lundi 28 janvier 2013
TROISIÈME PARTIE: LE PRISONNIER DE L’ÎLE SAINTE-MARGUERITE: CHAPITRE PREMIER LA VENGEANCE DE DURBEC.
Tant que vécut Mazarin, Castel-Rajac continua de
s’acquitter de ses fonctions de lieutenant aux mousquetaires
avec autant de brio que de loyauté, et de même que le fils de
Mazarin lui avait voué une affection sans bornes, le fils de Louis
XIII s’attacha à lui par les liens d’une réelle amitié. On eût dit
que les deux fils de la même femme n’avaient pour lui qu’un
même coeur.
Aussi se prit-il à les aimer autant l’un que l’autre.
D’ailleurs, en grandissant, la ressemblance s’accentuait encore,
et quand Gaëtan quittait Henry pour aller retrouver Louis, il lui
semblait que c’était le même qu’il avait devant lui. Sauf peutêtre
qu’Henry avait plus de douceur et Louis plus de volonté. Le
premier semblait être fait pour devenir un parfait gentilhomme,
et l’autre, pour devenir un grand roi.
La belle duchesse de Chevreuse, tout en poursuivant sa vie
de cour et s’acquittant de toutes les obligations mondaines que
lui assignait son rang élevé, n’oubliait pas son ami. Une
rencontre fortuite, le hasard d’un instant, avait suffi pour lier
ces deux coeurs d’une indestructible amitié.
Gaëtan, dès qu’il pouvait avoir une permission, s’échappait
pour rejoindre son cher Henry qui devenait un fier jouvenceau,
habile aux armes et à l’équitation. Mme de Chevreuse
s’arrangeait pour l’y rejoindre elle-même, et c’étaient quelques
instants enchantés que Castel-Rajac passait au milieu des deux
grandes affections de sa vie.
Hélas ! Il est écrit que jamais le bonheur complet ne peut
être de ce monde !
La haine, la rancune, la basse envie n’avaient point
désarmé. Le chevalier de Durbec veillait.
Tant que le cardinal Mazarin fut au pouvoir, il resta dans
l’ombre. Il savait qu’il aurait affaire à trop forte partie, et que le
chevalier de Castel-Rajac et son fils adoptif se trouveraient
toujours hors de ses atteintes.
Mais, lorsque le jeune roi atteignit ses vingt ans, Mazarin
mourut.
Cet événement affecta profondément le chevalier, et la
duchesse elle-même, qui perdaient de la sorte un puissant allié.
Certes, la reine Anne d’Autriche restait, et ferait l’impossible
pour protéger la destinée de son fils aîné. Mais comme elle
l’avait dit au Gascon lors de la mystérieuse et unique entrevue
qu’ils eurent, quelques années auparavant, le coeur d’une mère
n’est pas toujours assez fort pour préserver des embûches de la
vie !
Au grand étonnement de la Cour et des princes, ce fut un
roturier, le fils d’un marchand drapier, homme de confiance du
cardinal, Jean-Baptiste Colbert, qui fut désigné par le moribond
lui-même pour le remplacer…
Anne d’Autriche s’inclina. Elle connaissait la finesse de
l’Italien, et savait que s’il lui recommandait ce garçon, c’est qu’il
avait déjà su l’apprécier et distinguer en lui les qualités qui
feraient de lui un premier ministre digne de continuer la grande
tâche entreprise par Richelieu et son successeur.
Castel-Rajac et Marie de Rohan apprirent cette nomination
avec une certaine appréhension, quoique sans crainte bien
définie. Après tout, Colbert ignorait tout. Il suffisait de tenir le
jeune Henry soigneusement en dehors de la Cour, et de
l’entourage du jeune Roi.
Lorsque Durbec apprit la mort de Mazarin, et la
nomination de Jean-Baptiste Colbert, une idée diabolique
commença à germer dans sa cervelle.
Il y avait à peine quelques jours que Colbert était entré
dans ses nouvelles fonctions, quand l’officier de service lui
annonça un visiteur, qui attendait dans l’antichambre et
insistait pour le voir, disant qu’il avait une communication de la
plus haute importance à lui faire.
Le fils du marchand de drap de Reims était un petit
maigrichon, qui n’avait ni beauté, ni distinction, ni fière allure.
Mais son regard, son front, éclatants d’intelligence, laissaient
deviner tout le génie que cette enveloppe d’apparence si
ordinaire renfermait.
Il releva la tête à cette annonce, et, sans lâcher sa plume,
ordonna :
– Faites entrer !
Deux minutes plus tard, le chevalier de Durbec,
obséquieusement plié en deux, faisait son apparition.
Colbert le dévisagea. Du premier coup d’oeil, il le classa :
c’était un de ces hommes intelligents, mais prêts à tout, même
aux plus viles besognes, pourvu qu’en échange, ils reçoivent
profit ou récompense.
– Vous avez sollicité une entrevue. Monsieur, entama le
ministre, en disant que vous aviez un secret important à me
confier. Je vous écoute.
Le ton était poli, mais tenait à distance. Durbec accentua sa
courbette.
– Monsieur, commença-t-il, je n’ai pas exagéré, car il s’agit
d’un secret d’État, et qui peut un jour compromettre l’avenir de
la dynastie…
Colbert ne put réprimer un tressaillement. Il crut d’abord à
un complot espagnol ou autrichien, fomenté par quelques-uns
des grands, et semblables à ceux que le cardinal de Richelieu
avait déjà eu à réprimer.
– Parlez, Monsieur !
Durbec entra tout de go dans le vif du sujet.
– Saviez-vous, Monsieur, que Sa Majesté Anne d’Autriche a
deux fils ?
Colbert parut stupéfait.
– Deux fils ?
– Deux fils, répéta Durbec, qui sentit tout de suite sa partie
gagnée. Un, légitime, l’autre adultérin… Mais ce qui est grave,
c’est que c’est l’illégitime qui est l’aîné… et que, circonstance
aggravante, il ressemble à son frère notre jeune roi Louis, d’une
façon impressionnante…
– Que dites-vous là ?
– La stricte vérité !
– Pour avancer une chose si grave, il faut que vous ayez des
preuves !
– La meilleure est encore l’existence de cet enfant, qu’il
vous est loisible de contrôler !
– Et le père ?
– Il est mort…
– Il y a longtemps ?
– Le jour où vous avez pris la place du cardinal, Monsieur.
– Quoi ! Voudriez-vous dire que Son Éminence…
Le visiteur fit un léger signe de tête.
Colbert sembla réfléchir profondément.
– Savez-vous que voilà de graves révélations ? dit-il enfin.
J’espère que personne n’est au courant de cette naissance
clandestine ?
– Quelques-uns, Monsieur.
– Vous les connaissez ?
– Mme la duchesse de Chevreuse…
– L’amie intime de Sa Majesté… C’est logique. Après ?
– Un chevalier gascon, actuellement lieutenant aux
mousquetaires, M. de Castel-Rajac, qui n’a pas craint
d’endosser la responsabilité de cette affaire en reconnaissant
l’enfant.
– Morbleu ! C’est galant ! Il connaissait le nom des
parents ?
– Non ; il ne les a appris, je crois, que dernièrement.
– Enfin, il sait lui aussi. Après ?
– La sage-femme qui a présidé à la naissance de l’enfant.
Mais au fait non : je me souviens maintenant qu’elle a toujours
ignoré la qualité de l’illustre malade.
– Elle sera à surveiller. Ensuite ?
– Il y a encore deux amis du chevalier de Castel-Rajac :
MM. d’Assignac et de Laparède qui sont aussi intéressés dans
cette aventure.
Colbert, au fur et à mesure, avait pris des notes et crayonné
les noms.
– C’est tout, conclut Durbec, satisfait.
Le ministre parcourut rapidement sa liste.
– Somme toute, peu de personnes. Quatre en tout, une
incertaine… Sont-elles capables de divulguer ce secret un jour ?
– Certainement non, répondit vivement l’interpellé, qui
devina l’idée de son vis-à-vis.
– Je vous remercie, monsieur… Je saurai vous prouver ma
reconnaissance en temps et lieu pour l’important service que
vous venez de rendre à la couronne. Je vais réfléchir à tout
ceci…
Il se leva, indiquant par là que l’entretien était terminé.
Durbec salua et partit, cette fois triomphant d’une joie
lundi 21 janvier 2013
L'HOMME AU MASQUE DE FER: DEUXIEME PARTIE: CHAPITRE VI: LA DAME MASQUÉE
Une fois encore, grâce à la vigilance de la petite hôtelière, la
vengeance du chevalier de Durbec avait échoué…
Tandis que les soldats de Condé fouillaient l’auberge, et
que l’hôte, éveillé, levait les bras au ciel et gémissait en prenant
à témoin tous les saints du paradis, les trois Gascons galopaient
ventre à terre, contournant la capitale investie pour regagner
Saint-Germain, où Castel-Rajac raconta cette agression à la
duchesse de Chevreuse.
Celle-ci ne s’y trompa pas.
– C’est encore un coup de Durbec ! s’écria-t-elle. Il a profité
des temps troublés que nous vivons pour lancer contre vous et
vos amis les sbires des frondeurs…
– Malheur à lui si je me trouve un jour face à face avec ce
fantoche malfaisant ! gronda Gaëtan. Je l’écraserai sans pitié !
Mais les événements subirent un tel revirement que
bientôt, la Fronde devait se calmer d’elle-même, comme une
mer agitée après la tempête.
L’injuste exécution des bourgeois et des partisans de
Mazarin avait soulevé l’opinion publique. Le régime tyrannique,
la période de terreur que le prince de Condé avait instituée à
Paris ne tarda pas à lui aliéner les sympathies des habitants. Et
ce furent les Parisiens eux-mêmes, ceux qui avaient crié le plus
fort : « À bas Mazarin ! » et « Vive la Fronde ! » qui adressèrent
une supplique à la Régente, afin de faire revenir la Cour à Paris.
Au reçu de cette délégation, Mazarin adressa à la Reine un
sourire.
– Que vous disais-je. Madame ? murmura-t-il. Chacun son
tour de chanter la canzonnetta !
Le régiment des mousquetaires revint donc, parmi les
premiers, dans la capitale, escortant les carrosses de la Cour, au
milieu des acclamations et des vivats. La Régente et Mazarin
triomphaient.
La paix et l’ordre une fois rétablis, Castel-Rajac s’empressa
de solliciter un congé auprès du capitaine de Guissancourt afin
d’aller jusqu’à la gentilhommière où sous la garde d’une
gouvernante, d’un intendant, et sous la surveillance d’un
précepteur, le digne abbé Vertot, Henry était en train de devenir
le plus charmant des garçonnets.
Ces jours de détente étaient pour le chevalier une halte
délicieuse au milieu de la rude vie qu’il menait. L’enfant avait
pour lui une vive tendresse, et c’était fête au logis lorsque le
lieutenant des mousquetaires du Roi venait y passer quelques
jours !
Cette fois-ci, comme les précédentes, il galopait
allègrement sur la route blanche de poussière, en songeant qu’il
allait revoir à la fois l’enfant de son coeur et la femme à laquelle
il n’avait pas cessé de porter la tendresse la plus vive.
Bientôt, il vit se dessiner, à travers les hautes branches de
la futaie, une grille qu’il connaissait bien. Celle-ci était ouverte.
Probablement, l’attendait-on déjà.
Sans se faire annoncer, il entra, suivit l’allée sablée qui
conduisait au perron.
Tout à coup, il s’arrêta, saisi, devant un tableau pour le
moins imprévu !
Deux femmes étaient assises dans de grands fauteuils, sur
la pelouse. L’une d’elles lui tournait presque le dos, et tenait le
petit Henry sur ses genoux, en lui prodiguant mille baisers. Ce
n’était pas la duchesse de Chevreuse, puisque celle-ci était la
seconde personne qui regardait cette scène en souriant.
– Sangdiou ! murmura notre Gascon, interloqué, qui est
cette femme ?
Juste à cet instant, celle-ci tourna la tête, sans voir le
cavalier, toujours immobile. Gaëtan eut un haut-le-corps : il
venait de reconnaître la reine Anne d’Autriche en personne !
L’exclamation de stupeur qu’il allait pousser s’étrangla
dans sa gorge.
Fut-ce prescience ? À cet instant, la duchesse de Chevreuse
aperçut le nouveau venu, que la surprise clouait sur place. Sans
affectation, après avoirs échangé quelques mots avec sa royale
amie, elle se dirigea vers le Gascon.
– On ne vous a pas vu, jeta-t-elle rapidement, à mi-voix.
Cela vaut mieux. Cachez-vous vite dans la maison.
Castel-Rajac, qui avait toujours peur qu’on le prive de son
pupille, se hâta d’obéir, et de suivre le conseil de sa très fine
amie.
Il venait à peine de pénétrer dans le petit salon où se tenait
d’habitude la duchesse, que celle-ci entra.
– Je pense, mon ami, dit-elle simplement, que l’heure est
venue de tout vous révéler, puisqu’un hasard vous a fait
surprendre la vérité.
– C’est exact. Madame ! répondit-il en baisant la main
qu’on lui tendait. J’ai déjà été admis en présence du jeune roi, et
j’avais déjà été frappé par l’extraordinaire ressemblance qui
existait entre lui et l’enfant que j’ai reconnu pour le mien.
– Inutile de vous celer plus longtemps que ce sont les deux
frères. Je pense que vous vous doutez également de l’extrême
gravité de la situation qui en résulte pour notre filleul. Ce secret
terrible, d’autres peuvent l’apprendre. Il ne peut en résulter que
des malheurs. Heureusement, Mazarin est au pouvoir, et
veillera autant qu’il le faudra sur la sécurité de cet enfant !
– Je comprends maintenant, dit pensivement le chevalier,
la suprême adjuration du cardinal de Richelieu, lorsque je lui
conduisis le petit Henry… « Veillez sur lui, m’a-t-il dit, car il se
peut qu’un jour, de graves dangers le menacent… »
– Oui, dit Marie de Rohan, Richelieu, lui, en avait pris son
parti. Mazarin est tout désigné pour veiller sur lui. Mais
ensuite ? Ne cherchera-t-on pas à abuser de cette situation, à
substituer, par exemple, un faux roi au vrai ? Ne cherchera-t-on
pas à agir sur la reine grâce à ce secret qui serait un scandale s’il
venait aux oreilles du peuple ? Pauvre enfant ! Sa jeune tête est
déjà accablée sous le poids d’une bien grosse responsabilité !
– Soyez tranquille, ma chère Marie ! s’écria le Gascon. Pour
ma part, je garderai jalousement cette découverte, et je n’en
aurai que plus de zèle pour accomplir la tâche que vous avez
bien voulu me confier !
Il attendit que la reine soit repartie pour sortir à son tour.
Henry, en le voyant, se jeta à son cou avec les marques de la
plus grande joie.
Ces quelques jours de congé passèrent comme l’éclair, puis
le lieutenant dut rejoindre son poste.
Par ses fonctions mêmes, il était appelé à voir assez
fréquemment le jeune roi. Et plus il le voyait, plus il était frappé
par ce caprice de la nature qui avait donné aux deux frères un
visage identique…
Quelque temps s’écoula. Castel-Rajac ne pensait plus guère
à ce qu’il avait involontairement surpris dans le jardin de
Mme de Chevreuse, lorsqu’un jour, il reçut un billet de sa belle
amie :
« Soyez ce soir à minuit à la petite porte du Louvre, disait
la missive. Et laissez-vous guider par la personne qui vous
attendra. »
– Mordiou ! se dit le Gascon, intrigué. Voilà qui sent
terriblement le mystère ! Cependant, je ne puis m’y tromper : il
s’agit là de l’écriture de ma belle duchesse. On dirait à s’y
méprendre un rendez-vous galant !
Quoi qu’il en soit, Gaëtan attendit le soir avec une certaine
impatience. Il fit sa toilette avec un soin inaccoutumé. La lune
brillait déjà haut dans le ciel, lorsqu’il arriva à la petite porte du
Louvre où il lui était enjoint de se rendre.
D’abord, il ne vit rien. L’ombre était épaisse ; la lumière
nocturne glissait seulement sur la Seine, et pailletait ses eaux
d’argent.
Tout à coup, il sentit que quelqu’un lui saisissait la main. À
son tour, il serra les doigts qui le tenaient, et reconnut une main
de femme.
– Cordiou ! Madame, fit le jeune chevalier, qui êtes-vous et
que me voulez-vous ?
Mais la femme, qui était masquée, et qu’un long capuchon
noir enveloppait de la tête aux pieds, la rendant absolument
méconnaissable, se contenta de poser un doigt sur ses lèvres en
signe de silence, et le fit entrer par la petite porte qu’elle venait
d’ouvrir.
Aucune sentinelle ne s’y tenait. Cette ouverture donnait
directement sur les berges de la Seine.
À la suite l’un de l’autre, et dans l’obscurité la plus
profonde, ils grimpèrent un escalier aux marches hautes et
étroites. Puis ils suivirent un couloir interminable. Ils firent tant
de tours et de détours que Castel-Rajac, intrigué, se demanda si,
vraiment, cette promenade n’avait pas pour but de l’égarer.
Enfin, une portière fut soulevée. Gaëtan, ébloui, recula
d’un pas.
Il se trouvait dans un somptueux boudoir. De grands
candélabres de bronze où brûlaient des bougies roses et
parfumées éclairaient la pièce brillamment.
Sur un divan, une femme, également masquée, et
enveloppée aussi d’une mante noire, attendait.
– Approchez, monsieur de Castel-Rajac ! dit-elle d’une voix
harmonieuse, à l’imperceptible accent, qui fit tressaillir le
chevalier.
Il obéit, dominant son trouble. Celle qui l’avait amené
s’assit dans un fauteuil.
La dame masquée le regardait fixement. À travers les trous
du loup de velours, il voyait le feu de ses prunelles.
Un court silence régna. L’inconnue ne se pressait point
d’entamer la conversation. De son côté, Castel-Rajac attendait
respectueusement qu’on voulût bien l’interroger. Il avait cru,
malgré les précautions prises, reconnaître une illustre voix. Il
attendit, plein de déférence.
– Monsieur de Castel-Rajac, reprit la femme masquée, j’ai
beaucoup entendu parler de vous, et le désir m’est venu de vous
connaître. Je ne peux vous cacher que ce que j’ai ouï-dire à votre
sujet était tout à votre louange.
– Madame, répondit le Gascon avec finesse, la personne
qui vous a renseignée a témoigné d’une grande indulgence à
mon égard, et je vous prie de l’assurer de toute ma
reconnaissance.
– On m’a dit, monsieur, que vous étiez aussi chevaleresque
que brave, et que, le cas échéant, vous n’hésitez pas à vous
lancer dans les plus compromettantes aventures pour sauver
l’honneur d’une femme…
– Ce que j’ai pu faire n’a rien d’extraordinaire, Madame, et
tout gentilhomme de France l’eût fait avec joie comme moi je
l’ai fait !
– Cette réponse est digne de votre modestie, chevalier… À
propos : on m’a rapporté que vous aviez un fils ?
– Oui, Madame. Un charmant enfant, auquel je suis
attaché profondément…
– Vous êtes marié ?
– Non, Madame.
– Une aventure ?
– Si vous voulez, Madame.
– Vous êtes discret, chevalier !
– Madame, l’honneur d’une femme en dépend. Cette raison
doit être suffisante pour que je le sois…
– Je vous en félicite. Vous êtes bien tel qu’on me l’a
dépeint ! À propos : puis-je connaître le nom de cette femme ?
– Je regrette. Madame, mais… même à vous, je ne puis le
dire !
– Peut-être l’ignorez-vous ? lança l’inconnue avec
hardiesse.
Castel-Rajac se redressa.
– Non, Madame, dit-il avec un respect infini. Je connais le
nom de la mère de mon fils. Mais ce nom, je le garde dans mon
coeur, et il faudra l’ouvrir pour l’y lire ! Sur mon épée, moi
vivant, personne ne le saura !
Les yeux de l’inconnue brillèrent davantage. Castel-Rajac
ne baissa pas les yeux.
Elle se leva.
– Chevalier de Castel-Rajac, dit-elle lentement, je ne sais ce
que vous réserve l’avenir. Partez, maintenant. Mais avant, je
veux vous dire ceci : veillez sur cet enfant, qui est le vôtre, avec
le soin jaloux et la tendresse que vous lui avez toujours
témoignés. Le coeur d’une mère n’est pas toujours assez fort
pour préserver des embûches de la vie : il faut parfois un grand
courage et un coeur fort pour les détourner. Je suis certaine que
vous y parviendrez !
Elle sortit de la mante noire un bras et une main d’une
blancheur et d’une forme admirables, et les tendit au chevalier,
qui, mettant un genou en terre, y déposa respectueusement ses
lèvres. Puis Castel-Rajac se releva.
– Madame, dit-il, je renouvelle devant vous le serment fait
jadis : donner ma vie, s’il le faut, pour cet enfant et pour sa
mère !
– Adieu, chevalier ! murmura la voix harmonieuse, aux
inflexions un peu tristes. Je suis heureuse d’avoir fait la
connaissance, ce soir, d’un parfait gentilhomme.
L’autre dame masquée se leva et ouvrit la porte. Le Gascon
sortit, et, précédé par son guide muet, refit en sens inverse le
chemin déjà parcouru pour venir.
Lorsqu’il se trouva devant la petite porte du Louvre, devant
laquelle coulait le fleuve, il se tourna vers son guide anonyme.
Sous le masque de velours, il vit se dessiner un malicieux
sourire, et un regard brillant se posa sur lui.
– Marie ! murmura-t-il.
Et, sans attendre la réponse, persuadé qu’il s’agissait là de
sa belle amie, il l’attira vers lui et posa ses lèvres avec fougue sur
la jolie bouche souriante.
Alors, un frais éclat de rire retentit, et une voix inconnue
lui répondit :
– Monsieur le chevalier de Castel-Rajac, vous êtes bien
entreprenant… Je me nomme Gilberte, et je ne suis que la
première camériste de… de celle que vous venez de voir !
Et laissant le Gascon encore tout ébaubi, elle lui ferma la
porte au nez…
lundi 7 janvier 2013
L'HOMME AU MASQUE DE FER: DEUXIEME PARTIE: Chapitre V: DURBEC RÉAPPARAÎT
Les jours qui suivirent s’écoulèrent sans histoire. Castel-
Rajac et le bambin avaient regagné leur vieille gentilhommière,
où les attendaient le gros d’Assignac et de Laparède.
Durbec semblait avoir disparu. À vrai dire, il attendait le
moment propice, mais n’avait point encore abandonné ses
projets de vengeance.
Il avait appris le fait d’armes que Castel-Rajac avait
accompli en sauvant la vie du cardinal-ministre, et cette
nouvelle l’avait rempli d’une sombre fureur. Il comprenait bien
que maintenant, plus que jamais, le seul fait de porter la main
sur le Gascon déchaînerait des représailles dont lui, Durbec,
supporterait les conséquences. Aussi, avec un froid sourire, il
s’était dit :
– Attendons !
Durbec n’était pas pressé. Il était sûr d’avoir son heure !
Moins d’un an après ces événements, Richelieu mourut. Et
Louis XIII, comme s’il n’avait pu survivre à celui qui avait fait sa
grandeur et sa puissance, le suivit dans la tombe à quelques
mois de distance.
Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, à peine âgé de cinq
ans, fut nommée régente, pendant la minorité du roi. Son
premier acte fut de nommer Mazarin premier ministre.
Peu de temps après, Castel-Rajac recevait la visite de
Mme de Chevreuse.
Mais, cette fois, ce n’était pas seulement pour consacrer à
son ami quelques rares instants de liberté qu’elle s’efforçait de
conquérir sur ses obligations, mais pour lui annoncer que,
désormais, il n’avait plus rien à craindre de personne au sujet
du petit Henry.
– En quoi la mort de Sa Majesté et celle de Son Éminence
le cardinal peuvent-elles changer le sort de cet enfant ?
questionna le Gascon, peut-être faussement naïf. Je suis
persuadé que Richelieu, depuis que j’ai eu l’occasion de lui
sauver la vie, ne me voulait que du bien…
Mais Mme de Chevreuse n’était pas de celles que l’on prend
sans vert.
– Certes, répliqua-t-elle avec vivacité. Mais le père
véritable de ce bambin était un favori de Sa Majesté, et pour lui
être agréable, le roi n’aurait pas hésité à sévir… Rappelez-vous
que le cardinal lui-même le ménageait.
Puis, sans laisser à Gaëtan le temps de s’appesantir sur
cette réponse, elle reprit :
– D’ailleurs, je suis heureuse de voir que vous aurez enfin
une situation digne de vos mérites…
Castel-Rajac dressa l’oreille.
Marie de Chevreuse ouvrit une cassette, posée près d’elle,
en tira un rouleau cacheté et le remit en souriant à son amant.
– Ceci est le brevet de lieutenant aux mousquetaires du
Roi, dit-elle.
Un tressaillement de joie et d’orgueil secoua le jeune
homme. Servir dans ce corps d’élite avait toujours été son
ambition et son rêve.
– Et l’enfant ? interrogea-t-il pourtant.
– C’est à mon tour de m’en charger ! Mais soyez tranquille,
mon cher Gaëtan, vous n’en serez pas longtemps séparé, et vous
pourrez le voir chaque fois que vous le désirerez.
» Je vais l’installer dans cette maison de Chevreuse où il est
né, et que j’ai fait restaurer entièrement pour lui. Sa mère tient
en effet à ce qu’il demeure non loin d’elle. Mais il est bien
entendu que pour lui et pour tous, vous resterez son père. Vous
avez trop dignement conquis ce titre pour que personne ne
songe à vous l’enlever. »
Castel-Rajac mit un genou en terre devant sa belle amie et
lui baisa la main.
– Comment puis-je m’acquitter envers la gracieuse
Providence qui m’accable sous ses bienfaits ? murmura-t-il
tendrement.
La belle duchesse eut un sourire exquis, et comme Castel-
Rajac avait déjà répondu au cardinal quelques mois plus tôt sur
la route de Bordeaux, elle répliqua :
– Mais vous vous êtes déjà acquitté, mon ami !
Il attira son amie sur sa poitrine, et un baiser fervent vint
récompenser cet aveu.
Une seule chose chagrinait Gaëtan en pensant à cette
nouvelle et brillante situation qui l’attendait. L’enfant, il le
verrait fréquemment… d’ailleurs, confié aux soins de la
duchesse de Chevreuse, il était tranquille… Mais ses deux
inséparables, Assignac et Laparède, avec lesquels il avait vécu
de nombreuses et tranquilles années… Il allait falloir les
quitter !
Cependant, il ne se tenait pas encore pour battu. Dès qu’il
fut en possession de ses nouvelles fonctions, son premier soin
fut d’aller rendre visite au nouveau premier ministre. Celui-ci le
reçut d’une façon fort affable.
– Charmé de vous revoir, chevalier ! s’écria-t-il. Voici
longtemps que je ne vous ai vu…
– Que Votre Éminence daigne m’excuser… J’avais, ainsi
que vous le savez, des obligations précises qui m’absorbaient
fort…
Mazarin eut un gracieux sourire.
– Nous ne les avons pas oubliées, chevalier, et je suis
heureux de cette occasion pour vous remercier du zèle et du
soin que vous avez mis à vous en acquitter…
– Éminence, cet enfant a fait mon bonheur… C’est moi qui
serai éternellement reconnaissant à Mme la duchesse de
Chevreuse d’avoir bien voulu faire appel à moi…
– Je suis heureux, chevalier, de voir qu’aujourd’hui, vos
mérites vous ont fait accéder à une situation digne de vous.
– Ah ! soupira benoîtement le Gascon, j’ai fait de mon
mieux pour élever cet enfant dans les principes les plus élevés.
D’ailleurs, mes amis dévoués m’ont été dans cette tâche d’un
précieux secours, et c’est aussi grâce à eux si, aujourd’hui, je
peux affirmer que le petit Henry fera plus tard un gentilhomme
accompli.
Mazarin avait dressé la tête.
– Vos amis ? Quels amis, chevalier.
– Mais MM. d’Assignac et de Laparède, deux braves et
loyaux gentilshommes, que je regrette fort de savoir restés dans
les Pyrénées.
– Il faut les faire venir à Paris ! Nous leur trouverons un
emploi.
– Ah ! Éminence ! continua à soupirer le rusé chevalier. Il
n’y a qu’une seule chose qui les comblerait, mais je ne sais…
– Dites toujours ! On verra si on peut satisfaire leur désir !
– Oh ! peu de chose ! Entrer comme mousquetaires dans le
corps où je suis lieutenant.
– Hé ! monsieur le chevalier, savez-vous que les
mousquetaires sont un corps d’élite ?
– Je le sais, Éminence !
– On n’accepte pas n’importe qui !
– Ah ! Éminence, mes amis sont des gentilshommes de
bonne souche gasconne !
– Je n’en doute pas… Enfin monsieur de Castel-Rajac, je
verrai… je tâcherai d’en toucher deux mots à Monsieur de
Guissancourt, votre capitaine…
Le nouvel officier s’inclina jusqu’à terre et sortit,
rayonnant. Il était certain d’avoir gagné la partie.
En effet, quelques jours plus tard, Assignac et Laparède, au
fond de leur retraite méridionale, apprenaient, à leur vive joie,
qu’ils étaient incorporés dans cette glorieuse phalange des
mousquetaires, sous les ordres directs de leur ami, Gaëtan-
Nompar-Francequin de Castel-Rajac. À cette nouvelle, ils
commencèrent par tomber dans les bras l’un de l’autre. Puis,
bondissant chacun vers leur appartement respectif, ils se mirent
en devoir de préparer leur départ avec toute la célérité dont ils
étaient capables.
Il y avait à peine une semaine qu’ils étaient arrivés à Paris,
lorsque l’atmosphère politique commença à se gâter.
Le nouveau cardinal-ministre avait commencé par
augmenter les charges que supportait le bon peuple de France,
ce qui, du premier coup, ne l’avait point rendu populaire. Le
Parlement prit le parti des mécontents. Or le Parlement
représentait une puissance avec laquelle il fallait compter.
Il parla haut et fort. La réponse ne se fit pas attendre : le
lendemain même, les chefs les plus populaires et les plus
influents furent arrêtés. Carton, Blancmesnil et Broussel furent
incarcérés.
Ce fut, de la part du rusé Italien, un pas de clerc. Le peuple,
qui grognait ou chantait lorsqu’on l’accablait d’impôts, se
révolta carrément. Des barricades s’élevèrent.
Anne d’Autriche, fort effrayée, manda en hâte son ministre
auprès d’elle.
– Qu’allons-nous faire ? s’écria la régente. Voyez ce qui se
passe…
– Madame, répondit le Florentin, lorsqu’on n’est pas les
plus forts, il faut céder. Donnez l’ordre d’élargir les prisonniers,
en feignant d’agir par clémence pure. Le peuple en saura gré à
Votre Majesté, s’apaisera, et les messieurs du Parlement vous
seront également reconnaissants de ce geste plein de
mansuétude.
– Comment ? s’emporta la reine, dont l’orgueilleux sang
espagnol se révoltait à l’idée des concessions. Ce seront donc les
factieux qui auront raison ?
– Que non. Madame ! sourit l’Italien. Ce sera chacun son
tour de chanter la canzonetta…
Cependant, le ministre avait vu juste. Dès que les
parlementaires furent élargis, le peuple mua ses menaces en
clameurs d’enthousiasme, voulut porter Broussel en triomphe,
et cria vive la reine et vive le premier ministre. Un vent de
popularité soufflait.
Il ne dura pas longtemps.
Mazarin était patient. Lorsqu’il crut favorable l’occasion, il
agit.
Le prince de Condé était un de ces grands seigneurs
turbulents, actifs, pleins de feu et de courage, qui ne demandent
qu’à dépenser leur ardeur. Il pouvait devenir un ennemi
dangereux, car il commandait les troupes et était fort populaire
dans l’armée.
Mazarin, par des promesses, le gagna à la cause royale.
Mais Condé n’était pas seul. Longueville, Conti, Beaufort,
Elbeuf, s’estimèrent lésés par cette brusque faveur, et, faisant
cause commune avec le Parlement qui n’avait point désarmé,
ameutèrent si bien l’opinion qu’un beau matin, la situation
devint tout à fait menaçante pour la Cour.
– Nous pendrons ce faquin de Mazarin ! affirmait-on tout
haut.
Mazarin tenait à son cou ; la régente tenait à Mazarin, pour
des raisons qui n’étaient pas toutes d’État.
Aussi fallut-il aviser sans retard. Le ministre fit mander
tout de suite dans son cabinet le lieutenant de Castel-Rajac,
dont il connaissait le dévouement à la cause royale, et qu’il
savait aussi homme de bon conseil.
– Mordious, Éminence, répliqua vivement le Gascon
lorsqu’il fut mis au courant de la situation, il n’y a pas à hésiter !
Il faut mettre en sûreté Sa Majesté la Régente et le jeune Roi !
Espérons que tout ceci se réduira à une échauffourée, mais on
ne sait jamais jusqu’à quelles extrémités peuvent se porter tous
ces excités !
– J’y avais pensé, chevalier ! Je vais conseiller à Sa Majesté
de fuir à Saint-Germain, où elle attendra avec le roi son fils la
fin de cette ridicule aventure… Car ce n’est qu’une aventure,
n’est-ce pas, monsieur le chevalier ?
– Naturellement, Éminence !
– Puis-je compter sur vous pour escorter le carrosse royal
et le faire parvenir coûte que coûte et sans risque jusqu’à Saint-
Germain ?
Castel-Rajac étendit la main.
– Sur le nom que je porte, Éminence, il en sera ainsi !
– C’est bien ! La Cour se mettra donc sous la protection des
mousquetaires que vous commandez, chevalier. Nous partirons
aussitôt que possible, aujourd’hui même…
Deux heures plus tard, quatre carrosses, dans lesquels
avaient pris place la Reine, le Dauphin, Mme de Chevreuse,
quelques personnes de la suite et Mazarin, partaient au grand
galop dans la direction de Saint-Germain, entourés par un
détachement de mousquetaires dont Castel-Rajac avait pris la
tête.
Il avait sous sa protection non seulement ce qui
représentait la tête de la France, mais encore celle pour laquelle
il avait un véritable culte : sa chère Marie.
Elle se trouvait dans la voiture de la reine. Gaëtan
chevauchait avec d’Assignac d’un côté du carrosse ; le capitaine
de Guissancourt occupait l’autre portière avec Laparède. Les
autres mousquetaires galopaient à l’avant et à l’arrière.
Il y eut quelques murmures au passage du cortège.
Quelqu’un hurla :
– Au feu, le Mazarin !
L’Italien, tout pâle, se rejeta au fond de la voiture.
– Eh ! mordiou, Éminence ! lui dit Castel-Rajac sans façon,
ne vous montrez pas, ou je ne réponds plus de rien, moi !
Quelques exaltés firent mine de vouloir arrêter les chevaux.
Mais le Gascon, à grands coups de plat d’épée, déblaya le
chemin. Il clama :
– Gare, sangdiou ! la prochaine fois, ce sera avec le fil, que
je frapperai !
Cette menace eut le don de faire refluer la foule
immédiatement, et l’équipage, au grand galop de ses chevaux,
passa sans encombre.
Ils arrivèrent sains et saufs au château. Là la Cour était en
sûreté. L’orage s’apaiserait tout seul et, dans quelque temps,
rien ne s’opposerait à un retour dans la capitale.
Pourtant, les choses durèrent plus longtemps que prévu.
– Cela ne peut continuer ainsi ! s’écria un jour la bouillante
Autrichienne, alors qu’avec son amie inséparable, elles
causaient des derniers événements qui les forçaient à rester à
l’écart de la capitale. Il faut prendre un parti !
– Je n’en vois qu’un ! répondit la belle duchesse. Il faut
appeler les Espagnols à notre aide !
Anne d’Autriche eut un haut-le-corps.
– C’est un parti dangereux !
– Mais nécessaire ! Les Espagnols ne vous refuseront
certainement pas leur aide !
– Marie, il n’y faut pas compter ! Ce serait introduire
l’ennemi en France !
– Que faire, lorsque vos propres amis vous trahissent ?
La reine hésita.
– Si nous déclenchons la guerre civile, les événements
peuvent nous entraîner très loin…
– Anne ! préférez-vous rester éloignée de votre capitale
longtemps encore ? Les factieux ont besoin d’une punition ! Les
armées du roi d’Espagne sauront la leur donner !
– J’en parlerai au cardinal, dit enfin la Régente, partagée
entre le désir de se montrer la plus forte dans ce duel engagé
avec le Parlement et les mécontents, et la sagesse qui lui
déconseillait une telle entreprise.
Mais lorsque Mazarin fut mis au courant de l’idée de la
duchesse, il s’y montra catégoriquement opposé.
Certes, le Florentin avait bien des défauts ; il était cupide,
avare et rusé, mais il était doué d’un grand bon sens, et soit
attachement fidèle à la Régente et au petit Roi, soit parce que,
devenu premier ministre, il sentait toute la responsabilité qui
lui pesait aux épaules et entendait remplir sa tâche loyalement
et au plus grand profit du peuple dont il avait la sauvegarde, il
se refusa à entrer dans cette combinaison qui pouvait avoir pour
la France les plus funestes et les plus dangereuses
conséquences.
Le projet de la duchesse de Chevreuse fut donc repoussé et
on n’en parla plus.
Pendant ce temps, Condé, qui avait pris la tête du
mouvement insurrectionnel, s’occupait activement à lever des
troupes dans le Midi. Il rencontra les troupes royales à Bléneau
et les battit. Alors, il entra en maître dans Paris, à la grande
fureur d’Anne d’Autriche.
Cependant, tous les maréchaux n’étaient pas hostiles à la
royauté. Le brave Turenne se porta en hâte à la rencontre du
prince victorieux. Parmi ses troupes se trouvait le régiment des
mousquetaires, dont faisaient partie Castel-Rajac et ses deux
amis.
Le choc eut lieu au faubourg Saint-Antoine. Et les troupes
royales auraient été victorieuses, si la Grande Mademoiselle,
fille de Gaston d’Orléans, n’avait fait tirer le canon de la Bastille
sur l’armée régulière. Prise entre deux feux, celle-ci dut se
retirer, à la grande fureur du Gascon et de ses compagnons.
– Sangdiou ! hurlait Castel-Rajac, est-ce donc que nous
n’avons plus de sang dans les veines, que nous nous laissons
battre comme des femmelettes, nous, les mousquetaires ?
Laparède, le voyant en cet état d’excitation, lui frappa
amicalement sur l’épaule.
– Ce n’est pas ta faute, ni la nôtre, ni celle du corps où nous
servons… La fatalité l’a voulu. Sois tranquille : quelque chose
me dit que cela ne durera pas !
Cependant, en ces heures troubles, un personnage qui
s’était fait un peu oublier pendant ces derniers temps reparut.
C’était Durbec.
Après la bataille du faubourg Saint-Antoine, Condé s’était
installé à Paris.
Durbec, avec sa souplesse coutumière, avait réussi à se
glisser dans l’entourage du puissant du jour. Il tressaillit de joie
lorsque, peu de temps après, un officier de la troupe de Condé
lui dit :
– Monsieur le Prince a pris une excellente résolution : il va
purger la capitale de tous les partisans du Mazarini… Il a déjà
fait exécuter les bourgeois réfugiés à l’Hôtel de Ville…
À ces mots, Durbec tressaillit d’aise.
– C’est en effet un projet digne de l’énergie et de la volonté
que montre Monseigneur à assainir la capitale et faire entendre
raison à la Régente…
L’officier baissa un peu la voix.
– Le Mazarin n’en a plus pour longtemps… Monsieur le
Prince se fera nommer ministre à sa place, et on obligera Sa
Majesté à renvoyer son Italien à sa bonne ville de Florence, qu’il
n’aurait jamais dû quitter !
– Dites-moi, mon cher, interrogea doucereusement
Durbec, savez-vous les noms de ceux que Monseigneur compte
supprimer de sa route ?
– Il m’en fit dresser la liste voici à peine deux heures !
– Quoi ! Serait-ce vous qui êtes chargé de nommer tous les
suspects ?
– Je les note, en effet, car dès ce soir, ils seront exécutés…
Ce sera une petite Saint-Barthélémy !
Il fit un geste.
– C’est triste… Mais peut-on faire autrement ?
– Certainement que non ! s’écria Durbec, et j’approuve
Monseigneur de toutes mes forces… Lui seul, par sa naissance,
son intelligence et son énergie, est digne d’administrer la France
à la place de ce rustre d’Italien que la reine protège, on sait
pourquoi ! Mais je pourrais peut-être vous donner une
indication utile à ce sujet… Je connais personnellement trois
individus, fort dangereux, entièrement dévoués à la cause de
Mazarin, et qui devraient figurer en premier sur votre liste
noire.
– 168 –
– S’il en est ainsi, ils y figurent sûrement ! affirma l’officier.
Dites-moi leurs noms ?
– Il s’agit du chevalier de Castel-Rajac, Hector d’Assignac
et Henri de Laparède !
– Non, je n’ai pas ces noms-là, c’est vrai, convint l’officier.
Et vous dites que ce sont des fidèles du signor Mazarini ?
– Dites qu’ils se feraient tuer pour lui ! affirma l’espion.
– Que font-ils ? Où sont-ils ?
– Ils font partie du corps des mousquetaires du roi !
L’autre fit une grimace.
– Très dangereux… murmura-t-il.
– Très dangereux surtout pour Monseigneur. Ces hommes
ont le diable au corps, mon cher ! Croyez-moi : n’hésitez pas !
– Ils sont probablement à Saint-Germain. Nous ne
pouvons aller jusque-là ! Notre action se borne à la capitale !
– Ce soir, ils seront à Paris, ou presque : j’ai aussi ma
police, et je sais qu’ils doivent coucher à l’auberge du Vieux-
Bacchus, la première taverne sitôt passées les fortifications, en
se dirigeant vers Vincennes !
– En ce cas, concéda l’officier, peut-être pourrons-nous
agir, en effet. Je vous remercie du renseignement, j’espère que
nous pourrons en débarrasser Monsieur le Prince…
Ils se séparèrent après s’être serré la main, et partirent
chacun de leur côté : l’officier pour ajouter à sa liste le nom des
trois gentilshommes gascons, et le chevalier de Durbec, jubilant
et se frottant les mains, à l’idée que grâce à cet événement, il
verrait enfin sa vengeance assouvie sans risque pour lui !
Les trois amis avaient bien formé le projet de passer la nuit
dans l’auberge qu’il avait désignée au frondeur. La route était
longue, du faubourg Saint-Antoine jusqu’à Saint-Germain ; et
après avoir attendu quarante-huit heures afin de savoir s’il n’y
aurait pas contre-attaque, ils avaient décidé de rentrer à la Cour
en attendant les nouveaux événements. Mais, cette nuit encore,
ils coucheraient au Vieux-Bacchus, qu’ils avaient élu comme
gîte.
Tandis que les autres mousquetaires campaient avec
l’armée royale, un peu plus loin, les trois Gascons avaient
préféré une bonne table au menu incertain de la troupe.
De plus, la fille de l’aubergiste, une jolie fille de seize ans,
assurait le service, ce qui n’était point fait pour déplaire aux
convives, qui trouvaient le vin plus parfumé et la poularde plus
dorée lorsque c’étaient les jolies mains de Guillemette qui les
servaient.
La petite n’avait d’yeux que pour Gaëtan, tant et si bien que
Laparède, mi-riant, mi-vexé de voir que tout le succès allait à
son ami, s’écria :
– Tu perds ton temps, ma belle ! Notre ami n’aime que les
blondes !
La jeune fille avait rougi jusqu’à sa chevelure, dont les
boucles noires et lustrées cascadaient sur ses épaules, et
s’éclipsa sans rien dire.
Enfin, lorsqu’ils eurent copieusement soupé, ils
remontèrent dans leur chambre. Au passage, ils croisèrent
Guillemette, et ses beaux yeux noirs se posèrent avec
admiration sur le chevalier. Celui-ci s’en aperçut. Au passage, il
lui tapota la joue.
– Tu sais, dit-il en souriant, une brune comme toi ferait
oublier toutes les blondes !
Le naïf intérêt que la fillette témoignait pour lui l’avait à la
fois touché et flatté, et il pensait que cette attention valait bien
un compliment, même s’il n’en pensait pas le premier mot !
Paroles bienheureuses, qui allaient avoir sur les
événements à venir une influence décisive !
Guillemette, oubliant l’heure, s’était mise à sa fenêtre,
dissimulée par le feuillage d’un gros marronnier. Cette
circonstance lui permit d’entrevoir une troupe de cavaliers qui
s’approchait silencieusement. Devant l’auberge, ils mirent pied
à terre.
La jeune fille, croyant qu’il s’agissait de voyageurs, allait
descendre et s’informer de ce qu’ils désiraient, lorsque, soudain,
un nom saisi au vol l’arrêta tout net :
– Vous êtes bien sûr, capitaine, que ce Castel-Rajac est
lieutenant aux mousquetaires ?
– Mais oui ! Commencez par lui. Allez à sa chambre et dès
qu’il ouvrira, frappez-le sans explications. Vous exécuterez
ensuite ses deux compagnons.
L’homme qui avait parlé s’approcha de l’huis et heurta du
poing, tandis que Guillemette cherchait un moyen de soustraire
Gaëtan au danger qui le menaçait.
Comme, en bas, on cognait de nouveau, elle se pencha et
cria :
– Qui va là ?
– Ouvrez !
– Je passe un cotillon et je descends !
– Dépêche-toi, la fille ! Nous sommes pressés !
Guillemette avait déjà quitté la fenêtre. Sans prendre le
temps d’enfiler un jupon, pour la bonne raison qu’elle ne s’était
pas encore déshabillée, elle courut à la chambre de Castel-Rajac
et frappa de toutes ses forces.
– Monsieur ! Monsieur ! cria-t-elle d’une voix étouffée :
Ouvrez ! Ouvrez vite !
Gaëtan, qui venait juste de s’endormir, s’éveilla en sursaut,
bondit hors du lit et alla tirer le verrou.
– Que se passe-t-il ? s’écria-t-il, étonné.
– Il y a en bas une bande d’hommes armés qui demande à
entrer… Ils viennent vous assassiner, vous et vos deux amis !
Fuyez !
– Mordiou ! On ne nous assassine pas comme cela, la
belle ! s’écria le Gascon en courant éveiller ses deux
compagnons.
Un conseil rapide fut tenu.
– Il faut montrer à ces coquins qu’on est capable de
soutenir la lutte un contre dix ! affirma Gaëtan avec sa superbe
intrépidité.
Mais Laparède, qui avait glissé un coup d’oeil par la fente
des volets, secoua la tête.
– Mon ami, il y a des moments où la fuite est une nécessité.
Songe que tu as des responsabilités. Tu risques de te faire tuer
sans profit. La reine compte sur toi ; les mousquetaires sont ses
derniers fidèles…
– Fuir comme des lâches ? Jamais ! Guillemette, va ouvrir
la porte !
– Partez, Monseigneur ! implora la jeune fille. Je les ai
vus ; ils sont au moins trente ! Que voulez-vous faire contre
cette troupe ? Sautez par la fenêtre de la chambre de votre ami ;
elle donne dans le jardin. À droite, il y a l’écurie ; vous sortirez
par la porte, au fond. Elle ouvre sur la campagne. Pendant ce
temps, je les retiendrai avec des balivernes…
– Cette enfant a raison ! s’écria Assignac. Le courage est
louable, mais la témérité, surtout quand on est chargé de
responsabilités comme toi, est blâmable. Songe à Henry.
Le Gascon finit par se laisser persuader. Ils s’élancèrent
dans le jardin au moment où le verrou tiré, une bande
d’hommes armés envahissait l’auberge du Vieux-Bacchus...
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