionner
les autres personnes qui étaient à même de me donner sur vous
les renseignements que la passion que vous m’aviez inspirée me
forçait à leur demander.
Tout en accentuant son sourire, Mme de Chevreuse
poursuivit :
– Le gentilhomme qui vient de vous amener ici avait
raison.
– Le comte Capeloni…
– Oui. Il me disait que vous étiez plein de finesse.
– Ce n’est pas ma faute. Dans tout l’Agenais, nous sommes
ainsi.
– Ne vous en défendez pas, c’est une qualité de plus à votre
actif et je suis la dernière à m’en plaindre. D’autant plus que
vous survenez ici à un moment où j’ai besoin d’avoir à mes côtés

un ami, un défenseur qui allie à un courage absolu une adresse
sans égale.
– Madame, vous me faites peur, observa le Gascon.
– Pourquoi donc ?
– Un dévouement sans limites, j’en suis capable, surtout
quand c’est vous qui me le demandez… Un courage absolu, mon
Dieu, je ne voudrais pas avoir l’air de me vanter, mais,
mordious ! je crois que je le possède. D’ailleurs, parmi les
Gascons, c’est une qualité qui n’a rien d’exceptionnel. Nous
sommes tous braves en naissant et on ne peut faire moins en
grandissant de le devenir davantage ?
» Quant à l’adresse sans égale, ça, madame, je ne veux pas
trop m’avancer. Il me suffit de vous dire que je ferai de mon
mieux pour vous servir.
– J’en suis sûre, répondit la duchesse et voilà pourquoi je
n’hésite plus un seul instant à vous révéler ce que j’attends de
vous.
Le jeune Gascon était tellement empoigné par son
interlocutrice et tellement désireux de ne point perdre la
moindre parole qu’elle allait prononcer, qu’il s’avança encore
vers Marie, jusqu’à la toucher.
– Mon cher chevalier, attaqua-t-elle, vous avez peut-être
été surpris de constater que je vous recevais dans cette vieille
maison…
– Pas du tout, protesta Gaëtan. L’amour n’adore-t-il pas le
mystère ?


– Et même, souligna la duchesse, il l’ordonne, parfois…
Mais ce n’est point là le vrai motif qui fait que nous nous
sommes rencontrés ici. Une de mes amies a eu l’imprudence de
se laisser conter fleurette par un galant pendant l’absence d’un
mari parti pour un long voyage. Il en est résulté pour la pauvre
femme des suites telles qu’il est absolument indispensable de les
dissimuler à tous. Aussi est-elle venue se cacher dans cette
maison qui m’appartient et où tout a été préparé de façon que
personne n’y soupçonne sa présence.
Tout en baissant la voix, comme pour donner plus de poids
à sa révélation, Mme de Chevreuse ajouta :
– L’enfant va naître cette nuit.
La figure de Castel-Rajac s’éclaira d’un franc sourire et, sur
un ton plaisant, il s’écria :
– Ah ça ! madame, auriez-vous l’intention de m’en faire
endosser la paternité ?
– Pas du tout, répliqua Mme de Chevreuse, en partageant la
gaieté de son amoureux. Il s’agit seulement que vous m’aidiez à
le faire disparaître…
– Mordious !
– Quand je dis « disparaître », j’emploie un terme
impropre, car mon amie tient essentiellement à ce que cet
enfant, qu’elle ne peut garder près d’elle, soit bien élevé, bien
traité et n’ait surtout que de bons exemples sous les yeux.
– Très bien, approuvait le Gascon.
Marie de Rohan reprenait :




– Aussi, lorsque votre ami l’Italien…
– Le comte ?
– Oui, le comte, est venu m’annoncer qu’il avait soupé avec
vous dans une hostellerie de Dampierre, tout de suite j’ai pensé
que vous m’étiez envoyé par la Providence.
– Madame, déclarait Gaëtan, je ne demande pas mieux de
faire pour ce petit tout ce qu’il dépendra de moi, puisque c’est
vous qui me le demandez… Mais je ne puis, pourtant, être sa
nourrice !
Tout en lui donnant une tape amicale sur la main, la
duchesse, de plus en plus amusée, reprenait :
– Je ne vous le demande pas non plus ! Je désirerais plutôt
que vous soyez son grand frère, et que, l’élevant à votre image,
vous en fassiez, non pas un freluquet de Cour, mais un fier et
beau gentilhomme, et que vous soyez toujours prêt à le défendre
au cas où il serait menacé.
– Madame, dit Castel-Rajac, gravement, cette fois, la
mission que vous me faites l’honneur de me confier est trop
noble pour que je ne l’accepte pas sur-le-champ. Je me charge
de l’enfant ! Je m’engage à tout mettre en oeuvre pour qu’il soit
un jour ce que vous désirez. Mais, par exemple, je me demande
où et comment je vais l’emporter ?
– Écoutez-moi, demanda Mme de Chevreuse, devenue, elle
aussi, très sérieuse. Dès que l’enfant sera venu au monde, nous
partirons immédiatement pour votre pays.
– Nous partirons ! s’exclama le chevalier, en tressaillant
d’allégresse.

– Oui, précisa la belle Marie. L’enfant, la femme qui doit lui
donner le sein pendant le voyage, vous et moi.
– Dieu soit loué ! s’exclama le Gascon avec enthousiasme.
– Vous le remercierez encore bien davantage, insinua
Mme de Chevreuse, lorsque je vous aurai dit que mon séjour
dans votre pays est appelé à se prolonger assez longtemps pour
que nous ayons l’occasion de nous rencontrer très souvent.
– Tous les jours, je l’espère…, déclara galamment Castel-
Rajac.
Mme de Chevreuse, se redressant, dit d’un ton presque
solennel qui contrastait avec ses précédentes allures si
gentiment familières :
– Maintenant, chevalier, je me vois dans l’obligation
d’exiger de vous un serment, celui de ne chercher jamais à
savoir quel est l’enfant que je vous confie et pour lequel on vous
fera parvenir chaque année une somme destinée à son
entretien.
– Madame, répliqua Castel-Rajac, l’enfant, je l’accepte,
mais, la somme, je la refuse. Moi, je ne fais pas les choses à
moitié. Nous ne sommes pas riches, là-bas, mais on y vit bien et
à peu de frais. Et puis, croyez-moi, si vous voulez qu’un jour cet
enfant me ressemble, il ne faut pas qu’il soit élevé dans un luxe
qui engendre fatalement la mollesse ; il faut, au contraire, qu’il
soit trempé, comme nous le sommes tous, dans ce bain de soleil
qui nous rend beaucoup plus riches en sang, en bravoure, en
audace et en gaieté, que tous les louis d’or que pourrait contenir
une galère royale.
– Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, s’écria
Marie de Rohan.

– Je vous ai dit ce que je pensais.
– Décidément, nous sommes faits pour nous entendre.
Et, tout en enveloppant le jeune Gascon d’un regard plein
d’amoureuse admiration, elle lui dit :
– Lorsque j’aurai appris à mon amie à qui je confie son
enfant, ce sera pour elle un grand réconfort de le savoir entre
vos mains.
– Ah ! madame, vous pourrez lui dire d’être bien tranquille
et que je serai trop heureux, lorsqu’elle viendra l’embrasser, de
lui prouver que je sais tenir une parole.
– Hélas ! mon ami, reprit Mme de Chevreuse, mon amie
n’aura même pas cette consolation.
– Pourquoi ?
– Parce que… Mais, je vous en prie, ne m’interrogez pas,
car je ne puis pas vous en dire davantage…
– Oui, c’est vrai…
Le regard comme illuminé par une flamme, Castel-Rajac, le
front haut, s’écria :
– Chez nous, madame, quand on fait un serment, c’est
toujours l’épée nue à la main.
Et, tirant sa rapière de son fourreau, il l’étendit en disant :
– Je jure de respecter le secret de cette mère, comme je
jure d’être un frère pour son enfant.

Et, d’un geste large, il replaça sa lame dans le fourreau.
Alors, n’écoutant plus que son coeur qui, maintenant, ne
battait plus que pour son beau chevalier, la duchesse de
Chevreuse se jeta dans ses bras et tous deux échangèrent un
long et ardent baiser.

















lundi 22 octobre 2012

L'INSTANT D'UN RÊVE

Une séconde,
l'instant d'un regard pour emballer lon coeur,
faire frissonner mon âme et me pousser vers toi.
Je ne m'étais pas fourvoyer en me laissant emporter.

Une minute,
l'instant d'une conversation passionnée,
se découvrant des intérêts communs,
susciter le désir d'être ensemble
et décrocher un regard plein de promesse de retrouvaille.

Une heure,
d'un tête à tête charmant
dévoilant tes traits de caractères,
ton esprit vif et entreprenant
fascinant encore plus mon âme.

Un jour,
de pleine vanité,
remplit de bouffe, de danse et de rire.
ensemble pour s'accorder sur l'avenir,
decider de faire front commun
et batir un lendemain.

Une année,
de pure extase,
moments féeriques, magiques et intenses,
dont on ne voudrais jamais en sortir.
sure de résister à tout,
de surmonter toutes les épreuves tant qu'on démeure ensemble,
nous avons vécu l'instant d'un rêve.

vendredi 19 octobre 2012

L'HOMME AU MASQUE DE FER. Chapitre II: Le chevalier gascon


Le même jour, vers sept heures du soir, la salle principale
de l’hostellerie du Plat d’Étain, située au coeur du charmant
village de Dampierre, était remplie d’une foule de voyageurs qui
s’apprêtaient à faire honneur à la cuisine de maître Eustache
Collin, dont la renommée s’était répandue à plusieurs lieues à la
ronde.
Devant une cheminée dans laquelle flambait un grand feu
de bois, maître Collin, énorme gaillard coiffé d’un bonnet blanc
qui touchait presque au plafond, une louche à la main, imposant
et quasi sacerdotal, surveillait les volailles dodues et déjà à
moitié dorées qui rôtissaient au rythme régulier d’un colossal
tournebroche.
Sa femme, dame Jeanne, encore plus corpulente que lui,
s’agitait, suant, soufflant, et s’évertuant à placer de son mieux
ses chalands qui, en attendant les meilleurs morceaux, se
disputaient les meilleures places !
Tout son monde étant casé, elle se dirigeait vers son
comptoir, afin d’y lamper le verre de vin clairet qu’elle avait si
bien mérité, lorsqu’une voix juvénile s’éleva sur le seuil,
claironnant avec un accent gascon plein de bonne humeur :
– Bonsoir, tout le monde !
Tous les yeux se dirigèrent vers le nouvel arrivant. C’était
un beau garçon de vingt-cinq ans à peine, à la figure à la fois
souriante et énergique, à la bouche bien dessinée sous
une petite moustache, au menton volontaire que marquait à peine la
virgule d’une barbichette. Ses yeux pétillants de malice, sans la
moindre méchanceté, provoquaient immédiatement la
sympathie, tant ils n’exprimaient qu’un désir de plaire à
chacune et d’être bien avec tous.
Dame Jeanne répondit d’un ton cordial :
– Bonsoir, monsieur le cavalier.
Le nouvel arrivant, qui avait dû laisser sa monture à
l’écurie, était botté, éperonné, son costume, formé d’un
justaucorps, s’ouvrait sur une chemise en toile écrue. Son
pantalon, serré à la taille par un ceinturon auquel était attachée
une solide rapière, était d’un gris uniforme qu’il devait
beaucoup plus à la poussière des chemins qu’à sa couleur
naturelle.
La plantureuse hôtelière était beaucoup trop altérée pour
pousser plus loin les politesses préliminaires, et elle continua à
se diriger vers la bouteille, objet de ses légitimes désirs, ce qui
ne parut nullement offusquer le beau jeune homme. Pénétrant
dans la salle, il promena autour de lui un regard circulaire,
cherchant un coin où il pourrait bien s’asseoir.
Comme il n’en trouvait point, il s’approcha d’un jeune
gentilhomme de mise élégante, qui occupait seul une petite
table placée près d’une fenêtre.
– Monsieur, fit le cavalier, se découvrant avec politesse,
serais-je indiscret en vous demandant de bien vouloir me
permettre de m’asseoir en face de vous ?
D’un air hautain, le gentilhomme répliquait :
– Je ne vous connais point, monsieur !

– Souffrez que je me présente : chevalier Gaëtan-Nompar-
Francequin de Castel-Rajac.
Froidement, et répondant à peine au salut de son
interlocuteur, l’homme interpellé ripostait avec un léger accent
italien :
– Comte Julio Capeloni, de Florence.
– Un beau pays, déclarait Gaëtan, de plus en plus aimable.
Je n’y suis jamais allé, mais j’ai ouï-dire par mon aïeul paternel,
qui y avait quelque peu guerroyé, que Florence était une des
plus belles villes du monde.
Ce compliment parut impressionner favorablement
Capeloni, car il reprit :
– Moins belle que votre Paris, monsieur le chevalier,
puisqu’il sait si bien attirer à lui les habitants des pays les plus
reculés du monde.
– Monsieur le comte, reprenait Castel-Rajac, je crois
qu’après cet échange de politesses, nous sommes destinés à
nous entendre le mieux du monde. Voilà pourquoi je me
permets de vous renouveler la demande que je viens d’avoir
l’honneur de vous adresser… Voulez-vous m’accepter comme
voisin de table ? Vous m’obligeriez infiniment, car je viens de
faire vingt lieues à francs étriers… Je meurs de faim, je crève de
soif, et cela doit suffire pour que vous ayez pitié de moi.
Gagné par l’entrain du jeune Gascon qui semblait incarner
si richement toutes les qualités de sa race, Capeloni, d’un geste
gracieux, l’invita à s’asseoir en face de lui.


Et, frappant sur la table, il lança sur le ton d’un familier de
la maison :
– Hé là ! dame Jeanne, il vous arrive de province un jeune
loup qui a les dents longues. Il s’agit de le rassasier au plus vite
car, sans cela, il est capable de vous dévorer toute crue…
Dame Jeanne, qui avait eu le temps d’avaler non pas un,
mais trois verres de vin, s’approcha aussitôt de son hôte, qui
devait être un client important, car, tout de suite, elle dit avec
un empressement qui n’était pas précisément dans ses
habitudes :
– Que faut-il servir à ce monsieur ?
Immédiatement, Castel-Rajac répliquait :
– Tout ce que vous avez de meilleur.
Et, frappant sur sa ceinture, il ajouta :
– J’ai de quoi vous régler la dépense. Je viens de faire un
héritage… celui d’un oncle qui m’a laissé… cent pistoles.
Rassurée, dame Jeanne s’en fut aussitôt donner ses ordres
à l’une des jeunes servantes chargées de répartir la boisson et
les vivres entre tous ces ventres affamés qu’il s’agissait de
satisfaire. Moins de trois minutes après, devant un verre rempli
d’un petit vouvray clair comme un rayon de soleil, Gaëtan-
Nompar-Francequin de Castel-Rajac attaquait vigoureusement
une énorme tranche de pâté en croûte.
L’Italien, qui en était déjà à la moitié de son repas,
regardait le Gascon dévorer avec une expression de sympathie
évidente.


– Alors, mon cher chevalier, fit-il au bout d’un instant,
vous êtes venu uniquement à Paris dans le but d’y faire ripaille ?
– Oui et non ! éluda le jeune homme.
– Cela m’étonnait aussi qu’un gentilhomme de votre allure
s’amusât à faire plus de cent cinquante lieues à cheval pour
venir y manger et y boire quelques dizaines de pistoles !
– Mordious, vous avez raison ! approuvait l’excellent
Gaëtan, qui vida d’un trait son verre de vin.
Le comte le remplit aussitôt et, élevant le sien, qu’il n’avait
pas encore approché de ses lèvres, il dit :
– Chevalier, buvons à nos amours !
– Aux vôtres ! rectifia Gaëtan.
– Aux vôtres aussi, insista son voisin de table.
Avec une naïveté non feinte, le jeune cavalier s’exclamait :
– Ah ça ! comment avez-vous deviné que j’étais amoureux ?
– D’abord parce qu’à votre âge, et avec votre tournure, on
l’est toujours.
– À mon âge, oui, mais… quant à ma tournure… je crois
que, mon cher comte, vous me flattez un peu trop… Je ne suis
qu’un gentilhomme campagnard qui, jusqu’alors, ayant toujours
vécu au fond de sa province, ignore les grandes manières de la
Cour et surtout l’art de parler aux femmes.
– Je suis sûr, au contraire, protestait l’Italien, que vous ne
comptez plus vos succès !

– Alors, mon cher chevalier, fit-il au bout d’un instant,
vous êtes venu uniquement à Paris dans le but d’y faire ripaille ?
– Oui et non ! éluda le jeune homme.
– Cela m’étonnait aussi qu’un gentilhomme de votre allure
s’amusât à faire plus de cent cinquante lieues à cheval pour
venir y manger et y boire quelques dizaines de pistoles !
– Mordious, vous avez raison ! approuvait l’excellent
Gaëtan, qui vida d’un trait son verre de vin.
Le comte le remplit aussitôt et, élevant le sien, qu’il n’avait
pas encore approché de ses lèvres, il dit :
– Chevalier, buvons à nos amours !
– Aux vôtres ! rectifia Gaëtan.
– Aux vôtres aussi, insista son voisin de table.
Avec une naïveté non feinte, le jeune cavalier s’exclamait :
– Ah ça ! comment avez-vous deviné que j’étais amoureux ?
– D’abord parce qu’à votre âge, et avec votre tournure, on
l’est toujours.
– À mon âge, oui, mais… quant à ma tournure… je crois
que, mon cher comte, vous me flattez un peu trop… Je ne suis
qu’un gentilhomme campagnard qui, jusqu’alors, ayant toujours
vécu au fond de sa province, ignore les grandes manières de la
Cour et surtout l’art de parler aux femmes.
– Je suis sûr, au contraire, protestait l’Italien, que vous ne
comptez plus vos succès !

– Quelques mots d’abord sur moi. Oh ! ce ne sera pas long,
car je suis de ceux qui, à vingt-cinq ans, n’ont pas de bien
longues histoires à conter. Je suis le fils unique du baron de
Castel-Rajac, ancien page, puis écuyer de Sa Majesté Henri IV,
et qui, depuis l’arrivée au pouvoir de Son Éminence le cardinal
Richelieu, vit retiré dans son manoir, si tant est qu’on puisse
appeler ainsi la pauvre maison à moitié en ruine qui, avec trois
maigres fermes, quelques vignes, un étang et un bois de
cinquante arpents constitue tout son patrimoine, destiné à
devenir le mien, le plus tard possible, si Dieu daigne le vouloir !
» Ma mère passe son temps à s’occuper des soins de la
maison, à prier dans l’église du village, à visiter les malheureux
et à les soulager de ses soins les plus touchants, en même temps
que de ses maigres aumônes. C’est donc vous dire que j’ai été
élevé devant un horizon beaucoup trop étroit pour être
tourmenté par des ambitions très vives.
» Dans mon enfance, cependant, émerveillé par les récits
de mon aïeul, de mon père et de leurs compagnons d’armes, je
rêvais d’être à mon tour soldat, officier, et de me battre pour
accomplir, moi aussi, de vaillantes prouesses. J’avais, tout
jeune, appris à monter à cheval avec un ancien écuyer du brave
Crillon, et les armes avec un vieux maître qui vivait retiré dans
notre pays et se targuait, à juste titre, d’avoir appris l’art de tuer
son prochain aux plus illustres capitaines de ce temps. C’est
ainsi que je devins un cavalier assez solide et un escrimeur, ma
foi, tout aussi bon qu’un autre.
» Lorsque, ayant atteint ma dix-septième année, je fis part
à mes parents de mon projet de m’enrôler dans les armées de Sa
Majesté, mon père s’y opposa, sous prétexte que, n’ayant
aucune protection à la Cour, quelle que fût ma valeur, je
risquais fort de végéter dans les grades subalternes.

» Peut-être aurais-je passé outre à la volonté paternelle,
mais je ne pus résister aux larmes de ma mère, qui m’adjura si
tendrement de renoncer à mon projet, que je lui cédai et que je
restai au pays, me contentant de guerroyer contre les chevreuils,
les cerfs, les sangliers et les loups.
» Je vécus ainsi, non dans la joie, mais sans ennui,
dépensant mes forces en courses, en galopades, en exercices de
toutes sortes, jusqu’au jour où, sur la grande route d’Agen, j’eus
l’occasion, une nuit, de dispenser un coup d’épée à trois ou
quatre vauriens – je ne sais combien au juste – qui avaient eu
l’audacieuse insolence de s’attaquer à un carrosse dans lequel se
trouvait une jolie voyageuse évanouie.
– Voici le roman qui commence, souligna l’Italien.
Castel-Rajac, qui avait profité de cette interruption pour
vider un nouveau verre de vin, reprenait :
– En effet ! Et quel roman ! Le cocher et les laquais de ma
belle inconnue, qui avaient tous été plus ou moins blessés au
cours d’une rencontre où ils ne paraissaient point avoir déployé
des prodiges de valeur, se lamentaient, incapables de porter
secours à leur maîtresse. Je me précipitai vers elle et je me
demandais comment j’allais bien m’y prendre pour la ramener à
la vie, lorsque ses yeux s’ouvrirent ! Mordious ! quels yeux !… à
faire damner un évêque ! Me prenant sans doute pour l’un de
ses agresseurs, elle me supplia, d’une voix que j’entendrai
toujours :
» – Faites de moi ce que vous voudrez, mais laissez-moi la
vie !
» – Madame, répondis-je à l’adorable créature, que sa
frayeur rendait encore plus aguichante, croyez que je n’ai
nullement l’intention d’abréger vos jours ; je ne demande,
au contraire, qu’à vous servir. Je suis le chevalier de Castel-Rajac ;
je dépose à vos pieds l’hommage de mon respect et de mon
dévouement le plus absolu.
» La voyageuse, visiblement rassurée par ces paroles,
répliqua :
» – Monsieur, je vous sais gré de votre attitude si
courageuse. Je tiens donc à vous en exprimer tout de suite ma
reconnaissance. Et puisque vous me l’offrez si galamment, puisje
vous demander de rallier mes gens et de me conduire
jusqu’au village le plus rapproché, où je pourrai trouver un
gîte ?
» Je ne pouvais qu’acquiescer à une telle requête.
» Je ne vous cacherai pas, mon cher comte, que j’étais déjà
follement amoureux de mon exquise inconnue. Je fis donc ce
qu’elle me demandait. Je ravivai le courage de ses serviteurs, je
convainquis le cocher de reprendre ses chevaux en mains et les
deux laquais de regagner leur place à l’arrière du carrosse, et,
sautant en selle, je conduisis sans encombre mon adorable
voyageuse jusqu’au village de Saint-Marcelin, situé à une demilieue
de là, où il y avait une hostellerie qui, sans être aussi
accueillante que celle-ci, n’en offrait pas moins un gîte
convenable.
» Je réveillai les tenanciers que je connaissais, et qui
s’empressèrent de mettre leur meilleure chambre à la
disposition de la jeune femme dont la richesse de l’équipage ne
pouvait que favorablement disposer les patrons du Faisan d’Or.
» Je l’aidai à descendre de carrosse. Lorsqu’elle posa sa
main sur mon poignet, je sentis comme un frisson me parcourir.
Alors, elle me regarda. J’en fus comme étourdi, grisé, car il
venait d’allumer en moi un incendie aussi subit que dévorant et,

dans un geste spontané et respectueux, je lui saisis la taille et
l’attirai vers moi.
» À peine avais-je esquissé ce mouvement que je le
regrettai : car j’étais persuadé que j’allais être repoussé ; mais il
n’en fut rien… Elle me sourit, au contraire. Ah ! mordious ! ce
sourire… Il acheva de m’affoler à un tel point que ma bouche
s’approcha de la sienne et que nos lèvres s’unirent !
» Je dois dire, d’ailleurs, mon cher comte, quitte à passer
pour un fat, que la charmante femme ne fit rien pour éviter ce
baiser.
» Une minute après, je pénétrai avec elle dans l’hostellerie,
et au moment où elle mettait le pied sur la première marche de
l’escalier qui conduisait à sa chambre, elle se tourna vers moi et
me dit à voix basse :
» – Allez m’attendre sous ma fenêtre, allez !
» Je crus que je rêvais. Il n’en était rien car, ayant obéi et
m’étant rendu devant l’hostellerie, je n’attendis pas plus de cinq
minutes pour voir, à la hauteur du premier étage, au-dessus
d’une porte encadrée de pilastres, une baie vitrée s’ouvrir
lentement et laisser apparaître, dans un rayon de lune, la tête
blonde de mon inconnue.
» Elle se livra à une pantomime qui signifiait clairement :
« Tâchez de venir me rejoindre sans que personne s’en
aperçoive. » Ce soir-là, je me sentais de taille à escalader les
murailles les plus hautes. Aussi, fût-ce pour moi un jeu d’enfant
de grimper le long d’un des pilastres jusqu’à la baie derrière
laquelle le bonheur semblait m’être promis.
» Mes prévisions se réalisèrent bien au-delà de mes
espérances !

» Quelle était cette femme, me demandez-vous, n’est-ce
pas ? Je ne saurais vous le dire, car non seulement elle refusa de
me révéler son nom, mais elle me fit jurer de ne pas interroger
ses serviteurs à ce sujet et de respecter son incognito.
» Nous dûmes nous séparer quand le soleil se leva. Je
repartis par le même chemin et je rentrai chez moi, ravi de cette
aventure à laquelle, cependant, je n’attachais pas une excessive
importance. Mais je ne tardai pas à m’apercevoir qu’elle avait
pris une place tellement importante dans ma vie, qu’elle allait la
bouleverser de fond en comble.
» En effet, mon entrevue avec la mystérieuse femme avait
laissé en moi une empreinte telle que, désormais, je ne rêvais
plus qu’à elle, si bien que je tombai dans un état d’ennui et
bientôt de chagrin tel que ma mère, sans se douter de la raison
pour laquelle je me morfondais et dépérissais ainsi, fut la
première à me conseiller de partir en voyage, afin de me
distraire et de retrouver cette gaieté qui, ainsi qu’elle me le
disait, mettait du soleil partout où je passais. »
L’Italien, qui semblait de plus en plus intéressé par
l’histoire que le jeune Gascon narrait avec son impétuosité
habituelle, demanda :
– Sans doute avez-vous cherché à retrouver la trace de
votre belle inconnue ?
– Parbleu ! Si je lui avais promis sur l’honneur de ne point
interroger ses gens, je n’avais point juré de me montrer aussi
discret envers les hôteliers. Dès le lendemain, je me rendais à
Saint-Marcelin, et j’interrogeai la patronne du Faisan d’Or, qui
me déclara qu’à certains propos qu’elle avait surpris entre le
cocher et l’un des laquais, leur maîtresse devait être une très
grande dame de la Cour, qui, exilée par le cardinal de Richelieu,

voyageait en nos lointaines provinces afin de tuer le temps, ou…
pour tout autre motif !
» Ces renseignements ne suffirent point à ma curiosité, et
je me mis à battre les environs et à m’informer de toute part.
» J’appris alors, monsieur le comte, la chose la plus
extraordinaire, la plus inouïe, la plus invraisemblable… Ça, par
exemple, je ne vous le dirai jamais.
– Et si je vous le disais, moi ? dit assez énigmatiquement
l’Italien.
– Ah ça ! vous êtes donc sorcier ?
– Et qui sait ?
– Voyons un peu !
Se rapprochant de son interlocuteur et baissant
discrètement la voix, Capeloni murmura :
– Marie de Rohan-Montbazon, duchesse de Chevreuse !
Gaëtan eut un sursaut, qui était un aveu. Et, littéralement
ahuri, il reprit, avec un accent de savoureuse candeur :
– Ça, par exemple, je me demande comment vous avez
pu… ?
Puis, se reprochant déjà d’en avoir trop dit, il voulut
protester :
– Vous vous trompez, mon cher comte, ce n’est point…
D’un geste amical, l’Italien l’interrompit, tout en disant :




– Que diriez-vous si je vous conduisais près d’elle ?
Cette fois, entièrement désarmé, Castel-Rajac balbutia :
– Vous vous moquez de moi…
– Nullement, mon cher chevalier. Vous m’inspirez, au
contraire, une très vive sympathie, et je vous rendrai d’autant
plus volontiers le service de vous conduire près de la dame de
vos pensées que je sais pertinemment que votre présence ne lui
sera nullement désagréable.
– Comment, elle vous a dit !…
– Rien, mais je sais, par une mienne amie à laquelle elle ne
cache rien, qu’elle a gardé de son aventure à l’hostellerie du
Faisan d’Or un souvenir des plus agréables.
– Ah ! mon cher comte, s’écria Gaëtan, débordant
d’enthousiasme, béni soit le ciel qui m’a fait vous rencontrer
dans cette maison ! Sans vous, je crois que je n’eusse jamais osé
aborder de front celle à qui, depuis près d’un an, je ne cesse de
penser nuit et jour, à un tel point que, dès que j’ai su qu’elle
était revenue dans ce pays, je n’ai eu de cesse de la revoir ! Et
vous dites que vous pourriez me conduire jusqu’à elle ?
– Le plus facilement du monde.
– Ah ! mon cher comte, je vous en garderai une
reconnaissance qui ne finira qu’avec moi-même.
– C’est pour moi un vif plaisir que d’obliger le si galant
chevalier que vous êtes.

– Seul, sans votre secours, déclarait le jeune Gascon avec
une teinte de mélancolie charmante, je n’aurais jamais osé
reparaître devant elle et encore moins lui adresser la parole.
» Je me serais contenté de rôder aux alentours de son
château, de m’efforcer d’apercevoir de loin son inoubliable
silhouette, d’entendre l’écho de sa voix et de revivre en illusion
l’heure unique du paradis que j’ai vécue près d’elle et qui s’est
envolée de ma vie, sans espoir de retour. Grâce à vous, je puis
espérer encore. Peut-être mieux, je vais la revoir de loin, lui
parler, et qui sait, goûter encore la saveur de son baiser.
– Et pourquoi pas ? déclara gaiement l’Italien.
– Alors, quand aurai-je la joie que vous me promettez ?
– Dès ce soir !
– Est-ce possible ?
– J’en ai la conviction.
Bouillant d’impatience, le jeune Gascon s’écria :
– Alors, partons tout de suite.
– Si vous le voulez, accepta aussitôt le comte Capeloni, qui
semblait disposé à favoriser de son mieux les ardeurs de son
compagnon.
Déjà, celui-ci appelait la servante pour lui régler son repas,
mais l’Italien l’arrêta, en disant :
– Souffrez que cela soit moi qui vous régale.
– Ah ! je n’en ferai rien, c’est moi, plutôt, qui veux…

– Je vous en prie, insista l’Italien, ne me privez pas de vous
offrir votre souper. Grâce à vous, je viens de rencontrer sur ma
route un vrai gentilhomme de France qui, je l’espère, ne va pas
tarder à devenir mon ami.
– Il l’est déjà, déclarait Castel-Rajac avec élan.
L’Italien régla les deux repas et sortit avec Gaëtan dans la
cour de l’hostellerie. Là, il dit à ce dernier :
– Veuillez m’attendre ici pendant une heure environ. Si,
comme j’en suis persuadé, la duchesse consent à vous recevoir,
je vous enverrai un émissaire qui vous conduira jusqu’à elle.
– Et si elle refuse ? interrogeait Gaëtan, déjà inquiet.
– Elle ne refusera pas, heureux coquin ! répondit l’Italien,
en partant d’un franc éclat de rire !












mardi 16 octobre 2012

L'HOMME AU MASQUE DE FER: 1ere partie: L'enfant du mystère. (Chapitre premier: La surprise du cardinal)


À l’époque où commence cette histoire, c’est-à-dire au
début du printemps de l’année 1637, le cardinal de Richelieu
avait atteint l’apogée de sa puissance.

Déjà gravement atteint par la maladie qui devait quelques
années plus tard le conduire au tombeau, on eût dit qu’il n’avait
plus qu’à se reposer sur ses lauriers encore rouges du sang des
victimes qu’il avait cru devoir immoler pour le triomphe de ses
idées et de sa cause.

Il n’en était rien. Jamais encore le grand cardinal n’avait
déployé, mais en secret cette fois, une activité plus fébrile ; car
jamais encore, peut-être, aucun problème aussi troublant ne
s’était posé à son esprit, sous la forme de cette question :

– Que va devenir la couronne de France ?

La reine Anne d’Autriche, en effet, n’avait pas encore
donné d’héritier à la couronne. Or les médecins avaient déclaré
qu’elle n’était point stérile et qu’elle était, au contraire, capable
d’avoir de beaux et nombreux enfants.

C’était donc le roi, qu’il fallait rendre responsable de cette
non-paternité qui préoccupait si vivement l’homme rouge, tant
il redoutait, faute d’héritier direct de la couronne, de voir son
ennemi le plus acharné, Gaston d’Orléans, succéder à son frère.

Richelieu avait beau imaginer les projets les plus divers, il
ne trouvait aucune solution à un état de choses qui ne pouvait
que se résoudre par sa propre perte, et par la ruine de toute sa
politique.


Ce jour-là, Richelieu, suivant son habitude, se promenait,
après son frugal repas de midi, dans les splendides jardins de sa
résidence de Rueil située à deux lieues environ de Paris.

Toujours escorté de ses gardes, car, depuis qu’il avait failli,
un soir, sur la route de Saint-Germain, être enlevé de vive force
par un groupe de cavaliers masqués, Richelieu, même dans son
parc, ne sortait jamais sans escorte, tant il craignait un nouveau
coup de force de la part d’adversaires qui n’avaient point
désarmé. Ses gardes le suivaient à une distance respectueuse,
mais suffisante pour qu’ils pussent l’entourer à la moindre
alerte.
Après s’être assis quelques instants sur un banc, à l’ombre
de grands tilleuls qui étendaient au-dessus de son front l’ombre
de leurs larges feuilles, vêtu comme toujours de son camail
rouge, sur lequel tranchait la blancheur d’un large col en
dentelles fermé par deux glands d’or et le bleu moiré du large
ruban de la croix du Saint-Esprit, coiffé de la barrette, d’où
s’échappaient ses longs cheveux grisonnants, le cardinal se leva
pour continuer sa promenade méditative.
Il s’arrêta tout à coup et dit au capitaine de ses gardes, un
reître au visage balafré, abrité par un large chapeau de feutre
orné d’une immense plume rouge :
– Quel est ce gentilhomme qui s’avance là-bas ?
– Éminence, c’est M. de Durbec.
– C’est juste ! fit le cardinal, je ne l’avais pas reconnu.
Décidément, ma vue baisse…
Et il soupira :

– Qu’il est donc pénible de vieillir, quand on aurait encore
tant besoin de sa jeunesse !

M. de Durbec, gentilhomme de mise fort élégante, au profil
aristocratique, au regard tout brûlant d’une flamme qui
n’exprimait pas la bonté, s’immobilisa à quelques pas du
cardinal et, s’inclinant devant le maître, il attendit que celui-ci
lui donnât l’ordre d’approcher.
Richelieu le toisa un instant, comme s’il éprouvait envers
ce personnage une méfiance doublée d’un certain mépris. Enfin,
il l’invita de la main à s’avancer vers lui.

M. de Durbec obéit ; il allait adresser au cardinal un
nouveau salut, quand celui-ci, d’un ton impérieux, lui dit :
– Sans doute, monsieur, pour vous être permis
d’interrompre ma promenade, m’apportez-vous d’importantes
nouvelles ?
– Oui, Éminence ! Des nouvelles que je ne puis
communiquer à nul autre.
Le ministre secoua la tête et dit à son interlocuteur :
– Soit ! monsieur ! suivez-moi.
Il se dirigea vers un petit pavillon, au centre d’une pelouse
fleurie. Il poussa une porte qui donnait accès à une pièce
octogonale pauvrement décorée et uniquement meublée d’une
table, d’un grand fauteuil et de quelques sièges.
Le cardinal fit passer devant lui M. de Durbec. Tandis que
les gardes de son escorte entouraient le pavillon, Richelieu,
refermant la porte, prit place dans le fauteuil et dit :

– Maintenant, monsieur, parlez !
– Éminence, conformément à la mission que vous m’aviez
donnée de surveiller discrètement Sa Majesté la reine, j’ai établi
autour du couvent du Val-de-Grâce, où Sa Majesté vient de se
rendre pour y faire une retraite de plusieurs semaines, tout un
réseau d’informateurs par lequel je viens d’apprendre que Sa
Majesté ne se trouvait plus dans ce couvent.
Malgré toute sa maîtrise de lui-même, Richelieu ne put
réprimer un tressaillement.
– Sa Majesté n’est plus au Val-de-Grâce ?
– Non, Éminence, elle en est partie depuis plusieurs jours
avec la complicité de la mère abbesse qui, dans toute cette
affaire, a joué un rôle des plus suspects.
D’un geste nerveux, Richelieu coupa la parole à
M. de Durbec.
– Avez-vous pu connaître l’endroit où s’était retirée la
reine ?
– Oui, Éminence ! Dans une gentilhommière qui se trouve
à un quart de lieue du château de Chevreuse.
– Avez-vous pu découvrir le motif de cette fugue ?
– Oui, Éminence ! Sa Majesté est sur le point de devenir
mère.
La foudre fût tombée aux pieds du cardinal qu’elle n’eût
sans doute pas produit sur lui un effet aussi impressionnant.


D’un bond, il se leva et, les mains crispées sur les bras de
son fauteuil, il s’exclama :
– Que me dites-vous là ?
– La vérité, Éminence.
Richelieu, qui devait avoir de bonnes raisons pour ne point
mettre en doute la parole de son interlocuteur, reprit, comme
s’il se parlait à lui-même :
– Il me paraît invraisemblable que depuis si longtemps la
reine ait pu dissimuler sa grossesse aux yeux de tous… Je sais
bien que, depuis quelque temps, elle se plaignait d’être malade
et qu’elle évitait de paraître à toutes les réceptions de la Cour…
» Enfin, monsieur Durbec, continuez votre surveillance,
tenez-moi au courant de tout ce qui se passera, tâchez de
connaître les intentions de la reine au sujet de cet enfant
mystérieux, et faites en sorte de savoir, dès qu’il sera venu au
monde, à qui on l’aura confié et à quel endroit on l’aura conduit.
» Je n’ajouterai qu’un mot : vous êtes dépositaire,
monsieur de Durbec, d’un des plus graves secrets qui aient
jamais existé. Votre tête répond de votre silence.
– Votre Éminence peut compter entièrement sur moi.
D’ailleurs, elle m’a mis assez souvent à l’épreuve pour qu’elle
soit tranquille à ce sujet.
Richelieu regarda son émissaire s’éloigner et, lourdement,
comme accablé, se laissa retomber sur son fauteuil.
De qui peut bien être cet enfant se demandait-il. Pour que
la reine s’en aille accoucher aussi clandestinement, avec la
complicité certaine de son amie la duchesse de Chevreuse,
 il faut qu’il lui soit impossible de faire accepter au roi la
paternité de ce rejeton qui ne peut donc être que le fruit d’un
adultère. Cherchons quel peut bien en être le père.
Le front du cardinal se plissa. Dans ses yeux flamba une
lueur étrange ; un sourire indéfinissable entrouvrit ses lèvres
minces et décolorées, puis un nom lui échappa :
– Mazarin !

Quel était donc cet homme sur lequel venait de se fixer la
conviction du grand ministre ?
C’était un jeune Italien, très souple, très fin, fort élégant
cavalier, à la voix chaude, insinuante, à l’esprit endiablé, à
l’intelligence remarquable, que Richelieu avait remarqué
quelque temps auparavant parmi les seigneurs étrangers qui
réussissaient, grâce à leur adresse, à se faufiler en si grand
nombre à la Cour de France.

Tout d’abord, il signore Mazarini n’avait guère plu au
cardinal. Il trouvait qu’il se vantait un peu trop bruyamment de
prouesses qu’il avait soi-disant accomplies en Italie, ainsi que
des services plus ou moins illusoires que, dans ce pays, il avait
rendus à la France. Richelieu avait d’abord eu l’impression que
ce Mazarin n’était qu’un aventurier banal, capable de beaucoup
plus de bruit que de besogne.
L’Italien ne s’était point tenu pour battu, car il était d’une
opiniâtreté rare. Diplomate dans le fond de l’âme, il se dit qu’il
ne pourrait rien s’il ne conquérait les bonnes grâces du cardinal.
Il s’y employa de son mieux, évitant les moyens trop directs,
prenant des chemins détournés, rendant çà et là de menus
services, faisant parvenir à celui dont il faisait le siège des
renseignements qui, sous leurs apparences insignifiantes, n’en
étaient pas moins d’une qualité et d’une importance rares,
si bien que Richelieu l’attacha à ses services, dans lesquels il ne
tarda pas à se distinguer avec la discrétion, l’habileté, le doigté
d’un véritable prestidigitateur de la politique.
Richelieu ne tarda point à s’apercevoir que Mazarin avait
produit sur la reine Anne d’Autriche une impression
considérable. N’ignorant point que la reine, si outrageusement
délaissée par le roi Louis XIII, était au fond une grande
amoureuse, l’homme rouge s’était vite persuadé qu’Anne
d’Autriche était amoureuse du jeune Italien et, pour des motifs
demeurés obscurs, au lieu de chercher à briser cette galante
intrigue, l’avait favorisée, non point en l’encourageant d’une
façon directe qui n’eût point manqué d’être choquante, mais en
rendant chaque jour de plus en plus importante la situation
qu’il avait faite à Mazarin auprès de lui.
Il n’avait pourtant pas prévu que cette liaison, qui lui
permettait de se tenir au courant de tout ce qui se disait chez la
reine, aboutirait au résultat que l’on venait de lui annoncer.
Maintenant que son premier mouvement de surprise était
passé, il semblait non point s’en affliger, mais, au contraire, on
eût dit qu’il s’en réjouissait intérieurement.
En effet, depuis longtemps, ses yeux n’avaient pas exprimé
de satisfaction aussi vive ; ses traits tirés se détendaient et,
chose qui ne lui était pas arrivée depuis déjà plusieurs années, il
se mit à frotter l’une contre l’autre les paumes de ses mains
longues et soignées.
– Allons, murmura-t-il, je crois que ce faquin de Mazarini
est décidément appelé à jouer un rôle dans l’histoire de la
France !







vendredi 12 octobre 2012

LES AMOURS D'UN FAUX COL


Il y avait une fois un élégant cavalier, dont tout le mobilier
se composait d’un tire-botte et d’une brosse à cheveux. – Mais il
avait le plus beau faux col qu’on eût jamais vu. Ce faux col était
parvenu à l’âge où l’on peut raisonnablement penser au
mariage ; et un jour, par hasard, il se trouva dans le cuvier à
lessive en compagnie d’une jarretière. « Mille boutons ! s’écriat-
il, jamais je n’ai rien vu d’aussi fin et d’aussi gracieux. Oseraije,
mademoiselle, vous demander votre nom ?
– Que vous importe, répondit la jarretière.
– Je serais bien heureux de savoir où vous demeurez. »
Mais la jarretière, fort réservée de sa nature, ne jugea pas à
propos de répondre à une question si indiscrète. « Vous êtes, je
suppose, une espèce de ceinture ? continua sans se déconcerter
le faux col, et je ne crains pas d’affirmer que les qualités les plus
utiles sont jointes en vous aux grâces les plus séduisantes.
– Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense
pas vous en avoir donné le prétexte en aucune façon.
– Ah ! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que
vous, les prétextes ne manquent jamais. On n’a pas besoin de se
battre les flancs : on est tout de suite inspiré, entraîné.
– Veuillez vous éloigner, monsieur, je vous prie, et cesser
vos importunités.
– Mademoiselle, je suis un gentleman, dit fièrement le faux
col ; je possède un tire-botte et une brosse à cheveux. »

 Il mentait impudemment : car c’était à son maître que ces objets
appartenaient ; mais il savait qu’il est toujours bon de se vanter.
« Encore une fois, éloignez-vous, répéta la jarretière, je ne
suis pas habituée à de pareilles manières.
– Eh bien ! vous n’êtes qu’une prude ! » lui dit le faux col
qui voulut avoir le dernier mot. Bientôt après on les tira l’un et
l’autre de la lessive, puis ils furent empesés, étalés au soleil pour
sécher, et enfin placés sur la planche de la repasseuse. La patine
à repasser arriva1. « Madame, lui dit le faux col, vous m’avez
positivement ranimé : je sens en moi une chaleur
extraordinaire, toutes mes rides ont disparu. Daignez, de grâce,
en m’acceptant pour époux, me permettre de vous consacrer
cette nouvelle jeunesse que je vous dois.
– Imbécile ! » dit la machine en passant sur le faux col avec
la majestueuse impétuosité d’une locomotive qui entraîne des
wagons sur le chemin de fer. Le faux col était un peu effrangé
sur ses bords, une paire de ciseaux se présenta pour l’émonder.
« Oh ! lui dit le faux col, vous devez être une première
danseuse ; quelle merveilleuse agilité vous avez dans les
jambes ! Jamais je n’ai rien vu de plus charmant ; aucun homme
ne saurait faire ce que vous faites.
– Bien certainement, répondit la paire de ciseaux en
continuant son opération.
– Vous mériteriez d’être comtesse ; tout ce que je possède,
je vous l’offre en vrai gentleman (c’est-à-dire moi, mon tirebotte
et ma brosse à cheveux).

– Quelle insolence ! s’écria la paire de ciseaux ; quelle
fatuité ! » Et elle fit une entaille si profonde au faux col, qu’elle
le mit hors de service.
« Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m’adresse à la
brosse à cheveux. » « Vous avez, mademoiselle, la plus
magnifique chevelure ; ne pensez-vous pas qu’il serait à propos
de vous marier ?
– Je suis fiancée au tire-botte, répondit-elle.
– Fiancée ! » s’écria le faux col.
Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d’autre objet à
qui adresser ses hommages, il prit, dès ce moment, le mariage
en haine. Quelque temps après, il fut mis dans le sac d’un
chiffonnier, et porté chez le fabricant de papier. Là, se trouvait
une grande réunion de chiffons, les fins d’un côté, et les plus
communs de l’autre. Tous ils avaient beaucoup à raconter, mais
le faux col plus que pas un. Il n’y avait pas de plus grand
fanfaron. « C’est effrayant combien j’ai eu d’aventures, disait il,
et surtout d’aventures d’amour ! mais aussi j’étais un gentleman
des mieux posés ; j’avais même un tire-botte et une brosse dont
je ne me servais guère. Je n’oublierai jamais ma première
passion : c’était une petite ceinture bien gentille et gracieuse au
possible ; quand je la quittai, elle eut tant de chagrin qu’elle alla
se jeter dans un baquet plein d’eau. Je connus ensuite une
certaine veuve qui était littéralement tout en feu pour moi ;
mais je lui trouvais le teint par trop animé, et je la laissai se
désespérer si bien qu’elle en devint noire comme du charbon.
Une première danseuse, véritable démon pour le caractère
emporté, me fit une blessure terrible, parce que je me refusais à
l’épouser. Enfin, ma brosse à cheveux s’éprit de moi si
éperdument qu’elle en perdit tous ses crins. Oui, j’ai beaucoup
vécu ; mais ce que je regrette surtout, c’est la jarretière… je veux
dire la ceinture qui se noya dans le baquet. Hélas !
 il n’est que trop vrai, j’ai bien des crimes sur la conscience ; il est temps que
je me purifie en passant à l’état de papier blanc. » Et le faux col
fut, ainsi que les autres chiffons, transformé en papier.
Mais la feuille provenant de lui n’est pas restée blanche –
c’est précisément celle sur laquelle a été d’abord retracée sa
propre histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutumé de se
glorifier de choses qui sont tout le contraire de la vérité, ne sont
pas de même jetés au sac du chiffonnier, changés en papier et
obligés, sous cette forme, de faire l’aveu public et détaillé de
leurs hâbleries. Mais qu’ils ne se prévalent pas trop de cet
avantage ; car, au moment même où ils se vantent, chacun lit
sur leur visage, dans leur air et dans leurs yeux, aussi bien que si
c’était écrit : « Il n’y a pas un mot de vrai dans ce que je vous
dis. Au lieu de grand vainqueur que je prétends être, ne voyez
en moi qu’un chétif faux col dont un peu d’empois et de
bavardage composent tout le mérite. »

Histoire de HANS CHRISTIAN ANDERSEN